Eloges des tourismes

                                         Je voyage donc je suis     

(Prose)

 

Voici la fin de l’été et le retour à nos activités régulières – celles qui n’entrainent point de découvertes ni de révélations, celles qui s’apparentent à de la routine ou la machine corporelle se déplace sans penser, sans réfléchir. Voici quelques fragments, quelques miettes rapportées ou projetées sur le ciel qui tombe derrière l’horizon.

 

Faux statique

 

L’immobilité est-elle seulement possible ? Ne serait-ce pas simplement un voyage plus discret, une catégorie d’immanence transcendante ? Le monde est contenu dans le sujet-voyageur. Quant au voyage psychique-métaphysique que chacun opère quotidiennement sans jamais voir passer les paysages, il est des plus banals et des plus exotiques. Banal par sa fréquence incomprise, exotique par sa richesse multiple. L’immobilité de l’ascète dans sa grotte se complète de celui du lecteur, du spectateur, de celui qui regarde la pluie par sa fenêtre, du fidèle en prière à l’ombre de son temple. Tous en prière, tous en voyage, tous explorant de vastes étendues qui transcendent l’Etre physique. Ils révèlent leur essence voyageuse, le parti pris de l’ailleurs-intérieur si immatériel et fragile.

 

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Le voyage est d’abord une projection mentale qui se formule et se concrétise. Ici le concret est d’airain, la réalisation est une perception immédiate qui confirme ou non la projection initiale. Le virtuel précède le réel. Le réel est prolongation du virtuel et semble, pour les expériences les plus exotiques, irréel.

 

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Projeter, faire des projets, se projeter, pensées projectiles, tentacules mentaux qui se tendent dans la noirceur de l’inconnu. Cet inconnu que chaque tentacule cherche à dessiner. L’immobilité n’y peut rien contre l’extension intérieure, contre la nécessité de pré-tendre à saisir ce qui sera, saisir ce qui n’est qu’une ombre mobile sur la paroi. Parallélisme des espaces conçus et déployé comme une mappemonde  des actes en suspens. Mouvement de l’immobile flottant au centre de la machine de chair. Ainsi le voyageur immobile traîne une écume bouillonnante derrière lui, au-dedans, sillage immense et sans début ni fin déterminée. Chaos créatif de l’être-là. Simple. Légion. Légendaire.

Le voyageur immobile est le point de départ, le creuset ; tout émane de lui : l’imaginé et le réalisé. Il dessine les paysages et les peuples de sa fantaisie productive. Il mesure la distance et la durée ; il s’en défait pour mieux s’affranchir des contraintes d’espace et de temps. Il se gonfle comme une étoile en expansion, libère les gaz enflammés de ses possibles - fission des choix, tri des certitudes - pour ensuite se transformer en trou noir, dont la masse est inconcevable, purement théorique, aspirant tout dans son voisinage.

 

 

Naissance du mouvement

 

Ayant été élevé par des parents curieux d’histoire, d’ethnologie, d’art, de littérature, de pays lointains, naquit la soif de voyager et d’absorber, d’apprendre, de lire les lieux comme autant de pages du livre de la vie. Mon premier voyage fut effectué dans le ventre de ma mère, au début du troisième trimestre, suivi par des voyages réguliers pendant toute ma jeunesse. Je voyais le monde comme une immense bibliothèque dont chaque pays était une œuvre à goûter avec attention et respect. Puis avec le temps, avec les voyages qui s’accumulaient dans mon souvenir, j’ai compris que je ne saurais tous les lire, que mes pas ne pourraient feuilleter toute la terre, que le grand livre resterait à toujours une œuvre en cours, une production continue et incomplète. Devrais-je le regretter ? Certainement pas, mais le balancier me pousse à y trouver un sens sinon une valeur. Et surtout une place au centre de tous les projets futurs.

Ne sont-ils pas le résultat du cumul de ceux qui ont précédé ? Dans chaque voyage il y a ceux que l’on a préparés et consommés, ainsi que ceux que l’on crée à chaque instant. Intention-réalisation. Voyage est respiration autant que mouvement, pensée autant que sentiment, désir autant que satisfaction. Toutes les dualités imaginables y sont contenues. Pourtant le voyageur ne fait que frôler le monde, quelle que soit l’intensité de son mode de production.

