Une question d'empathie

Qui serait contre l’empathie ? Pourtant qualité indispensable à notre morale ? Qualité qui pourrait s’avérer bien plus complexe qu’il n’y paraît et apporter bien plus d’inconvénients que d’avantages dans la société. C’est pourquoi c’est un phénomène intéressant à étudier au delà du mécanisme biologique. Plusieurs psychologues y réfléchissent et offrent des pistes de réflexions intéressantes.

L’empathie serait un élément qui manque dans notre société moderne, une société qui serait de plus en plus individualiste pourtant marquée par le développement des réseaux sociaux, connectés entre nous jusqu’au bout du monde. Cependant, les individus seraient de moins en moins empathiques et pour certains, cela serait un énorme problème.

L’empathie est la capacité à pouvoir se mettre à la place de quelqu’un d’autre, ressentir sa peine ou sa joie. On soupçonne fortement que cet empathie a joué un rôle dans l’évolution humaine. L’humain face aux autres animaux n’est pas équipé de griffes ou de carapaces a donc dû trouver d’autres stratégies pour survivre face à de nombreux prédateurs et dangers, c’est pourquoi il est devenu un animal social. L’empathie va permettre une protection inter-espèce, cette compétence permettrait à l’humain d’être plus sociable et à former des groupes sociaux afin de ce défendre et chasser plus efficacement. L’empathie permet aussi une protection intra-espèce, elle permettrait de comprendre les autres humains ainsi d’anticiper leur réaction. En somme, l’empathie nous permet d’imaginer la douleur et les dangers afin de les éviter.

L’imagerie médicale nous permet de déterminer le circuit spécifique du cerveau lorsque nous sommes empathiques, notamment d’une douleur. Nous pouvons observer l’activation du lobe temporal et l’amygdale qui sont très importants pour comprendre les expériences et les émotions d’autrui, puis projettent ces informations jusqu’au cortex cingulaire antérieur responsable de la réaction corporelle via le système nerveux autonome. Une importante partie de ce système, l’insula, est aussi activée, ses fonctions incluent la perception, le contrôle moteur, la conscience du soi, le fonctionnement cognitif et les expériences interpersonnelles. Le cerveau en plus de représenter l’état émotionnel d’autrui, va faire réagir notre corps face à ce changement émotionnel. Ce circuit est assez similaire lorsque nous éprouvons nous même une douleur physique, ceci-dit le cerveau discerne bien ce qui est vécu personnellement et ce qui est vécu d’autrui. Nous pouvons tout de même observer une activation réduite du circuit de la douleur lorsqu’il s’agit d’empathie, cela permettrait d’éviter toute confusion entre soi et les autres.

Ces dernières années, nous pouvons lire dans certaines études que les « neurones miroirs » d’un individu s’activent de manière similaire et sont synchronisées à la personne qui subit la douleur physiquement. Cependant, des régions comme la jonction temporo-pariétale droite ainsi que le précunéus et le cortex cingulaire postérieur sont par exemple davantage activées lorsqu’on adopte la perspective d’autrui plutôt que la nôtre dans l’appréciation d’une émotion ou d’une douleur,.

A première vue, l’empathie serait une qualité indispensable à notre société pour pouvoir la rendre « meilleure », elle permettrait de mieux ressentir la détresse d’autrui afin d’y réagir soi même et de venir en aide aux personnes dans le besoin. Mais les choses ne sont jamais aussi simples.

Ce n’est pas un secret pour personne, si un proche décède vous en serez bouleversé. En revanche, si vous voyez un article sur la mort de dizaines de personnes vous serez très probablement beaucoup moins concerné .Les travaux de Paul Slovic sont intéressants sur ce point. Comment cela fait-il que nous sommes touchés émotionnellement par une mort mais indifférent lors de génocides ? La liste des génocides du siècle dernier est la suivante : Arménie(1915), Ukraine(1932-1933), Allemagne Nazie(seconde guerre mondiale), Bangladesh (1971), Cambodge (1975-1979), pays dans l’actuel Yougoslavie, Rwanda (1994), Zimbabwe(2000), Congo, Darfour. Pourtant, lorsque que j’étais lycéen, peu d’entre eux était au programme. Des milliers de personnes sont massacrées et pourtant la couverture médiatique en est très limitée. Les médias ne sont pas particulièrement fautifs puisqu’ils ne font que couvrir les sujets qui intéressent les lecteurs. Plusieurs études ont été menées pour comprendre ce phénomène et ce désintérêt lorsqu’on augmente le nombre de morts. Par exemple, des études ont fait constater que la capacité des gens à détecter les changements via un stimulus physique diminue rapidement à mesure que l'amplitude du stimulus augmente (Weber, 1834; Fechner, 1860). Ce que l’on appelle aujourd’hui la «loi de Weber» stipulant que pour qu’un ajout de stimulus devienne perceptible, un pourcentage fixe doit être ajouté. Ainsi, la différence perçue est une question relative. Pour un petit stimulus, seule une petite quantité doit être ajoutée pour être perceptible.

