Le funambule et les Moutons - François Hollande et les Médias

 

Les médias ont souvent étés accusés de partialité ou de connivence avec le pouvoir. Sans préjuger des positions ni des opinions exprimées, il est indiscutable que nombre de sujets – quels qu’en soit leur portée ou leur importance - ont été inspirés par le pouvoir- plus particulièrement les communicants de Nicolas Sarkozy - et cela pendant au moins huit ans. Que ce soit la narrative de la traversée du désert, suivi de « l’action » du ministre-président de l’UMP, ses déplacements (déjà) hebdomadaires, sa montée inexorable vers la candidature et élection. A suivi le feuilleton de la présidence : la lettre de Guy Moquet, l’adoption par les classes de CM1 d’une victime de la Shoah, loi sur le droit au logement, débat sur l’identité nationale, les peines planchées et de sureté, maisons à 1 Euro, Grenelle I, Grenelle II, les attaques contre les « privilèges » des fonctionnaires, des enseignants ou des cheminots, la grande lutte contre les paradis fiscaux, la finance internationale, les parachutes dorés et les rémunérations excessives. Sans oublier les sondages à répétition que le pouvoir partageait avec la presse.

Que reste-t-il de toute cette activité volubile ? Des paroles et peu d’effets autres qu’une crispation continue. De l’écume. Les médias se sont nourri du verbe des conseillers de l’Elysée ; ils en redemandaient. Le bonheur d’avoir une source intarissable de communiqués à commenter, d’idées à débattre, de sujets éphémères à renouveler.

Plus tard dans le mandat et des mois durant, nous avons entendu les attaques contre les immigrés, les musulmans, les intégristes de la laïcité ou le dogmatisme des syndicats, les sorties sur l’indulgence des magistrats. Cela a beaucoup occupé les médias. Un Premier Ministre parlait de faillite tandis que son gouvernement votait la baisse des impôts, la dette augmentait et les recettes chutaient, le déficit n’a jamais été pire. A-t-on parlé d’incompétence, de couac, d’amateurisme, de fracture ou de mensonge ? L’écume est si blanche et le verbe si convaincant. L’un disparait avec la marée, l’autre avec le vent. Qui se souvient de l’énergie et du temps gaspillés sur de tels sujets ; ils occupaient l’espace médiatique le temps d’en imaginer un nouvel hochet pour distraire l’opinion.

La tendance moutonnière a opérée de manière habituelle. Les médias ont tout de même prit du temps pour comprendre la manipulation dont ils ont été victimes et, à ce jour ont du mal à l’admettre. Aucune étude sérieuse n’a été faite sur l’efficacité de cette diversion propagandiste, qui a bien durée huit ans sans discontinuer. Le seul titre à se faire épinglé pour la flagrante répétition des mots d’ordre du pouvoir, Le Figaro, véritable presse de parti, n’était pas le seul coupable. Télévisions et journaux sont presque tous tombés dans le panneau.

Médias en manque

Peut-être rêvent-ils de cette époque où le pouvoir faisait le travail pour eux. A regarder le fonctionnement des médias aujourd’hui on peut voir une certaine frustration. Elle est plus silencieuse, plus subtile, peut-être même inconsciente – et pourtant. Après cinq ans d’éléments de langage, de langue de bois faite de volontarisme et d’agitation, où l’Europe et l’Euro ont étés sauvés tellement de fois que l’on perd le compte des « réunions de la dernière chance », les médias semblent être en manque de direction. Habitués à l’agitation présidentielle qui faisait les sujets hebdomadaires de lui-même, la nouvelle présidence ne peut que sembler fade ou inactive. Ce qu’ils appellent « manque d’autorité » ressemble plus à un manque de communication sentencieuse et polémique à commenter. D’où l’intérêt pour chacune des sorties de « l’ancien », surmontant les obstacles, qui serait sur le « retour ».

Ils sont comme des téléspectateurs qui tombent sous le charme d’un mauvais feuilleton et qui le regrette dès sa disparition. On admet qu’il était imbuvable, mais il nous occupait et on attendait la suite malgré nous, parce que ça évitait de réfléchir. Ce manque d’agitation continue et de communication permanente laisse un grand vide dans l’information que les médias ont pris l’habitude de commenter. Une enquéte est plus longue et moins certaine, tandis qu’un débat inspirée par une nouvelle idée, un bon mot, une chanson ou une mimique Elyséenne était immédiatement utilisable pour commentaire. L’expérience nous a montré que c’était aussi jetable. Les oubliettes des débats stériles et des propositions inutiles en sont pleines.

