Michel Onfray et Bernard-Henri Levy ou Comment raisonner à l’envers

Michel Onfray est connu du public comme écrivain polémique et philosophe anarcho-nietzschéen. Il est un pédagogue hors pair, capable d’expliquer les thèses de philosophes obscures ou méconnus pour éveiller la curiosité de chacun. Ce don a fait de lui une révélation du petit écran, et ses parutions sont toujours intéressantes et fertiles pour le téléspectateur. Le plaisir d’apprendre n’est jamais loin.

Malheureusement, cet intellectuel marqué à gauche se drape de son anarchisme un peu comme BHL se drape de la blanche morale. L’un brandit le drapeau noir comme l’autre ses chemises blanches, chacun imbu de soi et de sa juste cause. C’est peut-être ce que je lui reproche le plus : ne pas être plus modeste que Bernard-Henri Levy, son frère ennemi.

 

Antifascisme et anticolonialisme anachronique

 

BHL tente année après année, à retrouver l’Espagne de 1936, et le rôle de Malraux. Il s’y est plongé en Bosnie à en faire son film et sa cause. Puis est venue l’Afghanistan et le commandant Massoud, puis Benghazi, la Syrie et le Mali. A chaque guerre les dictateurs ne sont que des réincarnations de Franco, les opposants de braves républicains, et lui… le Malraux sauveur.

Autant monsieur Levy affirme et milite pour l’ingérence, autant Monsieur Onfray prêche le contraire. Son anticolonialisme est viscéral et compréhensif. Sa pensée de la capillarité entre groupes humains pour une action progressiste l’explique : la violence est à proscrire.  Je dirais même que sa vision agréable de la vie en commun est attirante. Qu’elle soit un amalgame d’idées anciennes ne lui enlève rien. C’est dans l’analyse de la politique internationale qu’il tombe dans les mêmes pièges que son alter-égo BHL : des schémas figés et dogmatiques qui ignore contexte, détails, particularités spécifiques.

Après la lecture de son billet dans le Monde et l’avoir écouté sur BFM-télé chez Jean-Jacques Bourdin, je n’ai pu m’empêcher de penser qu’il réfléchit avec des œillères autant que BHL. L’un s’implique coûte que coûte dans une lutte mondialisée contre le fascisme réincarné, l’autre contre le néocolonialisme supposé des représentants occidentaux. Chacun de ces combats est respectable en soi. L’idéologie moralisatrice qui sous-tend chacun est néfaste dans son absolutisme unilatéral.

Bacher el Assad n’est pas Franco, et François Hollande n’est ni Napoléon III ni Nicolas Sarkozy ou George Bush. Le pacifiste dogmatique n’est pas plus raisonnable que le va-t-en-guerre. Chacun raisonne par des idées toutes faites qu’ils calquent sur des situations différentes. La Bosnie de 1992 n’est pas l’Espagne de ’36 ; n’est pas l’Afghanistan, qui n’est pas la Libye, ni la Syrie. Au contraire, le Mali n’est pas l’Irak, ni le Vietnam. Le Mali n’est pas Israël, n’est pas le Pakistan, n’est pas la Chine. Onfray marche dans les pas de BHL malgré lui : « si on combat l’un il faudrait combattre tous » dit-il à JJ Bourdin, en parlant des dictateurs. Le syllogisme qui veut qu’un crime impuni interdit de punir d’autres crimes, si l’on ne fait pas tout partout, on se doit de ne rien faire nulle-part, est indigne de lui. C'est l’injonction de tous les immobilismes.

L’entendre dans la bouche de Monsieur Onfray est choquant, quand on connait son sérieux sur des sujets philosophiques. C’est l’argument intemporel des antis : pourquoi cette réforme plutôt que celle-ci. L’indifférenciation qu’il fait entre pays et conflits démontre le même mépris du contexte que celui de BHL. Ils opèrent par archétypes – l’un comme justicier volant et l’autre comme sage reclus. Il est frustrant de voir des hommes respectables et intelligents contraindre autant leur raison que de simples politiciens.

 

Chacun chez soi et ailleurs

 

Entre impératif d’ingérence et interdiction d’ingérence la voie est étroite. Onfray dit « ils sont chez eux » et qu’ils (les Maliens) doivent régler leurs problèmes seuls. A quel moment a-t-il décidé que les djihadistes étaient tous Maliens ? Où l-a-t-il lu ?  L’AQMI n’a rien de Malien, et les témoignages parlent fréquemment d’occupants blancs et d’arabes. Pourquoi l’ignore-t-il dans sa critique de l’intervention ? Est-ce cyniquement pour entretenir sa ligne rhétorique ? Si c’est le cas celui qui se dit philosophe se réduit à un jeu de sophistique plutôt que d’une analyse politique sérieuse.

