Le Mariage pour tous : Zoologisme religieux, le nouvel horizon conservateur

 

Nous sommes à la croisée de ce qui fait la laïcité. « Le Mariage pour tous » nous a révélé une fracture de la société française au-delà de l’homophobie et de la discrimination envers une population avec une sexualité non-reproductive. Cette fracture est entre une vision ou la morale religieuse aurait une main mise sur les droits individuels et celle qui affirme que la société se doit d’évoluer vers la plus grande liberté individuelle. Cette dernière affirme que l’égalité des droits remplace la simple tolérance des différences. De là découlent un certain nombre de réflexions sur les buts du mariage.

Les manifestants et autres opposants à la loi, qui défendent un papa, une maman et des enfants, répètent un slogan qui n’est qu’un euphémisme pour un pénis, un vagin et un œuf fertilisé. La dimension d’amour y est absente de leur vision. Ils clament le primat de la reproduction « naturelle » et d’une famille cellulaire et uniforme en dépit de toutes les évolutions de la société. Ils sont encouragés par une église qui est héritière d’une répression de toute investigation qui modifierait la place de l’Homme dans l’univers. Cette tradition a toujours préféré le silence aux nouvelles vérités : Galilée, Newton, Descartes, Darwin, Einstein, et Leaky sont passés par là.

La masse des non-dits accentuent le ridicule et le paradoxe au cœur de cette pensée conservatrice et réactionnaire. Les non-dits animent ce mouvement d’arrière-garde, suite des luttes contre l’IVG, la contraception, le divorce, le vote des femmes, et finalement contre l’égalité des droits civiques.

L’élément fondateur est donc le besoin de reproduction, un zoologisme et une résignation aux fonctions « naturelles » du corps et de l’espèce, qui se reproduit selon l’impératif biblique « Vous donc, croissez et multipliez; peuplez en abondance la terre, et multipliez sur elle. » Simple soumission à la bête en l’homme, celui qui urine, défèque et se met en rut, et non pas une réflexion du divin dans ce sentiment si puissant et pourtant si fragile qu’est l’amour.

On pourrait répondre que l’aspect élevé de la définition zoologique soit dans le fait que Dieu ait créé l’homme à son image ; c’est là que le bât blesse : dans une république laïque l’existence même de dieu est hors sujet, et toute la logique qui en découle est non recevable. Piégé entre une rhétorique religieuse et un impératif biologique les troupeaux de manifestants rejettent la légitimité du parlement, de la démocratie et de nos élus. Nous sommes face à un phénomène qui souligne l’importance de la laïcité plus que les lois contre les signes ostentatoires religieux dans l’espace public. Aucun dogme religieux ne doit prétendre à une primauté sur les lois de la République.

Les questions que ce débat pose sont : « le mariage est-il un acte rituel formalisant l’amour entre deux personnes devant témoins ? » et « est-ce que le mariage implique un impératif reproductif ? » 

Le mariage comme institution religieuse ne s’est jamais réellement soucié de l’amour entre deux êtres, mais plutôt de la soumission de la femme à l’homme, du couple envers Dieu, ou des citoyens envers l’autorité civile. Combien de siècles de mariages arrangés dans toutes les religions ? Combien de mariages entre familles et intérêts plutôt qu’entre deux cœurs ? Nous avons peut-être oublié que les mariages d’amour étaient inexistants dans un monde d’arrangements matrimoniaux. L’annulation d’un mariage ne pouvait se faire qu’en cas « d’infertilité » ou de « non-consommation », réduisant encore et toujours les liens du mariage aux règles d’un élevage de fidèles. 

On refuse des droits à certains pour éviter la « destruction de la famille » - Destruction par qui ? Est sous-entendu et à peine chuchoté : les hordes sauvages de sodomites et saphistes  qui ne se reproduisent pas ! Mais si l’impératif « mariage = reproduction » est leur principe fondateur cela veut dire que pour eux le mariage n’est qu’un male, une femelle et leur portée. (La polygamie n’est que le stade ultime de la famille reproductrice) Le mariage d’amour est donc du côté de ceux qui défendent le mariage pour tous ! Et si l’amour prend l’ascendant comme principe du mariage l’argument zoologique tombe.

