Le libéralisme alimentaire

Le 20 mai 2020, la commission Européenne a présenté sa stratégie pour freiner les conséquences du libéralisme alimentaire. Tour d'horizon de cette machinerie infernale imposée depuis plusieurs années.

La commission européenne a présenté le green deal, son plan pour sauver l’écologie. Notamment de « De la ferme à la fourchette », et sur la protection de la biodiversité. Ce plan est une réponse à la qualité de la nourriture qui s’est dégradée depuis plusieurs années, aux crises sanitaires et à l’utilisation excessive de pesticides.

 Leur ambition serait notamment de réduire les pesticides de 50% chimiques d’ici «de 50% l’utilisation et le risque des pesticides chimiques et de 50% l’usage des pesticides les plus dangereux » d’ici dix ans. Puis de passer à 25% de terres agricoles bio en 2030 contre 7,5% aujourd’hui.

 Les deux textes doivent avoir le soutien du parlement Européen du conseil des Etats membres, et c’est loin d’être gagné.

Bonne occasion de se pencher de comment la France en est arrivée là, à trader la qualité de notre nourriture et de notre écosystème.

 Mise en contexte du libéralisme alimentaire

 Par suite de l’échec du keynésianisme - dont mai 1968 en est une conséquence - et du communisme, libéralisme domine la pensée économique depuis les 1980 jusqu’à aujourd’hui. Notamment au Royaume-Uni avec l’arrivée de Margaret Thatcher en tant que première ministre et Ronald Reagan en 1979 en tant que président des États-Unis d’Amérique. Indéniablement, la politique occidentale a connu un revirement depuis car le libéralisme signifie une opposition à toute forme de contrôle des échanges et du marché et condamne le protectionnisme. La libéralisation des échanges de capitaux et de marchandises – dont la nourriture- est le credo économique du monde actuel.

 Aujourd’hui cela se traduit par plusieurs traités de libres échanges, notamment le CETA - Comprehensive Economic and Trade Agreement - a été ratifié mardi 23 juillet 2019. 

 Au Canada, il est possible pour les éleveurs bovins de nourrir leur bétail avec des farines animales faites à partir de bœuf. Ces farines sont en partie constituées de sang, de poils ou de gras de bœuf que l'on chauffe à très haute température pour les transformer en aliments. Ce type de nourriture est actuellement interdit dans l'UE afin d'éviter tout cannibalisme et pour respecter une certaine éthique animale. Dans le cadre du CETA, rien n'est prévu pour stopper ces importations, ni même pour en informer les consommateurs : vous pourrez donc bientôt manger du bœuf nourri au bœuf. Cette viande ne poserait néanmoins aucun problème de santé à proprement parler. Ce n'était pas le cas des farines animales impliquées dans la crise de la "vache folle" qui étaient, elles, fabriquées à base de carcasses impropres à la consommation.

 Autre changement à venir, le colza OGM. Le Canada, plus grand exportateur de colza au monde, a développé des semences génétiquement modifiées pour être plus résistantes aux herbicides : ce colza OGM permet ainsi une optimisation des rendements. Son importation est déjà autorisée dans l'Union européenne mais la mise en place du CETA pourrait encore plus faciliter son déploiement sur le marché européen. Pour le moment, ce colza est majoritairement prévu pour le bétail : en Europe, tout produit OGM destiné à la consommation humaine doit en effet être étiqueté comme tel.

 Le TAFTA – Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement- toujours en discussion, permettra cette fois-ci harmoniser des réglementations et des normes entre la France et les États-Unis, pays roi du libéralisme et du capitalisme.

 Quelques crises pour se mettre l’eau à la bouche 

 Mais la France n’a pas attendu le CETA ou le TAFTA pour connaître les différents incidents alimentaires : de la vache folle en 1996, jusqu’à la contamination du lait infantile Lactalis en 2017, il ne se passe pas longtemps sans qu’un nouveau scandale alimentaire ne surgisse.