 

 

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Les tourismes frôlent le monde en y trouvant une certaine pédagogie rassurante ; ce sont les tourismes culturels, ceux qui nous « apprennent » quelque chose, du moins sont censés nous apprendre - pour la bonne conscience, pour étendre la culture générale, pour agrandir nos horizons intellectuels, colorer la fadeur du quotidien routinier. Est-ce si simple ? Ecoute-t-on vraiment le guide ? Les photos que l’on prend, ne remplacent-elles pas l’attention requise pour réellement assimiler toutes les informations ? De là ce frôlement délicat, presque insensible du coup d’œil, du coup d’obturateur et le soupir rassuré d’avoir accompli une chose encore mal défini, que l’album photo raconteras sans justifier, sans expliquer. A moins que raconter soit sa propre justification ?

Il y a maintes manières de ressentir les effets d’un tel voyage, de les partager – avant, ou à partir d’un album. Il y a les rencontres et les contretemps ; ils font la musique de tout voyage touristique ; l’itinéraire est le rythme, les rencontres la mélodie, le tout épicé par les contretemps, qui rendent plus intéressante la narration.

 

 

 

Modes

 

Il y a des modes de tourisme matériel, ces tourismes qui glissent à la surface de la terre ou la survolent : tourisme de masse, tourisme en camping, tourisme culturel, tourisme de luxe, tourisme du routard. Ce sont les formes de tourisme les plus répandus. Peut-on les valoriser les unes par rapport aux autres ? Y a-t-il une forme plus digne d’éloge que les autres. Il y a une tendance à croire que les routards et les voyageurs « culturels » forment une sorte d’élite intellectuelle, comme s’il s’agissait des derniers aventuriers-explorateurs. Je l’ai cru moi-même. Ne dit-on pas « s’enrichir » pour ce qui est de l’accumulation d’exotique et d’ailleurs. Les itinéraires chargés que l’on prépare ou choisis comme sur catalogue de meubles ou décors d’intérieur, sont le futur décor de passage, le décor de l’intérieur psychique, les futurs possessions et buts dépassés.

 

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Bref détour : à cet instant, peu après ce qui précède, je tombe sur cette citation de Clément Rosset dans « l’Anti-Œdipe » de Deleuze-Guattari : « le monde se voit doublé d’un autre monde quel qu’il soit, à la faveur de l’itinéraire suivant : l’objet manque au désir ; donc le monde ne contient pas tous les objets, il en manque au moins un, celui du désir ; donc il existe un ailleurs clef du désir (dont manque le monde). ».  Nous en sommes à  « l’ailleurs, clef du désir » base de « l’itinéraire » psychique, clef du voyage et de ses préceptes. Désir, objet, acquisition, possession, dématérialisation dans l’oubli et le souvenir fragmentaire. Le voyage, tout en continuant, se désagrège avec le temps, laissant autant de son objet qu’au moment du désir premier. »

 

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La fabrication des voyages est pour beaucoup un travail à temps plein. Il faut réfléchir aux désirs des uns et des autres, prendre en compte les préférences de chacun et imposer une ligne médiane ou une limite, qui puisse ne pas trop faire souffrir, si ce n’est satisfaire complétement. Dans la préparation on se trouve déjà dans l’après ; on se projette non seulement vers le voyage, imaginant les beautés à voir, allant jusqu’à feuilleter des livres et albums pour nous donner une impression de connaissance avec ce futur décor à habiter. Avant d’y être nous y sommes déjà, au point de prévoir le retour et l’après. Voilà l’importance du voyage comme aspect de l’Etre, cette projection en avant qui dépasse le voyage même, pour englober la satisfaction futur de l’avoir accompli. Quel intérêt le voyage, si ce n’est cette capacité de se projeter au-delà du voyage pour sentir d’avance la puissance des souvenirs ?

 

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Il y a les réticents, ceux qui n’aiment pas le voyage. Il y en a de plusieurs types : Ceux qui n’aiment pas les modes de transports ; Ceux qui n’aiment pas le dépaysement ; Ceux qui ont des a priori concernant les peuples ou les nourritures ; Ceux qui rejettent les objectifs de ce qu’ils perçoivent comme un déplacement inutile. Pour en arriver à ces conclusions ils ont dû déjà opérer le voyage immobile. Pour rejeter les nourritures ils se sont déjà projetés dans le dégoût. Pour les peuples ils se sont fabriqués un lointain de névroses. Le mouvement à contrecœur est un haut le cœur du mortifère, une réticence du mortel face à la transcendance extravertie.

