Le choix entre Macron et Le Pen est important même si on n'aime ni l'un ni l'autre

La Vème République est un système bonapartiste et dangereux, et dans ce contexte l'élection de Macron ou de Le Pen n'aura pas les mêmes conséquences. (Ce texte est un résumé de beaucoup de choses qui seront développées dans des épisodes futurs de ma chaîne Youtube Esprit Critique)

Ce qu'on appelle une "démocratie représentative" est définie par le fait que le parlement et la justice peuvent renverser le chef de l'éxecutif.

Dans les pays ou le président dirige (régime présidentiel), le parlement et la justice peuvent renverser le président (USA, Amérique latine, etc.). Dans les pays ou le 1er ministre dirige (régime parlementaire), le parlement et la justice peuvent renverser le 1er ministre (Japon, Canada, Inde, tous les pays européens sauf la France, etc.).

Dans la Vème république, c'est le président qui dirige, mais le parlement et la justice ne peuvent renverser que le 1er ministre. Le président est totalement intouchable pendant 5 ans. C'est officiellement un "régime semi-présidentiel", mais dans les faits, c'est une dictature élective.

 MAIS la procédure habituelle par laquelle le président dirige tout, c'est en s'appropriant les pouvoirs du premier ministre et du parlement par la menace. Il n'a pas le pouvoir de choisir librement le 1er ministre car celui-ci doit avoir le soutien du parlement. Si le président peut s'arroger le choix du premier ministre, c'est parce qu'habituellement dans la Vème République, le président a une majorité du parlement issue de son parti. Il peut donc gouverner par la menace de dissolution de l'assemblée et/ou de non renouvellement des candidatures aux législatives, ce qui lui assure en général une majorité soumise prête à tous les renoncements pour garder son siège, et un premier ministre du même acabit.

 OR, si Le Pen a un parti puissant, capable (même si ce n'est pas gagné d'avance) d'envoyer au parlement une majorité de députés FN, ce sera beaucoup plus dur pour Macron dont le mouvement est constitué de novices inconnus sans implantation locale, et qui compte plus sur la possibilité de rallier des députés LR, UDI et PS à ses projets au cas par cas.

Pour faire simple : Les deux auront besoin d'une majorité cohérente et soumise à l'assemblée, et il sera plus facile d'empêcher Macron que Le Pen d'en avoir une.

Je rappelle aussi une différence essentielle entre la présidentielle et les législatives : tous ceux qui feront plus de 12,5% des inscrits pourront de maintenir; A la présidentielle ça aurait donné un 2ème tour avec 4 candidats : Macron, Le Pen, Fillon et Mélenchon. Avec le report des voix du premier tour, on peut espérer un résultat très différent.

 SI le président n'a pas de majorité, il lui reste quelques outils pour contourner le parlement : l'article 49.3, les ordonnances, les référendums et enfin l'article 16.

 Macron a déjà annoncé qu'il utiliserait à fond le 49.3 et les ordonnances pour contourner ses éventuels problèmes de majorité, ce que Le Pen ne se prive pas de dénoncer. Sauf que ces deux procédures nécessitent toujours d'avoir un vote favorable du parlement. le 49.3 permet de court-circuiter les débats du parlement sur une loi SAUF si celui-ci vote une motion de censure pour renverser le 1er ministre. Les ordonnances permettent de faire passer des lois sans le parlement, mais seulement après que le parlement ait VOTE le droit pour le président de faire des ordonnances sur un sujet précis pendant une durée précise. Quand on a une majorité issue de son parti, ça suffit habituellement pour faire pression et les forcer à voter. Mais sans majorité qu'on peut menacer, il n'y a ni 49.3 ni ordonnances possibles.

 Dans la Vème République, quand le président n'a pas de majorité pour valider son choix de premier ministre, c'est la COHABITATION. Les seuls moments ou cette dictature élective se met à fonctionner presque comme une démocratie parlementaire normale. A ce moment là, même si le parlement ne peut pas le renverser, le président est obligé de se mettre en retrait et de laisser le 1er ministre choisi par le parlement diriger le pays. Et il ne peut utiliser ni le 49.3 ni les ordonnances pour s'y opposer, puisque ce sont en fait des prérogatives du premier ministre, pas du président. Les prochaines élections législatives seront donc très importantes, car on a le moyen de faire en sorte que le programme du président soit innaplicable et de forcer la nomination d'un premier ministre qui défende un projet complètement différent.

 SAUF que Marine Le Pen a deux autres atouts dans son sac : elle critique beaucoup le 49.3 et les ordonnances de Macron, mais elle a déjà prévu d'utiliser pire que ça. Les deux seuls outils à sa disposition pour se passer réellement du parlement et du premier ministre et se moquer d'avoir ou non une cohabitation.

D'abord elle souhaite légiférer massivement par référendums, ce qui pour le coup est une vraie prérogative du président, ne nécessite aucune approbation du parlement et lui permettra de transformer toute question politique en tests de popularité personnels. Le référendum, quand il n'est pas d'initiative populaire, c'est l'institution bonapartiste par excellence, celle qui concrétise ce lien affectif entre le "père de la nation" (la mère en l'occurence) et "le peuple".

Si vous pensez pouvoir faire échouer tous ses référendums, ne sous-estimez pas trop la puissance de la communication politique d'une présidente fraîchement élue par le même suffrage universel. Et si le 49.3 et les ordonnances permettent de passer des lois, le référendum peut lui carrément changer la constitution ! Ne vous étonnez donc pas si Le Pen s'arroge plus de pouvoir ou allonge son mandat ou annule des élections par un simple référendum à la communication bien ficelée.

 Mais SURTOUT, l'équipe de Marine Le Pen a déjà annoncé bien pire : si le parlement ou le premier ministre ose ne pas lui obéir au doigt et à l’œil, elle utilisera l'article 16 de la constitution qui permet au président de s'octroyer les pleins pouvoirs en cas de "menace grave", ce qui est assez flou pour s'appliquer à beaucoup de cas lorsqu'une présidente paranoïaque est au pouvoir. Elle n'a besoin pour cela d'aucune approbation de qui que ce soit, il suffit qu'elle décide que d'après elle, il y a une "menace grave" (elle doit juste "consulter" avant le premier ministre et les présidents des 2 assemblées).

 Bien sur, ces pouvoirs sont aussi disponibles pour Macron, mais c'est là ou la différence idéologique entre le libéralisme et le fascisme ou le bonapartisme est fondamentale. Leurs différences ne sont pas que sur l'économie ou le racisme, ils n'ont surtout pas la même conception du pouvoir. Le XIXème siècle des libéraux ou l'ancien régime de l'extrême-droite, c'est une régression dans les 2 cas, mais ce n'est pas la même chose pour les libertés individuelles, la liberté d'expression, les contre-pouvoirs etc.

 Si vous donnez le pouvoir à Macron, vous pouvez le rendre impuissant par vos votes aux législatives, et vous savez au moins que vous pourrez changer d'avis dans 5 ans et le renvoyer chez lui.

Si vous donnez le pouvoir à Le Pen, votre vote aux législatives ne changera pas grand chose, et vous n'avez aucune garantie qu'on vous demande à nouveau votre avis dans 5 ans.

Quand le fascisme ou le bonapartisme arrive au pouvoir, en général, il ne le rend pas facilement.

 Voilà, vous pouvez penser que ce n'est toujours pas une différence suffisante pour voter, mais au moins vous ferez votre choix avec la totalité des enjeux en tête.

L'article 16 de la constitution

https://www.youtube.com/esprit_critique

La difficulté du report des voix

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