Le clivage gauche/droite : une proposition de définition

Sur ma chaîne, j'ai développé une définition du clivage gauche/droite, qui pour faire simple, recoupe globalement le clivage progressistes/conservateurs et réactionnaires et se concentre sur l'aspect temporel. Elle a suscité de nombreuses réactions, et de nombreuses objections, qui m'ont poussé à résumer ici ma vision des choses et les réponses à ces objections.

Commençons par dire que pour moi il n'existe pas de "vraies" définitions des mots, il n'existe que des définitions utiles ou non pour comprendre le monde et prévoir des événements. Ce que je propose n'a pas de plus grande ambition que d'être un bon modèle d'analyse. Si vous souhaitez conserver d'autres définition possibles de la gauche et la droite, pas de problème, remplacez dans mon texte "gauche" par "Plonkz" et "droite" par "Mluf". Simplement dans ce cas, sachez que je considère que les concepts de "Plonkz" et "Mluf" seront plus utiles pour analyser la politique que ceux de "gauche" et "droite" :)

Face aux problèmes de la vie en société, il y a des gens qui auront plutôt tendance à réagir en disant :

"faisons table rase du passé" (ce sont les gens de gauche)

et d'autres en disant au contraire :

"c'était mieux avant" ou "ça va plutôt pas mal comme on a fait jusqu'à maintenant" (ce sont les gens de droite)

Comme je l'explique dans ma vidéo Gauche/Droite : les individus, il y a des mécanismes par lesquels les gens peuvent passer au cours de leur vie d'une catégorie à l'autre, mais je constate quand même qu'il semble très rare de penser simultanément "faisons table rase du passé" et "c'était mieux avant". Et bien sur il y a des explications sociologiques à l'adhésion des personnes à l'une ou l'autre de ces façons de penser, mais ce n'est pas le sujet de ce texte.

Les idéologies construites, reprises, enrichies par des gens de gauche, ou auxquelles ils adhèrent auront tendance à être des projets proposant plein de choses nouvelles pour la société. (c'est ce que j'appelle une idéologie/un projet politique de gauche)

A contrario les idéologies construites, reprises, enrichies par des gens droite, ou auxquelles ils adhèrent, auront tendance à être des projets ne proposant pas de changements ou dont tous les changements consistent à revenir à des choses qu'on a connu dans le passé. (c'est ce que j'appelle une idéologie/un projet politique de droite)

Mais bien sur, ça n'est pas aussi binaire que ça parce que les gens qui font ces idéologies ne sont pas des êtres parfaits pensant à tout et avec une connaissance parfaite de l'histoire.

Résultat, aucune idéologie de gauche ne propose de tout réinventer à 100%, il y a même des idéologies de gauche ne proposant que quelques changements timides (c'est la gauche modérée), simplement parce qu'il va toujours y avoir des sujets auxquelles la personne n'a pas réfléchi, sur lesquels elle n'arrive pas à imaginer de meilleures choses, ou sur lesquels elle ne voit pas spécialement de problème à régler. Elle ne proposera donc rien pour changer ces parties là de la société, MAIS, et c'est là que ça fait une grosse différence avec du conservatisme, elle ne va pas pour autant se battre politiquement pour empêcher les changements et les nouveautés dans ce domaine (et encore moins pour revenir en arrière !), parce que ce qui l'intéresse politiquement ce sont les choses sur lesquelles elle veut des nouveautés, le reste ne résulte pas d'une réelle volonté de conserver les choses en l'état, mais simplement d'un manque d'intérêt pour le sujet.

De plus, il y a des "nouveautés" voulues par des idéologies de gauche qui en fait ne sont pas tellement nouvelles au vu de nouvelles connaissances sur l'histoire du monde, ou même de connaissances disponibles à l'époque de la création de ces idéologies mais ignorées par leurs auteurs.

Il reste cependant que les idéologies de gauche sont rédigées, interprétées, soutenues, dans l'esprit de vouloir "faire émerger un monde nouveau", et que par conséquent, la plupart des réformes qu'elles proposent sont effectivement des nouveautés.

 

De la même façon, il y a évidemment des idéologies de droite qui proposent quand même quelques nouvelles choses sans le vouloir, les idéologies voulant revenir à un monde passé ne reviennent en plus jamais sur toutes les nouveautés faites depuis cette époque, sans compter que bien souvent, les mondes passés auxquels les idéologies de droite souhaitent revenir sont complètement fantasmés et n'ont en fait jamais existé, il suffit de penser :

  • au passé fantasmé des nazis et autres racistes dans lequel les "races" étaient "pures" et "hiérarchisées" selon la "loi naturelle du plus fort"
  • au passé fantasmé des libéraux dans lequel le marché "naturel" régissait "spontanément" la vie des humains et l'état ne "pervertissait" pas encore les "lois naturelles du marché"
  • au passé fantasmé des bonapartistes et autres nationalistes dans lequel "la France était grande, puissante, pure et admirée du monde entier" et ou le chef de l'Etat était un "père protecteur aimé de son peuple"
  • au passé fantasmé des sexistes, homophobes et transphobes dans lequel "les deux sexes étaient clairement définis et cantonnés à leur place naturelle"

etc.

