La Cathédrale, sa flèche, sa forêt et ses épines. Incendie de Notre-Dame

Il y a un an Notre cathédrale a brûlé. Effondrement de la flèche, sauvetage du coq et des épines de la couronne du Christ. Flammes, fumée, bois, forêt, flèche, coq, épines : c’est un imaginaire végétal, animal, sauvage et élémentaire qui a été convoqué. Comment penser cet événement pour comprendre les enjeux de notre perception actuelle du monument dans la perspective de sa reconstruction?

ARTICLE CLUB MEDIAPART

 La Cathédrale, sa flèche, sa forêt et ses épines

Incendie de Notre-Dame de Paris

L'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris a réveillé la terreur médiévale du feu dévastateur et ravivé une crainte toujours latente : la cathédrale est vulnérable, elle n’est pas éternelle. Souvenons-nous, il y a un an, il a suscité des réactions violentes et contrastées : tour à tour l’édifice a été qualifié de « Tas de pierre, ruine, cœur du catholicisme français, haut lieu de la spiritualité chrétienne, monument des Parisiens, patrimoine artistique mondial, joyau du gothique français, sanctuaire mémoriel, conservatoire de savoir-faire artisanaux mais encore nasse à touristes, machine à cash, dispositif de défiscalisation, faire-valoir des mécènes milliardaires, image de l’incurie…». Des discours émus, apitoyés, blasés ou outrés en passant par les silences de la sidération ou de l’indifférence affichée… jusqu’au « Jm’en Balek » d’une responsable syndicale (Unef Lille) qui a tenu à préciser sa pensée en ces termes : « jusqu’où les gens vont pleurer pour des bouts de bois ? Objectivement c’est votre délire de petits blancs ». Naomi Klein a brillamment démontré combien et comment les « chocs » sociétaux qu’ils soient de type économique, politique, culturel ou sanitaire non seulement ne favorisent pas forcément l’émergence d’une société plus altruiste mais s’offrent comme de formidables opportunités pour imposer des contraintes et des  violences sociales nouvelles qui auraient été considérées inacceptables en temps « normal ». Une menace qui plane certainement sur les citoyens en temps de pandémie. Ajoutons que les chocs libèrent aussi, à la faveur des circonstances, une parole inconsistante, offensante et inutilement agressive.

Le brasier a surtout convoqué Victor Hugo et Notre-Dame de Paris comme texte canonique de la mémoire littéraire de l’édifice. Si le roman d’Hugo a enflammé l’esprit des commentateurs ce jour-là, la référence à Viollet Le-Duc a fait resurgir un Moyen Âge repensé par le XIXe siècle et par les Romantiques comme un tout cohérent dont la mémoire indirecte est tout aussi précieuse et significative que le souvenir du bâtiment originel. L'imaginaire moderne de la cathédrale a d’ailleurs fait l’objet de travaux récents (Georges Roque Dir., 2012) pour savoir  « comment l'imaginaire de la cathédrale s'est transformé à la fin du XIXe siècle et comment en il en est venu à rejoindre les aspirations de la modernité en art ? ». (Travaux du Centre de recherches sur les arts et le langage, CNRS-EHESS, 2006). La question se pose de savoir si les tournants majeurs et les ruptures qui caractérisent la période récente, parfois dite post-moderne, soulèvent de nouveaux enjeux épistémologiques.

