De la sérénité des fleurs

J’arpente mon balcon en silence. La vue de la cour et des Olympiades dans la distance – distance toute relative – ferme l’horizon d’angles droits et d’une géométrie toute citadine. Le Cèdre Marocain qui surplombe le Square de Choisy titube dans le vent comme le clochard qui pisse contre son tronc. Le parterre cultivé par un groupe de riverains lance fleurs et légumes hors de terre, les premières feuilles verdâtres s’ouvrant sur le ciel.

J’arpente mon balcon en silence. La vue de la cour et des Olympiades dans la distance – distance toute relative – ferme l’horizon d’angles droits et d’une géométrie toute citadine. Le Cèdre Marocain qui surplombe le Square de Choisy titube dans le vent comme le clochard qui pisse contre son tronc. Le parterre cultivé par un groupe de riverains lance fleurs et légumes hors de terre, les premières feuilles verdâtres s’ouvrant sur le ciel.

Depuis mon balcon je vois les enfants qui se taquinent dans la rue et dansent leur ballet de courses-poursuites intemporel. Au carrefour des parents échangent leurs opinions sur les derniers défilés, réunions ou émeutes vues à la télé. Scène d’un autre monde, où la tranquillité des parcs, le silence des Pensées et le rire des Jonquilles se retirent.

Ailleurs il y a famine, guerre, viol et injustice – peut-être là, au prochain coin de rue, un individu se fait détrousser - mais pour un instant, un instant qui s’entretient et se nourrit, le calme règne. Un silence parfois déçu, qui se recroqueville et se retourne vers l’intérieur. Ce sont des moments nécessaires, ceux qui nous remémorent le calme de l’absence de pensées, l’absence des frustrations et déceptions. Une part de vérité se trouve dans la sérénité des fleurs, celle qui ne s’interdit pas de peindre le sol des couleurs de l’arc-en-ciel.

Depuis mon balcon je regarde sans juger des orientations des passants, des opinions des cyclistes. Je les vois sans trop me soucier de leurs vies intimes. Ils passent en parlant ou en silence, visages connus ou non. Un peu comme les branches des arbres qui balancent dans le vent : neutres et familiers instruments de la lumière et du temps.

Derrière moi dans le salon bruisse des voix étrangères depuis la télévision - incompréhensibles. Je m’éloigne pour me rapprocher des Cœurs de Marie, du Romarin et du Thym en fleur, dont les pétales minuscules se démarquent par un pointillisme miniature. Je pince une branche pour libérer l’arôme qui trouble les fleurs. Les voiles pourpres des Pétunias s’agitent dans le vent, et les fleurs écarlates du Pélargonium se multiplient sans mot, multiplient les coups de pinceau méticuleux et poétiques pour parader.

Je touche le terreau du bout de mes doigts pour sentir l’humidité fraiche, sous le ciel gris. Les Marguerites du Cap penchent leurs têtes après la fête des derniers jours, se reposent des excès du soleil. J’observe les Ramiers qui se posent sur le Saule Pleureur, en bas dans la cour. Ils semblent attendre, autant que mes autres voisins, la floraison des dizaines de rosiers alignés en « U. »

La Vigne Vierge réchauffe les briques du mur de ses veines végétales. Cela donne vie à l’immeuble, rend ses gestes perceptibles. Mes pas suivent mon regard et je passe les nouvelles pousses de Passiflore qui tendent leurs tentacules au hasard. Dans un bac la porcelaine des pétales d’Ancolies semblent se tendre pour s’envoler. Leur dessin est si précieux. J’enlève mes lunettes pour me pencher dessus, essaye de comprendre tant de beauté en une chose si minuscule. A sa gauche une clochette des champs – bleue - ouverte comme par oubli, jalouse tant d’élégance.

Je dois dire que je n’y pense guère pendant que j’y suis. C’est presque malgré moi que j’y ai prêté attention : cet état particulier qui me saisit entre mur et rampe, fleur et arbuste. Les gestes, les mouvements de mes mains quand je rempote une plante ou une fleur, le plaisir de sentir la terre entre mes mains, sous mes ongles, me renvoient ailleurs, dans d’autres jardins, dans d’autres pays, d’autres temps et d’autres saisons. Que le paysage s’étende sur des kilomètres ou quelques mètres sur un balcon, quelques centimètres dans tel bac, le geste et l’odeur de la terre, le soleil qui regarde par-dessus mon épaule et la bèche qui s’enfonce comme une extension du bras, sont les mêmes. Pour quelques instants, la distance du monde dans sa proximité aussi.

Le Yucca tend son cou, son chapeau de feuilles pointues une menace pour mes chevilles. A côté, le pétale d’une Rose, mélange de pèche et d’abricot, se détache par impatience pour attendre un soleil avare, et les lanternes chinoises du Fuchsia gonflent d’explosions possibles.

Je touche les feuilles et tâte la terre, me frotte les mains, accroupi entre la balustrade métallique et le Laurier tardif. Le bruit du monde m’entoure discrètement : la combustion d’un moteur, un klaxon lointain. Quelque part il y à la guerre ; j’y pense en regardant les Clochettes blanches. Parfois il vaut mieux s’en remettre à la sérénité des fleurs.

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