Il reste cependant que les idéologies de droite sont rédigées, interprétées, soutenues, dans l'esprit de vouloir "conserver ce qu'on a toujours fait" ou "revenir au passé", et que par conséquent, la plupart des réformes qu'elles proposent sont effectivement des luttes contre le changement ou des retours en arrière.

Les changements des nazis ne reviendront jamais à la "pureté originelle des races", mais reviendront à l'époque ou des gens étaient exclus de l'humanité et traités comme du bétail à cause de leur "race" supposée, comme pour la traite des noirs. Il reviendront aussi à une société avec des privilèges de naissance transmis par le sang, la notion de "race supérieure" ou même de "préférence nationale" et de "droit du sang" n'étant jamais qu'un retour au concept de noblesse de l'ancien régime, qui déjà se disait "race supérieure" par "droit du sang".

Les libéraux ne reviendront jamais au "libre marché naturel", mais ils reviendront au marché tout puissant du XIXème siècle.

Les bonapartistes ne reviendront jamais à l'époque ou le chef de l'état était un "père protecteur aimé de son peuple", mais ils reviendront à un régime monarchique ou dictatorial comme le monde en a toujours connu depuis la sédentarisation.

Les sexistes, homophobes et transphobes ne reviendront jamais à une époque ou "les deux sexes étaient clairement définis et cantonnés à leur place naturelle", mais ils reviendront à des systèmes de discrimination et exclusion systématiques des gens ne voulant pas de cantonner à ce que la société leur assigne comme identité.

 

Lorsqu'une idéologie passe de gauche à droite, ce n'est pas simplement parce que ses propositions sont appliquées comme je le résume un peu simplement dans ma vidéo "Gauche/droite : les idéologies" (mais j'apporte les nuances dans les vidéos suivantes sur le clivage gauche/droite).

Pour qu'elle passe réellement de gauche à droite, l'important c'est surtout que la population finisse par percevoir cette structure de société comme ne relevant plus de la création d'un monde nouveau mais comme étant le monde actuel... voir le monde tel qu'il a toujours été. C'est un mécanisme quasi-universel qui est à l'oeuvre ici : quel que soit le système en place, au bout d'un certain temps, il y aura plein de gens pour penser que ça a toujours été comme ça, qu'ils le déplorent (s'ils sont de gauche) ou s'en réjouissent (s'ils sont de droite).

Et ce nouveau monde générera aussi des volontés de revenir au monde précédent (de la part de gens encore plus à droite), et ce, que le monde précédent ressemble effectivement à celui qu'on imagine ou pas vraiment.

 

La difficulté à partir de là est de distinguer par exemple parmi les gens qui se réclament officiellement du "nouveau monde" dans leur propagande politique :

  • les gens qui sont sincèrement de gauche et défendent effectivement un projet de gauche (un système n'ayant jamais existé)
  • les gens qui sont sincèrement de gauche mais défendent un système de droite (qui a existé dans le passé) parce qu'ils n'ont pas conscience que ce système n'a rien de nouveau (là dedans on peut mettre sans doute pas mal de gens ayant voté pour Macron et ses promesses de "Révolution")
  • les gens qui n'utilisent un vocabulaire de gauche que pour tromper les précédents mais ont conscience de ne rêver qu'au passé.

Je ne sais pas à quel point Macron fait partie de cette dernière catégorie, il faudrait que je sois dans sa tête pour ça, peut-être qu'il croit réellement inventer un nouveau monde, auquel cas il fait lui-même partie de la catégorie précédente.
Mais le fait qu'il ne propose que des "suppressions" et des "réductions" et n'utilise jamais le moindre vocabulaire issu du champ lexical de la "création" me fait penser que quelque part, au moins dans un coin de sa tête, il a conscience soit de rêver à un retour à la société (ayant réellement existé) d'avant l'état-providence, soit carrément à la société imaginaire plus ancienne encore fantasmée par Adam Smith ou "le marché régnait en maître sans être perverti par la création de l'Etat", et ou cet "animal that bargains" qu'était l'homme selon Smith savait spontanément distinguer entre les "gens qui ont réussi" et "les gens qui ne sont rien" par le libre jeu de la concurrence qui "révèle les talents cachés".