Notamment en décembre 2018, Lactalis critiqué de toutes parts, notamment pour sa culture de secret, a dû s'y reprendre à trois fois pour rappeler les lots potentiellement infectés par la Salmonellose, soit 1 345 références. Par précaution, le rappel a finalement été étendu et élargi à l'international : 83 pays et plus de 12 millions de boîtes sont concernés.  La seule donnée que la société consent à communiquer concerne son chiffre d'affaires annuel de 17,3 milliards d'euros dont 58% sont réalisés en Europe, 21% en Amérique, 14% en Océanie et 7% en Afrique. Au niveau du gouvernement, Bruno Le Maire estime dans Le Figaro que "les mesures prises par l'entreprise n'étaient pas de nature à maîtriser le risque de contamination".

 Toujours à la recherche du profit maximum pousse les industriels à trouver les matières alimentaires les moins chères du marché. De la viande de cheval désossée et congelée en Roumanie, achetée par l’usine luxembourgeoise de Comigel, va donc arriver dans les rayons surgelés des supermarchés de l’Europe entière, sous différentes marques et emballages. Cette viande sera étiquetée comme de la viande de bœuf. C’est le « horsegate » de 2013. En effet, Comigel est le N°1 français des plats surgelés à marque de distributeur. Ses clients sont Auchan, Casino, Carrefour, Monoprix, Picard, Système U et Cora.  Tout ça pour moins cher, tout en préservant des marges bénéficiaires de plus en plus importantes pour tous les intervenants de la chaîne de l’agroalimentaire.

 Les américains se glorifient d’avoir une nourriture bon marché. En France, nous ne sommes pas en reste. Dans l’alimentaire, ce qui n’est « pas cher » est rarement « bon ». L’industrialisation a fait baisser les prix des denrées alimentaires, par la productivité accrue avec l’emploi de pesticides mais aussi grâce aux prix subventionnés.

 Pas besoin de crise sanitaire pour avoir notre santé malmenée

 Au-delà de ces crises sanitaires, les perturbateurs endocriniens sont omniprésents dans l’alimentation occidentale, comme leur nom l’indique perturbe le système endocrinien.

 Le système endocrinien est composé par l'ensemble des organes qui ont la capacité de relâcher des hormones dans le sang. Le système endocrinien comprend notamment les ovaires, les testicules, les glandes thyroïde, parathyroïdes et surrénales, l’hypophyse, l’épiphyse cérébrale et le pancréas.

 La fonction des hormones est d’être des « messagers chimiques » : transportées par le sang, les hormones se fixent à des récepteurs qui leur sont spécifiques au niveau des cellules cibles et déclenchent ainsi leurs effets biologiques.

Les glandes endocrines transmettent des informations aux organes cibles en faisant varier la quantité d’hormones qu’elles libèrent. Par exemple, la consommation de sucre, provoque une augmentation de la concentration de glucose dans le sang (glycémie) qui déclenche la libération rapide d’insuline par le pancréas. L’insuline commande alors la captation du glucose par le foie et les muscles, et ainsi le retour à la normale de la glycémie.

Les hormones sont des molécules extrêmement importantes pour le bon fonctionnement du corps humain, le dérèglement du système hormonal peut avoir de graves conséquences et entraîner une cascade d’évènements nocifs. On peut par exemple noter la diminution de la qualité des spermatozoïdes de ces dernières années ce qui a pour conséquence l’augmentation de la prévalence de l’infertilité.

 Il existe 3 grandes sources de perturbateurs endocriniens issues directement de l’activité industrielle et que l’on peut retrouver fréquemment dans le mode de vie occidentale : les pesticides, les plastiques et les médicaments.

 Dans l’alimentaire, le plastique est utilisé pour le conditionnement, la conservation et la vente en détail. La dangerosité du plastique vient de l’imperfection des liaisons des monomères qui constituent le plastique. Cette imperfection mène au relâchement de ces monomères lors que le plastique est chauffé.

 La consommation de médicaments est la deuxième source de perturbateur endocrinien. Ce médicament qui va être métabolisé dans le corps et sera transformé en agent actif. Une bonne partie de ces molécules seront éliminés dans les excréments et dans les urines puis partiront directement dans les égouts. Malheureusement, elles ne sont pas filtrées par les stations d’épuration car trop petites et vont directement dans la nature : rivières, mer … Par ce principe, toute la chaîne alimentaire est potentiellement touchée.

