Réflexions sur le racisme

Avant de commencer à écrire j’ai eu du mal à me décider si je devais ou non déclarer que j’aime les juifs, j’aime les noirs, j’aime les homosexuels, j’aime la Palestine, j’aime Israël et ainsi de suite, pour me couvrir en cas d’incompréhension. Certainement, le politiquement correcte nous impose souvent de ces contorsions verbales en préambule à toute discussion de nature délicate ou sensible, mais le fait est que de tels déclarations semblent de moins en moins obligatoires.  Au contraire, le laisser-aller verbal qui s’affirme rissole à travers toutes les couches de la société pour se permettre tous les excès.  Provocation politique ou éditoriale, le franc parler des uns s’apparente de plus en plus à de l’insulte pour les autres. Est-ce le signe d’une hypersensibilité partiale ou d’une outrance calculée ?

J’entends déjà les hurlements des uns et des autres qui se lancent à la figure le corset du politiquement correct qui nous censure ou, au contraire, le relâchement raciste des provocateurs multiples. Il faudrait être borgne pour ne pas voir que les deux phénomènes existent et cohabitent et s’entretiennent. Les excès des uns semblent toujours justifier les réponses des autres. Certains arrivent même à une rhétorique toute sauf logique, qui prétend que l’antiraciste « bien-pensant » est le créateur du raciste.  Autant affirmer que la LICRA avait pondu Adolf Hitler… Parlant plus sérieusement des associations antiracistes, n’oublions pas que SOS Racisme fut créé à un moment de notre histoire quand le souvenir des ratonnades est les meurtres d’arabes par de la racaille blanche étaient encore frais. D’ailleurs je n’ai personnellement connu  que des racistes avérés dire que les antiracistes exacerbe le racisme.

Je ne dis pas cela pour justifier les excès du politiquement correct. Je suis né dans le pays qui l’a inventé. Rappelons-nous simplement  le contexte dans lequel cette forme de politesse aseptisée naquit, après que les excès d’un racisme largement légiféré et institutionnalisé dans le Sud des Etats Unis a fini par inspirer les luttes pour les droits civiques. Ce qui fut marqué par le martyr de leurs chefs de fil : Malcolm X, le Dr King, Robert Kennedy, et j’en passe. Cela rappelle le sens du mot « martyr ».

Dans un pays comme la France, où les lois sont faites pour éviter les excès de langage qui peuvent entrainer des actes répréhensibles, ou même sembler les justifier à posteriori, certaines choses ne se disent pas. Ceux qui n’ont pas connu les douleurs du racisme peuvent bien se demander pourquoi. Je ne sais pas s’ils ont navigué sur Internet. N’importe quel forum peut vous ouvrir les yeux sur la bêtise et la méchanceté gratuite des internautes. Il est intéressant de noter que les anonymes qui veulent défendre cette liberté de parole là, s’adonnent par ailleurs aux pires discours xénophobes ou racistes. C’est à se demander si la parole libérée n’est pas le creuset de l’expression raciste, que de laisser libre cours médiatique aux pires expressions de la réaction n’est pas justement la première cause de la montée de l’extrême droite en France, ce qui exacerbe l’indignation antiraciste. On commence avec des phrases millimétrées, d’apparence intelligente, proférées par des humoristes ou journalistes de renommée et nous en arrivons à la multiplication de déclarations qui ne dépassent pas le niveau d’un mur de WC. Certainement, il ne s’agit pas d’une majorité de français, mais les traces laissées sur la toile sont indélébiles, se renvoient des échos mondialisés et reviennent renforcées par un sentiment de soutient qui exacerbe l’impunité.

Nous faisons tous partie d’une tribu. Cette appartenance est plus ou moins affirmée, plus ou moins multiple. Nos tribus ont des règles et des définitions plus ou moins bien définis. Nos tribus sont électives ou intrinsèques et se plient à nos propres besoins, qu’ils soient ethniques, traditionnels, professionnels, affectifs, sportifs, artistiques ou politiques. La tribu est souvent inconsciente, mais elle nous donne une place dans le monde et nous sort de notre solitude. Le plus important est que même si nous adhérons à une tribu « naturel » telle la famille nous devons concevoir notre place et le sens de cette appartenance. Plus qu’une structure primitive, la tribu est l’expression de notre place dans le monde ; c’est une projection, un concept imposé à ou affirmé par chacun de nous.