 

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A l’opposé du voyage se trouvent les « vacances », néant vécu comme voyage. Seule la générosité humaniste ne peut accepter cela comme forme de  voyage. Les tourismes statiques s’apparentent plus à un déplacement sans différenciation qu’à un voyage. Le vol remplace le métro et l’individu n’est pas réellement éloigné du familier. L’ensoleillement et la botanique, la température et le sable suffisent à eux seuls pour rendre le lieu exotique. Les kilomètres parcourus par un avion justifient ensuite le dépaysement qui est tout intellectuel et non fondamental. C’est l’équivalent du divertissement en voyage.

 

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(Souvenir de vacance en Club)

Je hais les vacances. Je haïs partir pour me « poser » quelque part. Je hais le vide sous le soleil, les bras écartés dans le sable ou balançant de chaque côté d’une chaise longue en plastique. Je hais me sentir piégé par une muraille invisible, par des cocotiers émasculés qui se balancent dans la brise marine sous des nuages cotonneux. Je hais ne pas savoir ce qu’il y a au-delà de l’entrée. Je hais l’horaire, l’organisé, le massifié, le pré mastiqué. Je hais le tout sécurisé, doublé d’une fade gentillesse. Cela me rappelle trop les cocktails à la mode, les fêtes organisées et les buffets envahis de pique-assiettes.

Partir, être obligé de s’amuser, de s’agiter, de courir, bronzer, boire, danser, sourire, parler - bavarder plutôt - manger, nager, boire encore, manger encore, bavarder encore et sans fin avec des étrangers que l’on ne reverra jamais. Penser au lendemain avec envie et impatience, courir pour éviter les sourires et les jus, les alcools et les jeux collectifs, les danses et les autres festivités obligatoires. Je hais les sourires trop bronzés, parfois rouge langouste, et les lèvres botoxées en forme de scalaire terrestre, le front lissé et les joues tirées.

Je déteste regarder au loin pour espérer entrevoir le retour. Si les vacances se réduisent à un vide, une vacance d’Etre, le néant entre deux dates, je préfère rester chez moi. Il y a partir au loin, et il y a se trimballer son ennui avec soi, se le cacher par un ludisme, un nudisme ou un jeunisme effréné et empli d’autosatisfaction. Je hais les monologues suffisants qui énumèrent les possessions et les opérations bancaires, les hôtels cinq étoiles et les destinations exotiques collectionnées, simplement pour pouvoir en parler sans rien y connaitre.

Je hais les vacances en club. Cela me fait trop penser à un nouvel an quotidien ou la fête est obligatoire, où la vie intérieure n’est plus qu’une vue de l’esprit. Vie intérieure ? Que nenni ! C’est quoi ça ?  « Allons nous amuser ; il y a un jeu au bar ! » Trivial poursuit de mes deux, « Hop op op – j’ai la réponse ! Et on s’en fout ! Quelle importance ? Jeux de société qui se transforment en jeux de fausse élite auto-proclamé, lecteurs du Figaro et du Wall Street Journal qui dénoncent les « privilèges » des ouvriers entre deux massages. Je n’en peux plus. Je hais cette ambiance feutrée de toc et de verdure étouffant.

Il ne me reste que la lecture comme bouée de sauvetage.

 

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Ai-je le droit de critiquer aussi sévèrement ce type de « voyage » ? Ni plus ni moins que j’aurais droit de critiquer un autre divertissement d’une pauvreté comparable. Roman de gare, mauvaise pièce de boulevard, série B, individu néfaste. La critique des vacances-néant peut s’apparenter à une critique esthétique ou morale. Au fond cela ressemble à une critique d’un mode de vie autant qu’à une forme de voyage. Le voyage est à l’image du voyageur.

 

 

 

Voyager égale vivre

 

Le voyage est à la vie ce que la vie est à l’histoire, l’individu au collectif. Le monde à l’univers ? L’histoire à l’éternité ? Un réduit d’être en mouvement. Tranche, concentré, miroir.

 

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Le monde est univers tel que Leibnitz voyait la monade par rapport à l’ensemble. L’individu est un monde. Le Voyage est au temps et la vie appartient à l’histoire. Jeu des fractales, toujours plus petit, toujours égal à soi.

