Georges, Jorge et mon retour des camps. Juin 2011

Le hasard peut parfois être triste. Cela tient au caractère de l’observateur autant que des circonstances. Une conscience aiguisée peut tenter de le provoquer – avec audace ou insouciance – et l’attirer dans les mailles de son filet. Mais attention ! Un faux pas ou un moment d’inattention et c’est l’abyme. La vie finit par ne tenir qu’à un fil de conduite, au pas de trop sous une averse, à une hésitation heureuse, à une indécision salutaire – ou tragique. Puis il y a la coïncidence, cette chose diaphane faite de relations intempestives et de pensées concordantes ; de noms, de lieux, de retours sur soi et de regards en arrière pour voir les fantômes à notre épaule.

Le hasard peut parfois être triste. Cela tient au caractère de l’observateur autant que des circonstances. Une conscience aiguisée peut tenter de le provoquer – avec audace ou insouciance – et l’attirer dans les mailles de son filet. Mais attention ! Un faux pas ou un moment d’inattention et c’est l’abyme. La vie finit par ne tenir qu’à un fil de conduite, au pas de trop sous une averse, à une hésitation heureuse, à une indécision salutaire – ou tragique. Puis il y a la coïncidence, cette chose diaphane faite de relations intempestives et de pensées concordantes ; de noms, de lieux, de retours sur soi et de regards en arrière pour voir les fantômes à notre épaule.

 

Si j’écris aujourd’hui c’est à cause d’un triste hasard, d’une coïncidence intempestive et inattendue : en rentrant d’un pèlerinage que j’ai fait au Camp de Concentration de Neuengamme et de ses Kommandos, en l’honneur d’un cousin germain de mon père, Georges Billat, mort en Baie de Neustadt, le 3 mai 1945, j’ai appris la mort de Jorge Semprun la nuit même de mon retour. Si je ne me suis lancé sur les traces de ce cousin jamais connu que depuis quelques mois, ma soif de connaissances concernant les camps date du hasard que fut ma première lecture de Jorge Semprun, Quel beau dimanche, livre que je pris comme une gifle, puis une caresse, grâce aux mots, à cette langue maîtrisée par delà les frontières. Les premières pages m’ont marqué de l’image du chêne de Goethe sous la neige et du son de la culasse de mitraillette dans la froidure. Ce chêne me hante maintenant que j’ai vu « l’Oasis » de Neuengamme et son saule pleureur qui narguait les détenus dés leur arrivée, les hantaient pendant leur détention. Verdure poétique au sein de ce camp d’affamés et de barbelés. Les détenus passaient devant au pas de course, dernière image avant d’entrer dans les baraques d’épouillement, et d’immatriculation ; dernière verdure avant la perte de leur identité.

 

Ces deux hommes, l’un connu par légende familiale, l’autre par son témoignage et son aura publique, se retrouvent par delà le temps et les combats, deux anciens francs tireurs. Georges le jeune Franc Tireur Partisan Français savoyard, Jorge FTP-MOI (Main d’Oeuvre Immigrée) espagnol. Les fils de leurs vies se retrouvent à nouveau. C’est aussi cela le pouvoir du souvenir et de la mémoire, joindre les fragments disparates pour en faire une mémoire aux multiples facettes. Parents, exil, école, maquis, Alpes, Pyrénées, armes, sabotages, communiste, catholique, gendarmes, milices, collaborateurs, dénonciations. Le littéraire Semprun lisant l’Espoir pour ses camarades ; Georges le bon vivant jouant l’accordéon pour les siens. Camarades à leur propre insu. « Bandits », « terroristes », résistants arrêtés, interrogés, déportés à Buchenwald ou Neuengamme ou... Et combien de dizaines de milliers d’autres ? Chacun d’eux un roman familial ou picaresque, épique ou tragique. Georges nous a laissé un roman de lacunes à remplir et Jorge a tenté des années durant de les expliquer, de les surmonter de nous les faire comprendre dans ses romans autobiographiques.