L’habilité des opposants à la loi est d’avoir fait glisser le débat de l’extension d’un droit civique – le mariage – vers cet autre sujet, qui n’est pas traité par cette loi – l’amour des enfants. Cette question aurait dû être plus délicate pour des Catholiques dont l’église est entachée par les centaines de milliers de cas de pédophilie à travers le monde. Comment prétendre être défenseur des enfants quand l’église s’est longtemps souciée davantage de protéger les abuseurs en col ? Il est légitime de se demander si les accusations d’enfumage ou de manipulation faites au gouvernement ne sont pas justement le reflet d’un malaise qui rejette le soupçon sur l’autre pour mieux le détourner de soi.  (Ainsi la Droite s’y est engouffrée pour détourner l’attention de ses propres démons, désunions et arrangements tout en criant à la manœuvre.)

Cette doctrine faussement zoologique - des couples homosexuels se forment aussi dans la nature – se traduit par un argumentaire qui nie d’office le potentiel humain des homosexuels. Il leur enlève le droit d’essayer d’être de bons parents, chose qu’on ne refuse pas aux couples hétérosexuels. Le refus du droit à l’adoption est le signe le plus flagrant de ce manque de considération.

L’adoption est un droit pour des couples qui souvent ne peuvent se reproduire, alors pourquoi ce dogme qui fait miroir aux couples reproducteurs : male + femelle ? C’est une formule factice et mensongère qui cherche à reconstituer une famille imaginaire et idéalisée de géniteurs. Force est de constater que si cette famille existait universellement l’enfant ne se retrouverait pas dans un orphelinat en train d’attendre l’amour d’inconnus. Ainsi les opposants à ce droit sont en déni de réalité ; ils idéalisent une formule qui a déjà échouée pour l’orphelin. Que dire des couples sans enfants, des familles recomposées, faites d’amour et de fragilité humaine ? Sont-elles décomposés et sans valeur ni légitimité ?

Par définition la loi doit être au-dessus des mouvements d’humeur de la population et établir un modus vivendi égalitaire, avec le plus de libertés individuelles garanties et protégés. La sémantique qui prétend défendre la famille « traditionnelle » contre ce qui est vu comme une aberration de la nature est autrement plus agressive que la jolie silhouette rose d’une famille sur T-shirt. L’idée d’une famille uniforme et figée nous renvoie aux pires utopies du vingtième siècle qui ont promu la famille reproductrice au service de la nation, tels le Nazisme ou le Stalinisme, et - plus proche de nous - le Pétainisme. (Le fait que ces mêmes accusations de fascisme soient lancées contre les défenseurs de la loi montre à quel point une rhétorique violente peut cacher les vérités historiques.) Il ne faut pas oublier non plus la violence que ces dernières ont pratiquée contre les populations gays et lesbiennes, à la suite des grandes religions monothéistes. Ce sont deux attitudes et deux politiques qui vont de pair : promotion de la reproduction et répression de l’homosexualité. Les opposants à la loi ne sont pas nécessairement homophobes, mais leur vision de la place marginale des homosexuels dans la société est inspirée par une discrimination latente et liberticide.

Un citoyen qui ne dispose pas de son corps ou de ses sentiments est-il un citoyen à part entière ? Il est plus facile de dire que l’homosexualité est un signe de décadence que d’affirmer que la captation des richesses par quelques-uns et l’appauvrissement de la population générale le soit. Il est plus facile de défendre un archétype que de revendiquer la multiplicité des individualismes, dont la sexualité n’est qu’une des facettes. Difficile de dévoiler ce zoologisme et de voir à quoi cela réduit les choix de l’homme : l’obligation de se reproduire dans une relation où l’amour est secondaire, voire inexistante. La prochaine étape serait-elle l’abrogation de la loi sur l’IVG, l’interdiction des divorces, une taxe sur les familles monoparentales ?

Le mariage pour tous est une évolution des libertés individuelles ; c’est un pas en avant fait par une société qui voit son être dans l’ouverture et son devenir dans le mouvement. Ce devenir ne peut se trouver dans un dogme mystico-zoologique, répété à l’infini, qui se prétend universel et intemporel sans qu’il l’ait jamais été. Reconnaitre que l’amour l’emporte sur la biologie est une manière de reconnaitre que l’homme est un peu plus qu’une bête.

 

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