 

Mes tribus

 

Pensez un instant aux tribus qui font notre vie ; après la famille il y a les aïeux, d’où qu’ils viennent. Déjà, pour beaucoup d’entre nous, l’appartenance devient multiple, qu’elle soit de plusieurs régions ou de plusieurs nations ou ethnies. Moi-même je suis de père savoyard et de mère américaine. A regarder de plus près on peut voir que mon grand-père paternel était vendéen, avec une tendance à défendre la chouannerie et que mon arrière-grand-père savoyard était un syndicaliste Jaurésien. Mon grand-père maternel était un immigré Cubain – d’origine lui-même créole, espagnol et basque. Ma grand-mère était Portoricaine, avec des ancêtres Taino, tribu disparu suite aux maladies et au métissage. On pourrait dire que c’est le métissage qui sauva leur génome ! Tant de tribus, tant d’appartenances riches en fiertés et conflits. Laquelle affirmer, laquelle mépriser ? Dois-je ajouter que je suis né aux Etats Unis, à New York, que j’ai grandi dans un quartier juif du Queens et que les seuls antagonismes que j’ai sentis en Amérique, jusqu’à  l’âge de 16 ans étaient anti-français ? Et je souligne que ce n’était pas du fait de mes voisins ni de mon quartier, mais d’un sentiment général en Amérique de l’époque, qui regrettait déjà la non-participation de la France à la guerre du Vietnam.

Quelle tribu était la mienne ? Ma famille, qui parlait espagnol d’un côté et français de l’autre, s’exprimait dans ma maison d’une manière polyglotte. Je parlais français avec mon père, espagnol avec ma mère et anglais avec mes camarades de classe.  Cela me paraissait tout à fait normal et je n’étais aucunement perturbé. Au cœur du creuset newyorkais le métissage paraissait naturel et allant de soi. L’altérité est une donnée. Ce n’était pas à priori un danger.  Je ne cherche pas à idéaliser ni le lieu ni l’époque. Le racisme était omniprésent. Je devrais dire les racismes et les contre-racismes de ressentiment. Cela s’exprimait par l’affirmation de plus en plus communautaire. Je dis bien contre-racisme parce qu’il ne s’agit pas d’antiracisme. Le contre-racisme est un repli sur soi, l’affirmation identitaire comme réponse au mépris de l’autre, qui agit par la force d’une collectivité, d’une tribu fière d’elle-même. Les Black Panthers, Jewish Defense League, American Indian Movement étaient parmi les plus militants et agressifs.

 

Des appartenances multiples

 

Mais des tribus il y en a d’autres qui passent les frontières et les années : rockeurs, punks, sportifs, artistes, acteurs, journalistes, avocats, médecins, politiciens, maçons, régionalistes, naturistes, écologistes, syndicalistes, pacifistes, féministes, handicapés, philatélistes, automobilistes, motards, pompiers, marins, militaires, gothiques, hédonistes, homosexuels, échangistes, libertins, chrétiens, scientologues, athées, socialistes, nationalistes, anarchistes, fascistes, racistes. La liste est interminable, mais elle souligne la confusion des genres et la complexité de ce qu’on nomme trop génériquement « racisme ».

A trop vouloir défendre la liberté de parole on perd le sens des paroles et des concepts. D’ailleurs certains antiracistes tentent d’effacer le débat en niant l’existence des races. (Voir le vote récent du sénat) Ce qui est vrai d’un point de vue scientifique, mais qui l’est moins dans le langage courant, dans le ressenti des différentes populations.

Il y a des appartenances qui ne se voient pas, qui se gardent secrètes, ou qui relèvent de l’intime. Mais les appartenances moult et variées dont fait montre l’homme deviennent aussi des formes exclusives. Quand on appartient – consciemment ou non – on exclut celui qui n’en est pas. Puis notre regard à l’instinct de se mettre en dehors, comme s’il regardait par une souricière. Le mur se crée sans qu’on ait eue l’intention de l’ériger. Entre justifications diverses et variées, entre accusations, qui refusent tout soupçon porté sur un groupe donné, le discours est détourné ou interdit. Entre les provocations du parler franc et les œillères défensives le dialogue fertile est presque impossible. De là l’importance de savoir de quoi on parle et le sens des mots, de nos appartenances multiples et des appartenances communes.

A trop chercher les différences a trop chercher les appartenances qui nous séparent, on ne voit plus ce qui nous relie.

 

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