 

Le camp de Neuengamme a la réputation d’avoir été un des plus durs du Reich, où la discipline aussi violente qu’arbitraire fut plus excessive et plus absurde que dans beaucoup d’autres camps de mort par le travail. Le seul espoir d’évasion se voyait chaque jour dans la fumée sombre et douceâtre du crématoire et la seule alternative au camp central étant un des quatre-vingts Kommandos dans les camps satellites : Kommandos de déblayage, déminage, construction navale, travaux agricoles, terrassement, armement, métallurgie, cimenterie, bâtiment. Thyssen, Krupp, Daimler Benz, Blohm und Voss, Volkswagen, Farben, et tous les autres qui y puisaient leurs ouvriers... Entreprises heureuses d’avoir une main d’œuvre contrainte et soumise à leur disposition.

 

Des 106,000 hommes de 28 nationalités différentes qui passèrent par le camp de Neuengamme, il y a eu 20,000 Soviétiques – prisonniers de guerre et civils, 15,700 Polonais, 13,000 juifs venant de toutes parts, souvent « politiques » eux-mêmes, 11,500 Français, quelques centaines d’otages « proéminents », gardés comme monnaie d’échange. La plupart étaient résistants déportés suite aux interrogatoires plus ou moins fructueux, populations déportées à la faveur de colons aryens ou des civils  raflés au hasard de représailles soudaines. Répression, déportation, dépeuplement, repeuplement, internement, exploitation. Le seul mot qui manque est « extermination », mais les 55,000 morts de Neuengamme le sont le plus souvent de « causes naturelles » ou d’un « arrêt cardiaque » bien précoce. Ils ont expiré après avoir étés essorés par la machine SS. Epuisés comme une édition qui disparaît des rayons, puis emportés par des brouettes au crématoire.

 

Pourtant des témoins ont survécu ; ils ont raconté. Et leurs paroles sont comme des bribes de vent qui portent le son à la surface de l’eau. Jorge Semprun fut un des plus éloquent sur Buchenwald ; il était de ceux qui nous ouvraient les portes des camps avec intelligence et humanité, tels Primo Lévi (Auschwitz), Imre Kertesz (Auschwitz/Buchenwald) ou David Rousset (Neuengamme/Buchenwald). Georges Billat par contre, restera un de ceux qui partirent avec son souffle, emportant ses paroles, ses souvenirs, avec sa faim, sa douleur, ses espoirs. Le tout englouti par les flots, le temps et le silence de la mer qui fut sa tombe.

 

Chacun de nous doit combler le vide laissé par l’être proche, connu ou non. D’ailleurs, ne jamais l’avoir connu, n’est-ce pas la plus grande lacune ? Ne pas avoir partagé un temps sur terre, ne pas avoir écouté la voix, entendu le chant, bu un verre ensemble. L’important est de partager ce souvenir en creux, ce souvenir qui ne tient qu’au fil de la volonté. Entretenir la mémoire des déportés dans leur ensemble est un devoir et un effort, sans se laisser embarquer dans une mémoire sélective, une mémoire exclusive qui nierait les autres tout autant qu’une xénophobie les rejetterait dans la vie.

 

Le retour de Neuengamme m’a confirmé dans la certitude que la mémoire ne peut être tribale, ethnocentrique, repliée sur soi, sinon elle semble accepter la souffrance des autres. Oui pour se souvenir des siens, mais en affirmant l’humanité de tous. La seule véritable spécificité peut être la Shoah. Mais là encore il ne faudrait pas que les autres victimes du Nazisme ne soient qu’un détail. Au contraire, pour comprendre le système concentrationnaire, dont un élément majeur fut l’extermination des Juifs, il faut savoir que sa priorité fut l’asservissement d’un continent et l’esclavage de millions dans des camps de mort par le travail. Ni un juif ni un non-juif ne peuvent comprendre le système Hitlérien s’il n’apprend pas cela. Que le commun des mortels ne soit pas au courant est normal : les chambres à gaz et les fours crématoires sont plus faciles à saisir, plus simple et expéditifs, que l’abaissement inhumain de longue durée, le roulement des effectifs selon des calculs de mortalité à la tâche, qui ressemble – malgré leur cruauté – à des systèmes de "management" tout contemporains. Comment l’expliquer dans toute sa complexité ? Comment apprendre cet arbre généalogique qui s’enracine à Dachau et y trouve son inspiration première ? Comment saisir les branches, chacune avec sa spécificité, son histoire, son fonctionnement, sa cruauté et sa gestion  particulière ?