L’attaque en règle contre Hollande est excessive et injuste. L’affirmation que l’intervention au Mali est une « guerre de communication » pour une réélection, tant putative qu’aléatoire, démontre davantage une déconnection de la réalité qu’une analyse fine. Chacun connait la place de l’étranger dans le cœur de l’électorat : nul. Quand Onfray affirme que c’est une guerre qui devrait garantir la réélection de François Hollande, fait-il exprès d’ignorer les contre-exemples de Bush père et de Nicolas Sarkozy ? Feint-il d’ignorer l’immobilité des sondages, qui restent dans leurs tréfonds ? Continue-t-il sa lutte contre les traitres « socio-libéraux » par d’autres moyens ? Si oui il faudrait mieux affuter ses arguments.

 

Pacifisme réactionnaire

 

Le pacifisme d’Onfray est certainement plus respectable que l’attitude va-t-en-guerre presque obsessionnelle de BHL. Mais en faisant des djihadistes de simples Maliens de l’opposition, et la charia imposée par eux, une affaire interne, Michel Onfray ferme les yeux sur ce nouvel impérialisme qu’est le djihad international.

Les Algériens, Tunisiens, Libyens, ou autres djihadistes qui ont occupés le Nord du Mali ne se soucient guère des frontières entre des états dont ils ne reconnaissent ni l’autorité ni la légitimité. Le fait qu’Onfray refuse de reconnaitre l’ingérence étrangère qui a précédé "l’ingérence" française rend le débat difficile. Prétend-t-il que nos informations seraient fausses, que les médias seraient aux ordres d’un gouvernement manipulateur ? J’ose espérer que ce n’est pas le cas. Il y a assez d’obsédés de la conspiration aux deux extrêmes du monde politique.

Nous savons tous, depuis Clausewitz, que la guerre est la diplomatie continuée par d’autres moyens. Le pacifisme d’Onfray fait fi de chacune des étapes de l’occupation du Nord Mali par des étrangers. Il oublie que les Touarègues qui s’y sont alliés brièvement, s’en sont éloigné rapidement. Il semble ne pas prendre en compte les réactions diplomatiques multiples pour préparer une intervention collective, sous mandat de l’ONU et des pays africains. Il détourne son regard des contingences en mouvement continu, qui ont accéléré la prise de décision du Président Français. Il ignore aussi le soulagement et la gratitude de la grande majorité des Africains, pour une des rares interventions si clairement justifiée.

 

Principes et contingences

 

Michel Onfray, ainsi que BHL, sont des philosophes qui opèrent par des principes qu’ils ont forgés depuis des années. L’un comme l’autre est prisonnier de ses propres injonctions, de ses propres affirmations sentencieuses. Dans leur monde d’absolus, où la complexité du monde semble niée, il y a peu de place pour les nuances.

Onfray est un intellectuel qui vit par ses principes. Mais la vie est faite de principes face à des circonstances qui évoluent, où aucune vérité – aussi noble soit-elle – ne peut se figer, se pétrifier pour toujours. Toute guerre est regrettable, incertaine, meurtrière, mais toutes ne sont pas injustes. Que certaines guerres soient néocoloniales va de soi. Le débat reste ouvert sur les finalités de l’intervention en Afghanistan, de la guerre en Libye, de l’invasion de l’Irak. On peut regretter l’immobilisme face au conflit-Israélo-Palestinien, ou Syrien. Là aussi les interprétations extérieurs sont multiples ; mais le contexte est complexe, les forces en jeu tellement compliqués, que le dénouement semble toujours s’éloigner.

Ce sont les contingences qui font qu’un acte est justifié ou non. Ce ne peuvent être des principes a priori. Michel Onfray qui se targue de lire tous les livres sur chacun des sujets qu’il traite, ne lit apparemment pas les actualités avec la même rigueur. Il se retrouve ainsi avec son alter-égo BHL, qui se soucie d’avantage de son image de héros romantique que des détails. Chacun d’eux voit sa raison comme maitre des faits : le touriste-guerrier-philosophe et le Sage de Caen.

 

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