Du sang sur le dos - L’esclavage qui ne dit pas son nom

Dans cette journée de commémoration de la traite, de l’esclavage et de leur abolition, nous nous penchons avec respect sur une longue période sombre de notre histoire. La vision de corps enchainés dans les cales de bateaux, malades, mal traités, battus comme chiens mal dressés est nauséabonde. On croit pouvoir dire que ceci n’est qu’une tache sur notre histoire, que l’on peut surmonter et rectifier par la bonne conscience nos erreurs, les erreurs de la nation.

Il n’est pas question d’affirmer, comme certains le font, que chacun de nous est coupable des crimes de nos pères. Les crimes ne s’héritent pas, le martyr des ancêtres non-plus. Mais il y a des crimes qui se poursuivent sous d’autres cieux, avec d’autres figures, d’autres coupables et d’autres victimes.

Nous ne devons pas nous limiter à une vue rétrospective de la tragédie que fut l’esclavage. Il est toujours devant nous : les produits de son crime sont dans nos magasins, dans nos tiroirs et sur notre dos. Pourquoi ? Parce que les accords internationaux permettent un travail qui ne se différencie de l’esclavage que par une « rémunération, » aussi faible soit-elle. Que le mot « travail » trouve ses racines dans un mot latin pour un instrument de torture, ou qu’en russe la racine de rabota (travail) soit la même que le mot pour esclave (rab) n’est pas un hasard. Les mots ont un sens plus profond que l’utilisation que nous en faisons.

Nos accords commerciaux, qui  ne se soucient que de l’ouverture des marchés, ne traitent jamais du « social. » Le libre-échange, ce dogme de la « liberté » individuelle, est l’instrument de la plus grande oppression esclavagiste du vingt-et-unième siècle. Les Etats échangent l’ouverture de nouveaux marchés contre leur silence sur les conditions de travail des ouvriers de ces pays. Il n’y a que les catastrophes pour nous les rappeler.

Que ce soit la Chine, le Bangladesh, l’Inde, les Philippines, l’Afrique du Nord ou l’Amérique latine, les zones d’abus et de conditions inhumaines pour les travailleurs sont multiples. En parallèle avec le « développement » de ces pays, s’étendent des pratiques abusives des droits du travailleur ainsi que de l’homme. Les moyens de survie de millions de gens deviennent les moyens de leur esclavage et de leur martyr.

Il n’est pas excessif d’en parler en ces termes. Quels droits ont les ouvriers chinois qui produisent nos téléphones et ordinateurs, les bengalais qui produisent nos habits ? Quels revenus ont-ils pour les fortunes qu’ils garantissent aux actionnaires des grandes firmes tels Apple ou Samsung, des marges de bénéfices pour Mango, Carrefour, Zara, Auchan, les fédérations de sportives nationales ou internationales ? 

L’usine de confection textile qui s’est effondrée au Bangladesh fut le linceul de plus de mille ouvriers-esclaves, qui travaillaient dans des conditions insalubres, où salaire de survie interdisait toute plainte, toute revendication. Ce sont ces nouveaux esclaves qui font concurrence a nos ouvriers – trop payés, selon certains. Dans le débat sur la compétitivité les dés sont pipés, et on ne les voit même plus sous le tas de cadavres.

Les accords commerciaux créent un système où il ne reste que les consommateurs pour agir. Les nations se lavent les mains et le libéralisme du libre-échange et de la responsabilité individuelle doit tout régler. Ainsi le système fait que nous sommes tous des esclavagistes, qu’entre nos mains, dans notre assiette, sur notre bureau et sur notre dos nous portons l’ouvrage d’esclaves.

Il est impossible de s’en laver les mains. Le chocolat ou le café que nous achetons dans le rayon commerce équitable ne lave pas du crime au cœur du IPhone qu’on utilise pour passer la commande. La bonne conscience est plus compliquée que ça. Les chemins de la complicité sont moins directe, moins visible, mais ils sont là. Nous avons du sang sur le dos. La tragédie est que nous ne voyons pas que bientôt ce sera le nôtre.

Le temps est largement arrivé où les Etats se doivent d’appliquer les droits de l’homme au commerce ; il ne peut avoir un droit supérieur de commercer. Bien qu’il soit important de se souvenir des crimes de l’esclavage au dix-neuvième siècle, il serait bien que citoyens, élus et gouvernements luttent ensemble contre l’esclavage qui ne dit pas son nom et qui sévit toujours.

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