 

Comment rappeler ces millions d’hommes et de femmes, résistants ou non, prisonniers de guerre soviétiques,  non-juifs dans leur majorité, condamnés par l’occupant au travail forcé à travers toute l’Allemagne, à une mort lente et pleine de souffrances. Les SS ne considéraient-ils pas les chambres à gaz comme plus humaines, une forme d’euthanasie de masse ? Dans la plupart de ces camps les gazages et exécutions étaient l’exception. La mort faisait son chemin toute seule, saisissant les déportés au fur et à mesure que la faim, la fatigue et la maladie les gagnaient. Neuengamme, Buchenwald, Ravensbrück, Struthof, Gross-Rosen, Dachau , Dora, Mauthausen, Sachsenhausen, Bergen-Belsen, et les centaines de camps-satellites qui leur étaient affiliés : Il ne faudrait pas que l’étoile noire que fut Auschwitz obscurcisse cette constellation du crime. Pour comprendre un tant soit peu il faut savoir et pour savoir il faut l’apprendre.

 

Je reviens des camps et je ne suis plus pareil. Je ne reviens pas d’Auschwitz ni de Buchenwald, des camps mieux connus et beaucoup plus grands par leur taille et le nombre de leurs victimes. Je rentre de Neuengamme, le plus grand du Nord de l’Allemagne, imbriqué dans toute l’industrie de cette région. Source incontournable d’une main d’œuvre nécessaire pour cette économie aveugle devant la débâcle imminente. Je reviens de Neuengamme et de ses Kommandos à Brême : Farge, le sarcophage pharaonique de béton armé, 400 mètres de long sur soixante de large et trente de haut. 2000 déportés périrent pour construire cette chaîne de montage blindée pour U-Boat, qui ne servit jamais ; Blumenthal, camp satellite du bord de la Weser, usine de pièces détachées du groupe Krupp, où Georges passa huit mois à survivre avant les marches de la mort d’avril ’45. Puis je reviens de Wilhelmshaven, Kommando d’armement et de pièces détachées de la Kriegsmarine, où à la cérémonie de dépôt de gerbe, un petit groupe de militants pour la mémoire se tinrent raides et silencieux à la lisière du camp, une pancarte autour du cou, exigeant la protection du site contre un développement ou de la construction.

 

Puis il y eut Sandbostel et Bergen Belsen, qui avaient été créés comme camps de prisonniers de guerre. Mais l’un comme l’autre a subi les évolutions, l’un comme l’autre est passé de camp à mouroir, d’étape à terminus. Surpeuplés par les passages des marches de la mort et des évacuations des autres camps, les cadavres s’accumulèrent trop vite pour les fours crématoires. A Bergen-Belsen, presque 100,000 déportés sont arrivés dans les quatre derniers mois. Victimes de famine et de maladies, dont une épidémie de typhus, les fosses communes de Bergen-Belsen en font un des seuls camps qui soit aussi un cimetière. Chaque tertre avec son nombre de disparus renvoie son calcul morbide au visiteur. Là, une pierre tombale me rappelle des noms si familiers, ensevelis sous un des tertres : C’est Margot et Anne Frank, dont je me souviens du visage souriant.