On pourrait croire que l’agressivité anxiogène du dernier quinquennat manque à la presse et aux médias audiovisuels. La situation est somme-toute moins mauvaise que celle de plusieurs de nos voisins, où l’austérité, les sacrifices et le chômage ont une autre dimension, plus proche de la Grande dépression que de notre stagnation familière. (Techniquement, ce n’est même pas encore une récession) Les trahisons des promesses y sont nettement plus flagrantes aussi. Pourtant dans ce monde un peu nombriliste et cannibale que sont les médias français, la France est au bord du gouffre, des discussions sérieuses se font autour de la révolution de droite à venir ; on accuse le gouvernement de ne rien faire ou de le faire trop lentement, ou ce qu’il fait est au profit des fonctionnaires, ou des entrepreneurs, ou contre les entrepreneurs, contre les fonctionnaires. Donc il fait quelque chose ? Les accusations d’amateurisme ou d’incompétence suivent. Les médias reprennent les accusations de la droite comme un doute, comme une question légitime, oubliant les couacs, les lois mal rédigés, les ministres incompétents ou inexistants du dernier quinquennat.

Soumission Inconsciente qui se repose sur « l’Opinion »

Les titres de plusieurs articles, ainsi que les couvertures de plusieurs hebdomadaires font écho aux éléments de langages de l’UMP depuis l’élection de 2012. Ce qu’on a appelé « Hollande-bashing » est une nouveauté en début de mandat et reflète une hémiplégie journalistique : la recherche de titres qui cognent mêlé à une obligation d’informer. Pour certains titres ce n’est que continuité, mais pour d’autres c’est plutôt une paresse intellectuelle et un réflexe qui perdure. A trop se laisser trainer ils vont rater l’histoire qui se déroule sous leurs yeux.

Le gouvernement actuel et le Président sont en place depuis un an et les lecteurs de journaux, ainsi que les téléspectateurs connaissent mieux l’évolution des courbes de toutes sortes de sondages sur la dernière élection, le chômage, les espoirs, sentiments et cotes d’avenirs et de désamour ; ils entendent commenter ces sondages et les commentaires des commentaires des sondages. Les éditorialistes nous refont l’élection, le début du mandat, les réformes en cours, nous plongent dans la politique fiction et l’opinion pour en sortir des « vérités » plus que ténues, qui ne sont rien d’autre que des opinions déguisées en certitudes. A trop écouter les éléments de langage de la droite, elle a oublié de réfléchir, et répète les mêmes questions que la droite, plutôt que d’en imaginer elle-même.

On se repose sur des sondages qui soulignent la défiance à l’égard du pouvoir, en posant des questions de politique fiction qui sont présentés comme une information à commenter. Quel sérieux peut-on donner à un sondage sur  l’élection de 2012. Une question dont la réponse n’entraine aucune conséquence ne peut être traitée comme une « photographie » du moment ; c’est bien plus du cinéma d’auteur. Autant demander si l’on aurait soutenu Danton ou Robespierre et en discuter passionnément !

L’histoire qui se fait

Six réformes historiques sont en cours. L’opinion des uns et des autres ne changera pas la portée de chacune de ces lois. A petits pas, sans chants ni trompettes, sous le radar, invisible mais réel – comme la guerre au Mali - la France est en train de changer, de devenir une nouvelle société, moderne. Elle est en train de rattraper dix ans de retard sur le reste de la société européenne. Que ce soit le mariage pour tous ou la réforme du cumul des mandats, l’autorisation des class action, la transparence en politique ou la Compétitivité, les allocations familiales et l’école, la France change et les médias ne répètent que les doutes et les interrogations contradictoires sur une direction économique.  

Après avoir seulement récupéré une partie des revenus perdus tout au long du dernier mandat, la presse – à l’instar de la droite - se demande encore si les impôts sur les riches sont justifiés, si la baisse des dépenses est possible. Les uns veulent augmenter les dépenses et les impôts ; les autres veulent baisser les impôts et les dépenses. Le gouvernement fait le funambule en augmentant la fiscalité et en baissant les dépenses, se faisant tirer dessus de toutes parts. Quel média a osé voir un travail courageux d’équilibriste ? Aucun à ce que je sache.