La combustion lente mais inexorable de la « forêt » partie en fumée a frappé les esprits : « la forêt » étant le surnom donné à la charpente vieille de huit siècles, « enchevêtrement de poutres en bois de chêne, chacune taillée dans un arbre différent ». En outre les spectateurs, directs ou indirects, ont assisté dans le monde entier à l’effondrement de la « flèche » élément symbolique de l’édifice, au sauvetage du « coq dit paratonnerre spirituel » et des épines supposées de la couronne du Christ. Flammes, fumée, bois, forêt, flèche, coq, épines : c’est un imaginaire végétal, animal, sauvage et élémentaire qui a ainsi été convoqué. Bertrand de Feydeau, vice-président de la Fondation du patrimoine rappelle que cette « forêt » était faite « d’arbres qui constituaient ce qu’on appelle la forêt primaire » aujourd’hui disparue. À l’heure où la forêt primaire amazonienne est en flammes, la disparition de la forêt cathédrale prend un sens particulier et fait naître un imaginaire radicalement nouveau : il convoque le temps long de la croissance de l’arbre et celui de l’ouvrage d’art médiéval, le geste lent, répétitif et inspiré de l’artisan.  Il évoque l’imaginaire du feu et de la selva intimement lié à l’histoire des cathédrales, la forme de l’arbre étant historiquement associée à celle de la cathédrale (La douceur de l’ombre, Alain Corbin 2013). Il convie une mémoire fantastique plus ancienne que la cathédrale elle-même mais en rapport étroit avec la forme spécifique des cathédrales. Ce sont peut-être les « cathédrales végétales » de Giuliano Mauri (Val Sella Trente, Italie) qui s’offrent le mieux comme variation contemporaine poétique, écologique d’une nouvelle spiritualité laïque dont le végétal et le minéral sont les éléments constitutifs.

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L’événement a ouvert un débat sociétal sur les enjeux de la future reconstruction du monument et suscité des interrogations nouvelles sur la cathédrale de Paris et plus généralement sur les cathédrales. Avant de reconstruire, rappelons que le « joyau gothique français » n’était pas particulièrement choyé, c’est l’incurie, la désinvolture et l’incompétence qui caractérisent bien plutôt la gestion de « l’emblème de notre histoire commune » (A. Hidalgo), cette « part de nous-même » (E. Macron) : c’est plutôt le principe de la rationalité des moyens et des coûts – des différents gouvernements successifs – qui a engendré cette « perte inestimable » (reportage BFMTV, 15 avril 2019), ce « drame national » (L. Nunez). Nous savons désormais le manque crucial d’investissement, les défaillances de la sécurité, les problèmes de suivi des travaux, l’absence de surveillance, d’anticipation et de mémoire (l’incendie de la cathédrale de Nantes), les dysfonctionnements en séries qui cadrent mal avec les réactions désolées de nos responsables politiques. « La personne en poste au PC ce jour-là, à peine formée, ne connaissait pas bien les lieux » rapporte l’enquête du Monde portant sur la société gestionnaire du monument au moment de l’incendie. (À Notre-Dame, les failles de la protection incendie, Le Monde 31 mai 2019). Rappelons encore qu’une expertise commandée à l’ingénieur Paolo Vannucci en 2016, transmise au CNRS et au gouvernement français (M. Valls), alertait sur les risques majeurs en cas d’incendie : rapport resté sans suite. (La Repubblica 20 mai 2019). Il sera plus simple d’invoquer la cause accidentelle, d’accuser les malheureux lampistes d’avoir laissé traîner des mégots – qui étaient ces ouvriers ? Quel était leur statut ? Combien étaient-ils payés pour travailler sur le « joyau » ? –  ou d’incriminer les pompiers d’avoir trop tardé à intervenir , bref de charger les derniers de cordées qui font avec les moyens dont ils disposent.

Reconstruire oui mais quand ? On ne sait pas, on sait qu’il faut faire vite naturellement (nous sommes des modernes et mêmes des post-modernes, la lenteur médiévale n’est pas très prisée) et surtout mieux (la modestie n’est pas le fort des modernes encore moins des post-modernes, l’obscurantisme médiéval ne manquera pas d’être pointé). L’incendie invite d’abord à penser/repenser la place de la cathédrale dans l’espace urbain citadin, national et international, la nature même du lieu et les enjeux de sa restauration. L’étymologie est une première source de réflexion. En italien on parle de chiesa cattedrale (église cathédrale) l’adjectif pointe alors essentiellement la fonction : la chaire étant le lieu d’expression d’une autorité, laquelle ? Le débat questionne aussi le statut de « l’usager » : pèlerin, fidèle, visiteur, touriste, curieux, amateur, spécialiste et même spectateur – quand la cathédrale devient un lieu de spectacles et d’expositions. La question du consumérisme et de la rentabilité nous confronte à celle du rapport entre sacré et profane. Citons Gilles Clément lorsqu’il appelle dans son Manifeste du Tiers paysage à préserver les lieux de la croyance comme « lieux d’errements de l’esprit », l’expression incite à repenser cet édifice selon de nouveaux paradigmes.