Image : Valeur de la vie humaine selon le nombre de vie en jeu Image : Valeur de la vie humaine selon le nombre de vie en jeu

 D’après les recherches de Paul Slauvic, professeur de psychologie à l'Université de l'Oregon, nous ne sentons pas de différence entre sauver 87 vies et sauver 88 vies si ces individus ne sont pas présentés séparément.

Dans ce cas, le problème viendrait peut être de l’empathie. Cet empathie serait une des causes de inefficacité de l’actions de nos politiques et de nous mêmes, à notre échelle.

Paul Bloom, psychologue et enseignant à l’université de Yale, se définit comme contre l’empathie car cette compétence serait la source d’immoralité et des inégalités dans la société. Malgré ses déclarations provocatrices, l’auteur nous explique qu’il n’est pas pour une absence totale de réaction face à la détresse d’autrui mais nous encourage à réfléchir plus en profondeur sur ce que nous définissons comme la morale.

Ressentir la douleur d’autrui ne serait pas le meilleur moyen de réagir de manière altruiste. Le psychologue adopterait plutôt une compassion rationnelle au lieu d’une empathie. L’un de ces exemples est le suivant : père de famille, il observe que son fils à un chagrin d’amour, dépité et profondément triste. Dans cette situation il serait peut être plus judicieux pour le père d’être rassurant, l’aider à prendre du recul en lui faisant comprendre qu’il aura d’autres opportunités au lieu de se morfondre avec son fils.

Un autre exemple me vient à l’esprit - lors de le l’échouement d’un pétrolier, un chien prisonnier du pétrole a réussi à faire récolter 48 000€ grâce à une ONG qui a médiatiser la situation. Mais ces 48 000€ auraient ils pu être utilisés pour les enfants en détresses dans un pays du tiers monde  ?

De manière générale, le fait de refléter l'angoisse d'un autre n'est pas la principale source de gentillesse, une qualité à laquelle Bloom est extrêmement favorable. Ce n'est pas l'empathie, affirme-t-il, qui conduit quelqu'un à sauter au secours d'un enfant en train de se noyer ou verser de l’argent dans une œuvre caritative.

En effet, une réponse sur-identifiée à la situation précaire d'un autre pourrait bien conduire à la paralysie et à l'inaction ou en provoquant une détresse personnelle supplémentaire et ne ferait qu'ajouter à la somme générale du malheur humain.

Il y a trois cents ans, Adam Smith a remarqué que lorsque vous ressentez de l'empathie pour quelqu'un qui a été maltraité ou agressé, cela se traduit par de la colère et de la haine envers ceux qui ont commis la violence. Et je pense que nous sommes spectateurs de ce phénomène bien trop souvent. Via des études, nous savons que nous nous montrons plus empathiques envers certains groupes d’individus que d’autres. Notamment les personnes appartenant au même groupe ethnique. Il est évidemment que les groupes extrémistes et violents sont alimentés par ce phénomène, lorsque certains personnages politiques veulent exclure un groupe ethnique, vous racontera une histoire vraiment triste d'une pauvre personne qui vous ressemble et qui a été victime d'une manière ou d'une autre. L’histoire peut être vraie ou fausse, le résultat sera le même.

Image :  Marin S., jeune homme agressé en 2016 , une information repris sur les réseaux sociaux par un activiste d’extrême droite en ajoutant une information fausse - agressé par un membre de la Police de la Charia. Publication partagée plus de 20 000 fois. Image : Marin S., jeune homme agressé en 2016 , une information repris sur les réseaux sociaux par un activiste d’extrême droite en ajoutant une information fausse - agressé par un membre de la Police de la Charia. Publication partagée plus de 20 000 fois.

De plus, est ce que je serais capable de ressentir une personne qui aurait subit la Shoah ? Il en serait déconvenue de prétendre y arriver. L’empathie est une tentative imaginative de ressentir l'altérité d'un autre sans prétendre s'approprier leur unicité existentielle. Nos différences sont à respecter et sont ce qui nous rendent intéressants.

L’empathie est une grande source de plaisir personnelle mais ne serait il pas plus judicieux que de plutôt revendiquer une identification émotionnelle, nous devrions cultiver notre capacité à prendre du recul pour prendre les meilleures décisions afin d’améliorer le bien commun ?

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