Que la politique soit faite de compromis et de frustration n’est pas nouveaux. Que la crise nous rend plus exigeant, cela va de soi. Que l’on oublie l’histoire récente aussi vite est peut-être l’effet des nouvelles technologies, mais c’est une des responsabilités d’une presse intelligente d’observer et de chercher derrière les plans de communication pour voir ce qui se trame tranquillement. Nous vivons une transformation beaucoup plus profonde que l’impression donnée par un pouvoir qui travail, malgré l’écume des commentateurs et opposants.

Si les réformes sont votées et si elles réussissent, les fabulations rétrospectives d’aujourd’hui et les prophéties noires des opposants de droite et de gauche risquent d’être oubliées assez vite.  Aussi vite que le comportement de clan qui nous a gouverné de manière verbeuse et imbu de son bon droit. On accuse l’un d’être toujours Président du Conseil Général de Corrèze en oubliant celui qui gouvernait comme Maire de Neuilly.

L’abîme et le funambule

Nous n’avons pas l’habitude de ministres qui pensent. Nous ne l’avions déjà plus pour des ministres qui s’occupent de leur ministère. L’hyper-Président est passé par-là. Comment déjà se plaindre de ministres « invisibles, inexpérimentés ou incompétents, » quand pendant cinq ans ils étaient totalement inexistants. Nous sommes passés d’un groupe de ministres-VRP qui vendaient l’action du gouvernement à un groupe qui essaye d’œuvrer dans chaque domaine – avec le succès variable que les priorités gouvernementales ont toujours induit. Est-ce plus mal. La politique et l’art de gouverner se réduit-il à l’art de la communication ? Etait-ce vraiment mieux d’entendre chaque ministre parler la novlangue Buissonnière à chaque conférence de presse. La réalité des réformes en cours – malgré quelques faux pas ou pertes le long du chemin - droit de vote des étrangers, taxe à 75% - ne peut être niée.

Nous n’avons pas l’habitude d’une justice – plus - indépendante. Nous n’avons pas connu des ministres aussi nombreux avec un caractère et discours propre. Si un mot varie dans la bouche de l’un cela est devenu un couac, non le reflet d’une discussion en cours ou d’une personnalité. Si l’un tousse et l’autre éternue il y a couac. Puis les médias demandent l’opinion de quelqu’un pour obtenir le commentaire d’un autre, puis une réaction au commentaire. Pendant ce temps des réformes se font. Mais il ne reste que la confusion entre l’uniformité du discours et l’unité d’un gouvernement ; le manque de l’un mettant en cause la véracité du second.

Le quinquennat n’a pas fondamentalement changé le fonctionnement de la République. Mais c’est à l’aune de l’idée contraire que les médias regardent la nouvelle présidence. Pour eux le pouvoir se doit d’être plus personnel et présidentiel. Ils sont impatient de communications à commenter, ils attendent la polémique qui fâche, ils n’ont pas l’habitude d’entendre des individus. Ils aiment la méchanceté de la droite et les accusations de la gauche. Entre procès en illégitimité fait par la droite et sondages de défiance dans la presse, discours antiparlementaire de certains opposants et mécontentement d’autres, le chemin est étroit.

D’ici la fin du mandat la corde est raide. Les économistes, ouvriers, journalistes, opposants et soutiens veulent davantage. Ce qu’ils veulent est contradictoire. Les interprètes de cette réalité que sont les médias – sauf exception – semblent avoir plus tendance à répéter les griefs contradictoires que de les démêler et contextualiser. Cela laisse un grand vide dans lequel sondage après sondage vient combler l’abime d’opinions virtuelles, qui s’accumulent mais n’expliquent rien. Nous y nageons entre opinions et prophéties, entre des éléments de langage repris en cœur par la presse et un exécutif dont la force tranquille s’affirme, entre une République conservatrice et immobile et un mouvement vers la modernité qui ne dit pas son nom.  Entre eux un funambule traverse le vide sans que personne ne le voie avancer, tout au plus on commente son costume.

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