Un peu de décence M. le Recteur et M. le Ministre

Une enseignante répond à l'avalanche de "remerciements" prodigués par son Recteur et le ministre de l'Éducation Nationale.

« M. le Recteur, vos remerciements me révulsent et ne sont en aucun cas réciproques » — voilà ce que spontanément je pourrais vous répondre à la lecture de votre lettre de remerciements en date du 3 avril, au même titre que les courriers de M. Blanquer qui polluent nos boîtes mail. J'ai envie de hurler et de vous demander, à vous, à M. Blanquer, d’avoir un peu de décence.

Cela fait des mois, des années en fait, que nous ne sommes pas entendu·e·s, et même… méprisé·e·s à mesure que s'étirent vos « réformes », vos mensonges sur la réalité de notre travail mais aussi vos silences face à nos appels. Mais vous ne manquez pas de nous remercier… Nous crions que nous manquons de moyens, que nos classes sont surchargées, mais vous continuez à fermer des classes et des postes. Ah non, pardon ! Vous vous cachez derrière les mesures de dédoublement des classes de CP et les médias vous couvrent avec toute la complaisance attendue. Et vous ne manquez pas de nous remercier… Certains enfants qui en ont grand besoin attendent parfois des mois et des mois pour obtenir la présence d’un AESH, obtenant dans le meilleur des cas des heures saupoudrées… Manque de personnel peut-être ? Rien d’étonnant au vu du maigre salaire que reçoivent ces personnes. Là encore vous faites la sourde oreille. Mais vous ne manquez pas de nous remercier… Oh ! Je me souviens de vos remerciements M. le Recteur lorsqu'à Toulouse, devant vos grilles, des enseignants se sont fait gazer alors qu’ils venaient crier leur désarroi.

M. le Ministre, comme vous aussi vous ne manquez pas de nous remercier (bien que cela soit nouveau et que, visiblement, il vous en coûte énormément), je vous associe à ma réponse à M. le Recteur — même bagay… mot créole, de ces territoires français en lutte depuis des mois contre votre réforme notamment. Avec des établissements scolaires fermés bien avant le confinement pour protester contre cette politique qui met à mal notre métier et l'égalité des enfants de la République… là encore les médias se sont tus et vous bien plus encore qui osiez prendre les Antilles en exemple d'acceptation sans problème des modalités nouvelles du BAC. Ce n'était pas un masque FFP2 que vous portiez alors pour couvrir vos mensonges, non ! Mais un masque glacial et méprisant. Mais vous ne manquez pas de nous remercier maintenant…

Je n’ai pas besoin de vos encouragements ni de vos remerciements pour continuer à faire ce que j'aime : enseigner. Comme pour mes collègues, nous le faisons déjà corps et âme dans des conditions qui ne sont pas toujours faciles — c'est un euphémisme. Nous continuons et continuerons « quoi qu'il en coûte », quoi qu'il nous en coûte surtout… parce que pour vous, M. le Recteur et M. le Ministre, je n'ai que peu d'inquiétude sur la surcharge mentale ou de travail que cela pourrait impliquer.

Car, ne vous inquiétez pas, M. Blanquer, nous n’avons pas le temps de ramasser des fraises, même si vos discours, en cette période, ont transpiré la crainte de savoir « vos » professeurs en mode dilettante. Mais vous ne manquez pas de nous remercier…

Oh ! M. Blanquer ! Je me souviens de vos propos lorsque certains d’entre nous ont jeté des manuels scolaires (hors d'âge) pour essayer de faire entendre leur détresse : vous parliez alors d'actes violents et condamnables, d'atteinte à la culture, n'hésitant pas à suggérer les parallèles historiques les plus haïssables. Mais vous ne manquez pas de remercier ces mêmes enseignants maintenant…De toute évidence, M. Blanquer, nous n'avons pas la même perception de la violence. Dans certaines familles qui constituent cette « Nation apprenante » que mentionne M. le Recteur, savez vous qu’il n’y a parfois pas d’ordinateur, ou un pour plusieurs enfants ? Ou que les parents ne sont pas en mesure d'aider leurs enfants à travailler à la maison ? La violence se niche, entre autre, dans cette injustice sociale.

Je suis en colère, je ne sais pas ce qui m’arrivera demain, si moi aussi je finirai sous respirateur, s’il en reste… alors je vous écris le cœur serré par la rage et l'impuissance, M. le Recteur, M. le Ministre, parce que peut être que je ne pourrai plus le faire.

Ma colère dépasse largement le cadre de l'école, elle est même mineure comparée à celle ressentie envers toutes les politiques menées qui ont saccagé notre système de santé… et pourtant, là encore, les personnels soignants étaient là, dans la rue, avec leurs blouses blanches, vertes, bleues. Leurs masques, ils les ont utilisés ces jours là pour ne pas être empoisonnés par vos gaz lacrymogènes. Mais vous ne manquez pas de les remercier maintenant…

Ces gaz suffocants furent répandus avec générosité — merci M. le préfet Lallement ! Après avoir envoyé dans la rue des hommes qui pour certains souffraient des ordres auxquels ils devaient obéir, après avoir scindé la population en deux camps, vous faites aujourd'hui des patients en réanimation des délinquants. N’y a-t-il pas aujourd’hui en réanimation des soignants, des citoyens qui ont participé au bon fonctionnement du premier tour des municipales, des enfants, des caissières, des policiers, des personnes âgées transférées de leur Ehpad quand il est encore possible de les accueillir ? Un simple dérapage ? de la bêtise profonde ? Ou l'expression d'un mépris pour la population qui caractérise tout ce gouvernement ?

Je suis écœurée.

Une enseignante de Haute-Garonne, le 4 avril 2020.



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