Quant à Marine Le Pen, elle est tellement enfermée dans sa psychologie d'extrême-droite que même quand elle cherche à brouiller les pistes en reprenant des expressions ou des symboles de gauche pour critiquer le libéralisme (critiquer le libéralisme c'est la base pour un réactionnaire qui s'oppose forcément à la révolution de 1789 menée par des libéraux, ça ne rend pas les réacs "de gauche"), elle est incapable de passer la barrière mentale qui l'empêche de parler du futur, du progrès ou d'une quelconque nouveauté politique. Je vous assure, cherchez bien dans la totalité de ses expressions publiques, vous ne trouverez jamais un seul mot du champ lexical de l'avenir ou du progrès (à part pour le critiquer bien sur). Le plus "de gauche" que peut se permettre de proposer un réac pour draguer la gauche, c'est de revenir à l'état des choses avant le néolibéralisme. Par exemple, le retour de la retraite à 60 ans, éventuellement, mais la retraite à 59 ans c'est totalement inimaginable.
C'est ce même blocage qu'on retrouve dans la volonté de Valeurs Actuelles, depuis que le magazine s'est clairement orienté à l'extrême-droite, de faire disparaître le "actuelles" de leur nom pour ne plus s'appeler que "Valeurs". Un souci de cohérence à saluer :)

 

A contrario, on peut défendre un projet de gauche avec des motivations de droite. C'est le cas de tous les gens qui justifient un projet écologiste ou anarchiste avec l'idée qu'il s'agit de reproduire les "sociétés primitives". Ce qui est foncièrement faux car il n'y a pas plus inégalitaire et liberticide que les sociétés dites "primitives".

Les sociétés "primitives", c'est la domination masculine et âgiste, celle des guerriers, des vieux sages ou des chefs spirituels qui assignent de force chaque personne à un respect absolu de sa place traditionnelle sous peine d'exclusion de la tribu ou même de mort, l'impossibilité d'étendre toute forme d'égalité même embryonnaire, ou de sentiment d'appartenance au delà d'une tribu bien souvent composée d'une seule famille, qui considère tous les autres comme des concurrents, des ennemis, bien souvent même pas des humains (la signification de beaucoup de noms de tribus signifiant "les hommes"), et au mieux des gens avec qui on a trouvé des arrangements de trocs rituels en mimant des actes guerriers pour arrêter de faire de vraies guerres et de simplement les piller.

Ici pour quelqu'un de gauche comme moi, je pourrais simplement dire que ce n'est pas bien grave qu'ils se trompent sur ce qu'étaient les sociétés traditionnelles, du moment qu'ils défendent des projets qui, objectivement, sont nouveaux, égalitaires, anti-autoritaires, écologistes.

Le problème, c'est que quand on fait de l'ancienneté une "valeur" nécessaire pour justifier ses choix de société, on finit toujours par des dérives clairement réactionnaires. Il n'y a qu'à voir comment le positionnement de "l'écologie profonde" prôné par les réactionnaires pour justifier leur refus de l'homosexualité ou de l'égalité homme-femme qui serait "contre-nature" a fini par atteindre des gens qu'on voulait pourtant nous présenter comme "de gauche", de Pierre Rabhi à Charlie Hebdo (voir l'édito de Gérard Biard dans Charlie Hebdo sur la PMA et la GPA, un modèle d'idéologie essentialiste et de culte de la nature réactionnaire)

 

Enfin, je reviens sur l'objection "technologique" aussi :

Quand je parle de nouveauté, je parle de nouveautés politiques, sociétales, à propos de l'organisation de la société, la façon de prendre des décisions, ou les critères sur lesquels on prend ces décisions. Je ne parle pas de nouveautés technologiques.

On peut utiliser des techniques nouvelles dans le but de revenir à un monde passé, c'est typiquement ce qu'ont fait les nazis en utilisant des techniques modernes d'extermination de masse, mais dans le but explicitement affiché de "retrouver la pureté et la hiérarchie originelle et naturelle des races". Pour eux les juifs sont une "race d'usurpateurs" parce qu'ils auraient pris la place de "dominants" qui aurait été celle des aryens à l'origine, et c'est une "race" dont l'existence même serait "scandaleuse" car elle serait selon eux le "produit du métissage des trois races originelles : blancs, jaunes, noirs". Le métissage étant pour les nazis une abomination menant l'humanité à sa perte, il faut donc pour eux exterminer les juifs avec tous les moyens modernes à leur disposition dans le but de "retrouver la pureté originelle des 3 races".

On peut aussi utiliser des techniques anciennes dans le but d'inventer un monde nouveau, c'est typiquement ce que proposent les écolos en voulant un monde ou pour la première fois de son histoire, l'humain ne sauterait pas immédiatement sur n'importe quelle technologie permettant d'augmenter la production, mais choisirait ses technologies, anciennes ou nouvelles, en fonction d'impératifs entièrement nouveaux pour les décisions humaines : préserver un écosystème compatible avec la vie humaine, économiser les ressources qu'on sait aujourd'hui limitées, assurer la viabilité à long terme de l'utilisation de ces technologies, etc.

 

Voilà, j'espère que ce résumé clarifie un peu les choses :)

 

Les vidéos de la chaîne sur le clivage Gauche/Droite sont là

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