 Et la plus importante source de perturbateur endocrinien n’est autre que les pesticides. Ils sont utilisés pour tuer des organismes vivants ou des animaux qui détériorent des cultures, plantations, matières ou, selon certains, l’esthétique Aussi connus sous le nom de produits phytosanitaires.

 Les effets des pesticides

 Pour révéler les effets des pesticides sur l’organisme, des études ont comparé les effets de l’assimilation de produit biologiques et des produits conventionnels.

 Notamment cette étude in vitro qui conclue que des extraits de fraises de culture biologique présentaient une activité antiproliférative plus forte sur une lignée cellulaire cancéreuse de côlon et une lignée cellulaire cancéreuse du sein, par rapport aux fraises produites de manière conventionnelle.

 Ou encore cette étude qui montre sur des cellules gastriques que les extraits de jus de betterave fermentés naturellement ont induit des niveaux inférieurs d'apoptose (mort cellulaire) précoce et de nécrose par rapport aux extraits conventionnels.

De plus, une review d'un grand nombre d'études a conclu que les effets positifs de l'alimentation biologique sur la santé des animaux étaient bien possibles.

 Les études in vitro et sur des animaux ont montré que le système de production avait un impact sur certains aspects de la vie cellulaire et le développement en général. Même si la pertinence directe de ces résultats pour la santé humaine n'est pas encore claire, ces études peuvent fournir une plausibilité des effets potentiellement néfastes des aliments conventionnels face aux aliments biologiques sur la santé humaine.

 Des défaillances dans les débats ?

 Malgré la bonne foi de certains politiques et d’une partie de la population inquiète de leur santé, le débat est parfois parasité à cause d’imprécisions voire de fausses informations.

 Un des cas les plus parlant sont les OGM, qui est un véritable cas d’école. Le nouvel OBS en 2012 publie un article « EXCLUSIF. Oui, les OGM sont des poisons ! » basé sur une recherche scientifique conduit par le Dr. Gilles-Éric Séralini. L’article démontrerait que l’assimilation de maïs OGM NK603 augmenterait les chances des souris de développer des tumeurs. Pas assez d’individus, mauvaise utilisation des test statistiques, interprétation douteuse des données et utilisation d’une souche de rats qui développe très facilement des tumeurs, l’article de Gilles-Éric Séralini a dû être retiré de Food Chemical & Toxicology pour sa valeur scientifique nulle. Cependant le mal est fait, invité dans tous les plateaux TV, cette idée est entrée dans les esprits.

 Petit rappel, les OGM existent depuis très longtemps, l’Homme réalise des échanges de gènes sur les plantes et les animaux depuis l’invention de l’agriculture, via la sélection puis l'hybridation.

Un deuxième cas de défaillance: le glyphosate. Le glyphosate est très largement utilisé et fait beaucoup débat. Le mécanisme d’action herbicide du glyphosate réside dans sa capacité à inhiber la voie de l’acide shikimique, responsable de la synthèse d’acides aminés aromatiques chez les plantes. Comme cette voie n'existe pas chez les mammifères, la toxicité potentielle associée à l'exposition chronique au glyphosate a été largement ignorée jusqu'au début des années 2000.

 Pendant de nombreuses années, le glyphosate, a été largement considéré comme relativement non toxique. Cette faible toxicité est cohérente avec les études récentes démontrant que les substances accompagnant notamment le glyphosate sont généralement plus toxiques que le glyphosate seul. L’effet herbicides de ces substances étaient principalement dû à des familles de molécules oxydées à base de pétrole, telles que le POEA et ont montré un effet herbicide ainsi qu’un effet toxique plus important sur les cellules humaines embryonnaires testées in vitro où un décollement total a été observé des cellules avec ces substances alors qu’en utilisant le glyphosate seul, les cellules restent intactes. Pourtant, le glyphosate a été le sujet de nombreux débats au parlement européen et a profité d'une couverture médiatique intensive durant plusieurs mois voire des années. Dommage d’avoir concentré la majorité des débats sur cette seule substance alors que d’autres pesticides sont bien plus dangereux et mériteraient notre attention …

 

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