 

L’émotion a ses points d’orgue. Chacun les ressent selon sa propre histoire et celui du proche ou des proches déportés. Il y aussi la force des lieux, ce que je pourrais nommer le poids des âmes. Bergen-Belsen est un tel lieu, le crématoire du camp de Neuengamme, mais surtout le sous-sol de l’école de Bullenhuser Damm à Hambourg, où furent pendus vingt enfants juifs de 6 à 12 ans, leurs deux médecins français et deux infirmiers néerlandais. Là, où ces petits cobayes innocents, cadeau de Mengele à son confrère de Neuengamme, pour ses recherches sur la tuberculose, là où les preuves devaient disparaître au bout d’une corde, dans une cave anonyme, là devant le drapeau français de l’Amicale des Déportés de Neuengamme, je me suis mis à trembler, la gorge serrée. C’est l’enfance qui est universelle – plus que la résistance ou une origine ethnique, une foi religieuse, un dogme politique. L’enfance et son innocence bafouée. 

 

Ce pèlerinage fut un retour sur le chemin de croix de centaines de milliers d’hommes. Pour beaucoup la dernière station fut en pleine mer, sur le Thielbeck ou sur le Cap Arcona, tel mon cousin Georges. 2,800 déportés dans les cales du cargo et 4,600 répartis entre les cales et les cabines du paquebot. Quelques milliers d’autres se trouvèrent dans des péniches et des navettes à être chargés puis coulés en pleine mer par les SS. L’étau se resserrait autour du dernier bastion de la Wehrmacht et faire disparaïtre les déportés était un ordre de Himmler. Alors... Mais les choses ne se passèrent pas comme prévu : l’aviation Britannique, dans sa dernière sortie de la guerre, a bombardé les navires à l’ancre, pensant couper la retraite des SS vers la Norvège. Les deux navires sombrèrent et d’autres embarcations plus petites furent aussi coulées, les rescapés souvent abattus par les SS dés leur arrivée sur la côte. Au moins 7,000 déportés morts en un jour. 7,000 sur les 55,000 morts depuis 1940. C’est une tragédie que peu évoquent ; c’est un camp dont peu se souviennent. Tragédie équivoque, camp vide à l’arrivée des alliés, donc pas « libéré ». Comment commémorer, comment ? Simplement, sobrement. Une gerbe colorée qui s’éloigne sur les flots paisibles... Une minute de silence pônctuée par le cris des goélands.

 

Chacun de nos pas dans les leurs est un souvenir qui revient, un soupir qui s’en va. Chaque évocation est un oubli repoussé, chaque anecdote un fragment de mémoire recollé, chaque larme versée un deuil qui s’accomplit. Pour que les quelque trois dizaines de pèlerins que nous étions ne soient pas les seuls à nous souvenir, il faudrait un engagement plus large et pédagogique pour que la jeunesse sache ce qu’était le système concentrationnaire – et non s’arrêter sur son rouage le plus néfaste – l’extermination des juifs. Etrange ce sentiment de familiarité et de distance, d’être à l’extérieur de moi-même et de regarder ces lieux qui m’étaient plus ou moins connus. Des noms, des témoignages, des livres, des films, aucun ne remplace l’émotion d’y être, de s’y recueillir.

 

J’ai le sentiment que la xénophobie n’est que la partie émergée de l’iceberg totalitaire. Il me semble evident qu’une fois la solution finale accomplie, le monstre n’aurait été satisfait et que le Reich de mille ans n’aurait cessé de dévorer ses sujets, aprés les avoir asservis et exploités, mais ce n’est qu’un sentiment personnel. Pourtant pour que la mémoire vive et que l’horreur ne se reproduise pas la mémoire se doit d’être intègre et entière et que toutes les victimes soient reconnues avec leurs spécificités. La leçon pour aujourd’hui est que l’exclusion commence de manière sournoise et qu’un bouc émissaire en cache toujours un autre, jusqu’à ce que la définition d’ennemi du peuple soit tellement large qu’on finit par en faire partie, même si ce n’est que par devoir.

 

Pour que la mémoire des crimes Nazis soit source de vie et de reflexion et que la mémoire ne soit pas fragmentaire lisons encore et toujours Primo Lévi, Elie Wiesel, Jorge Semprun - et les autres – mais n’oublions pas Georges et les siens.

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