Comment confronter la cathédrale, au sens large, à la « postmodernité » et même à son « actualité » ? En prenant le temps d’en étudier les multiples variations, reprises, recréations voire les détournements dont elle fait (a fait) l’objet pour interroger son statut, sa fonction, réelle et symbolique, afin de cerner les enjeux culturels contemporains liés aux imaginaires du « Temps des cathédrales ». Le temps des catastrophes à répétitions que nous vivons avec une acuité toujours plus forte en ce début de XXe siècle offre paradoxalement un contexte opportun : une envie de repenser notre rapport au monde, à l’histoire, aux arts, aux vivants auquel s’ajoute un fort intérêt actuel pour le Moyen Âge qui ne saurait être casuel (Exposition Quoi de neuf au Moyen Âge ? 11/10/2016 au 06/08/2017 Cité des sciences et de l’industrie. Parution d’ouvrages portant sur une vision renouvelée du Moyen Âge : Jacques Le Goff, Patrick Boucheron, Daniel Arasse, Michel Pastoureau, Adrien Goetz etc.)

Cet événement, pour ponctuel qu’il soit, n’est-il pas fortement suggestif, les réactions passionnées et tranchées qu’il a suscitées n’invitent-elles pas à une réflexion sur la place de la cathédrale aujourd’hui ? L’un des signaux les plus significatifs pourrait être ce jet de flammes en forme d’alarme incendie pour une planète qui brûle, une Amazonie en feu, une forêt primaire qui part en fumée, une pandémie peut-être née d’une relation pervertie au vivant et qui ravage notre habitat commun, la terre. Les rapprochements peuvent paraître abusifs, ils sont certainement forcés, à dessein. Ils se revendiquent d’une pensée de l’imagination, du rêve et des imaginaires. Par « imaginaire » nous entendons un dispositif mental qui procède par images et association d’images – textuelles et iconographiques – dans le but d’affirmer la puissance de la « pensée poétique » en référence aux travaux du philosophe Gaston Bachelard quand il se positionne contre l’absolutisme de la rationalité. L’idée de reconfigurer librement un imaginaire culturel à travers une « pensée lyrique » émane aussi des travaux de Roger Caillois (Approches de l’imaginaire). Dans ce sens l’imaginaire ne se présente pas comme une fonction mais comme un espace d’échange, de liberté et de tensions. Le concept a été repris par Gilbert Durand, dans ses travaux sur la mythocritique dans lesquels l’imaginaire s’affirme comme une force dynamique de « polarisation d’images » : une recomposition du réel incluant des éléments symboliques, mythiques, oniriques, fantastiques. Surgit l'idée du chantier, de l'atelier de fabrication/création des images qui rappelle que l'imaginaire peut être envisagé comme un lieu. Évoquons enfin le regard que Georges Didi-Huberman (L'image ouverte) porte sur l'image et sur l'expérience intérieure qui en résulte, ramenant ainsi la question du sensible au cœur de la réflexion.

Voilà pourquoi la cathédrale est vulnérable, voilà pourquoi la cathédrale est végétale, voilà pourquoi la pierre, le bois, le verre pluri centenaires qui la composent interpellent de manière sensible les vivants contemporains fragiles que nous sommes.

 Brigitte Poitrenaud-Lamesi, Maître de conférences HDR en études italiennes.

Université de Caen, Laboratoire LASLAR.

Auteure de Imaginaires & Pauvreté, Cahiers de l'Hôtel Galliffet, 2018

 

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