promenade

une réflexion zadienne sur l'incongruité des réflexions toutes personnelles

Promenade par Tyfanie

Il y avait bien longtemps que je ne m'étais arrêtée dans mes œuvres, pour enfin prendre le temps. Le temps de flâner, le temps de glaner la saison qui s'éteint, le temps de vivre à pleins poumons la sève encore vivace, avec ces vents de pluies, de brumes et de mystères... Le bocage est tellement sonore pour qui sait l'écouter... Et son appel tant répété avait écho trouvé dans un coin de ma tête. Je franchis donc le seuil d'une orée d'à côté, me grisant à l'avance de mes félicités, factices d'ignorance... Je ne pouvais pourtant me résoudre à moi même, conquise par l'idée qu'il y aurait là matière à partager plus tard quelqu'une mélopée... Cependant, et alors qu'un bruissement d'Eole s'affinait en auto perception, un rire intérieur s'ébroua, pouffant par vagues continues, jusqu'à presque m'étourdir. Quelle idée que de vouloir « sortir de chez soi pour rentrer en soi même tout en vibrant d'extérieurs... ». Que de paradoxes dans l'Être individuel, se voulant et voulant à la fois, comme si la sincérité d'un moment pouvait tenir lieu d'argument à la véracité d'une idée ou d'un fait... Sincérité n'est pas vertu, et encore moins vérité...

En avançant sous la futaie, les branchages tombés craquaient en résonnant, et mon cœur s'emballait de vigueurs, en rythmes improbables. Quoi qu'il m'advint, quoi que je visse ou ressentisse, je voulais nécessairement à travers un prisme que mon choix d'un instant prétendument libre m'imposait de facto. J'avais choisi dans une multitude de possibles, et un seul de ces possibles s'était alors manifesté comme LE choix du moment, qu'il me fallait – comble d'une pseudo liberté – accomplir, c'est à dire sortir, et me retrouver là, seule avec mes entendements. N'était-ce pas cela même que je m'étais proposé : sortir de chez moi pour rentrer en moi même tout en vibrant d'extérieur ?...

D'intersections en talus, de flaques en ornières, sure de ma respiration, j'avançais, et plus j'avançais, plus le Collectif, pourtant présent par la pensée, s'éloignait dans une courbe asymptotique. Alors à quoi bon se le re-présenter en solo... J'en étais là (et làs, hélas) de ma réflexion, et souhaitais déjà rentrer, mais l'ivresse des forêts me maintenait en suspension, à chaque pas, comme si des ressorts me propulsaient jusqu'à ambraser la cime des grands arbres... Ma liberté alors s'abandonnait aux branches étoilées, dans une violente rêverie... Je voulais, certes oui, je voulais nécessairement quelque chose, et le voulant, sans pour autant être libre de vouloir, puisque mes vouloirs ne l'étaient pas, je fabriquais là de la contradiction, éperdue, dans un enchevêtrement inextricable de concepts où vouloir et pouvoir sur soi ne rimaient pas, loin de là... La solitude ne m'avait pas libérée, je m'étais moi même enchaînée par une alchimie auto-fusionnelle dont je devais me défaire, et me défendre à l'avenir. Dans une suffisance narcissique, je me contemplais alors, fière de mon Intelligence, fière d'avoir décortiqué là une critique acceptable...Mais un semblant d'absence me fit alors prendre conscience que cette Intelligence semblait surtout dire de ce quelle n'était pas, car, justement, s'opposant à sa propre absence, comme si l'Être, (dans le sens de ce qui est) pouvait se définir par le « non-être », comme si cette Intelligence ne pouvait être que dans un rapport originel à ce qu'elle ne serait pas, comme si la négation d'une chose, d'un être, d'une idée, pouvait préexister à la chose, à l'être, à l'idée, ou, dit plus simplement, comme si le NON (la négation) pouvait précéder le OUI (l'affirmation). N'y aurait-il pas là, de plus et au delà même d'une évidente contradiction, un principe d'autorité disant ou induisant la personne qui l'emploierait (moi en l'occurrence) comme seule détentrice et juge du fait ? Et l'autre dans tout ça ? Obligé-e de s'agenouiller ? comme si cette Intelligence lui échappait complètement ? telle une inconnue inaccessible qui lui nierait de fait le droit de la recevoir en partage ? Point d'horizontalité collective dans l'affirmation de cette Intelligence toute individuelle qui ne saurait, de fait, instruire, car illogique et (surtout) source de dominations...

Sans que je décidasse vraiment de mes déplacements, mes pas me ramenaient vers des paysages familiers, encore un peu sur un nuage, mais sure qu'une chaise me reposerait bientôt de cette torpeur bien trop oxygénée. En cet instant de vagabondage, cette chaise prenait un sens double : en tant qu'objet désiré, et en tant qu'objet porteur de sens. Je me représentais l'objet et le désir de cet objet, la chaise sur laquelle je projetais de m'assoir, le sens du mot « chaise » et le sens qu'elle prenait alors pour moi en terme de désir.

L'objet et le sens de cet objet différaient puisque je pourrais toujours m'assoir sur l'un mais pas sur l'autre. Différaient également le désir de cet objet et la satisfaction résultant de son assouvissement – désir attestant d'un manque en impuissance et de sa cessation en tant que tel, puisque tout désir, étant manque, meurt à l'instant même ou il est accompli... Je marchais depuis déjà quelques temps, j'étais fourbue, et mes pensées s'emballaient dans un maelstron de feuilles mortes... Esseulée, j'étais condamnée à supputer sans cesse, sans jamais « penser à rien » puisque, pouvant à la fois le retrancher ou l'ajouter, rien ne saurait être rien, puisque, rien qu'à le définir, il est déjà, mentalement, quelques chose... Je n'avais, pour lors, plus rien à opposer, à mes sempiternels soliloques, hormis le silence, ce silence, qui, absolument, n'étant qu'absence, ne serait pas., ou encore, ne serait (défini, existant) que par ce qu'il ne serait pas, comme tant d'autres mots induisant dans l'ombre...

Petit à petit, un bouillonnement de sève globulée me faisait ressentir, et la sensation d'écorcée vive me revenait, avec ces maux de mots ; à rebours, j'avais franchis le seuil d'une orée d'à côté, bredouillante de lucidité. Il me fallait rentrer, et continuer de vivre, avec encore pour choix l'incertitude de la vraisemblance quand l'Être se pense UN au détriment des autres (alors même que ce UN ne devrait valoir que tant qu'il s'ajoute), et toutes ces tentatives collectives, ces tentatives, décriées, galvaudées, fascisées quelques fois, mais qui, sans nier pour autant l'originalité des expressions, permettraient à chacun-es et dans la moindre contrainte, un épanouissement personnel optimal, loin des principes et préceptes et concepts clef en main, dans l'affirmation commune d'une Société égalitaire, se définissant par ses pluralités, se construisant, souvent de bric et de broc, mais avec le souhait, l'idée, le vouloir d'ensemble faire des choses qui nous rassemblent, qui nous ressemblent, pour un toujours nouveau Chemin de Faire...

 

propos de mots n°01 – B612 Nov 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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