 

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En soi.

 

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Etre.

 

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Mouvement.

 

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L’individu entonnoir emmagasine et concentre l’expérience vécue. Le vécu étant sensoriel et intellectuel l’absorption est somatique et psychique. Le voyage condense l’expérience et le déverse dans l’entonnoir.

 

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Voyage repas, voyage festin. Nourriture terrestre.

 

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…Et puis il y a ceux qui nourrissent l’âge. Il n’y a que ça, fin de compte ; il n’y a que le voyage. Que cela de vrai. Chaque chose est un voyage, chaque acte du tourisme, chaque mouvement une projection vers l’inconnu, ou le plus ou moins connu, le familier qui fut et l’exotique entrevu. On déambule tranquillement, avec assurance et calme, observant et possédant – mentalement s’entends - avec assurance. Ou on se jette des défis au hasard des imprévus. Il y a des nourritures terrestres et des fleurs du mal, les cocktails trop sucrés et fromages trop faits, le doux et l’amère, la découverte et la nostalgie, l’ordonnance impeccable et l’aléa de l’imprévu. Un peu de tout cela et encore. Et les couleurs inimaginables d’un art nouveau, les sons magiques d’une imprécation polyglotte – hétéro glotte, xéno glotte. Voilà ce qui attire ou révulse, enchante ou déjante. Il n’y a que cela. Que ce soit dans notre sommeil ou dans l’illusion éveillée que l’on appelle communément vie ; il n’y a que le voyage continu, d’un point à un autre et le chemin entre les deux, ce chemin nourricier. Nous sommes tous des touristes sur cette terre, d’éphémères voyageurs, plus ou moins soucieux de notre confort le temps du transport. Le trajet est-il long ? Il faudra plus de place pour mes jambes, ainsi que plus de temps pour projeter mes souhaits. Les turbulences arrivent ; je m’agrippe pour les dépasser dans le calme…

 

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J’entends le mot « métaphore » dans un murmure, « symbole » dans un souffle. Ni l’un ni l’autre. Ceci s’appelle un concept : la vie en tant que voyage ; les êtres en tant que touristes. Le début et la fin ; le départ et l’arrivée ; le temps du voyage ; le chemin parcouru ; les gens rencontrés et les lieux visités ; les connaissances accumulées ; le temps de se remémorer le tout avant le repos final, avant le retour en arrière, là-bas d’où nous sommes partis. Le tout est dans l’un, l’unique trajet continu de notre vie. Trajectoire. Poussière.

 

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Il y a les voyages extravertis et introvertis, voyages autour de mon crâne, de ma chambre, de mon âme, ou du monde. On voyage au fond du cœur ou jusqu’à la lune, le tout pourtant sans jamais se quitter soi-même. Voyager c’est être soi, tout en se complétant, devenant autre, comme le fleuve qui est toujours sans Etre constant. Voyage de la source à la mer tant de fois répétées, voyage de l'humidité montant de la légèreté marine vers le ciel pour devenir nuage, poussée doucement, cajolée jusqu’aux collines verdoyantes et les cimes viriles, revenir à la source et tout recommencer. Ne regarde t-on pas des photos de jeunesse avec la même fascination que les albums tirés de nos voyages. Etait-ce vraiment moi ? Est-ce plutôt un autre que j’étais ? Ce regard par-dessus l’épaule qui dit « oui j’ai vécu donc je vis. » Ainsi nos projets – quels qu’ils soient – ne sont que des itinéraires en gestation, que l’on s’attend déjà à se remémorer. Cercle vicieux.

Le voyage en lui-même, au cœur du flot en avant, est un équilibre entre projet et rétrospection, entre imaginaire et souvenir. Le Voyage, n’est que la crête de l’être, l’instant plus ou moins long d’un maintenant en flux vers l’après. « Projet » égale organisation de la chaîne de montage-chaine de montagnes. « Projet » égale début de production. « Projet » égale l’entame de l’après. C’est donc la prise de conscience des pas et du chemin à parcourir. « Projet » est désir des fruits de l’accompli. C’est une fuite en avant du créer-consommer, du créé-consommé. Cela exige un effort d’écoute et d’observation, pour vraiment voir ce qui se trouve le long de la route et le retenir. Ces musiques et ces images, formes et substances, agencements nouveaux rodent à la périphérie. Mais avant tout il faut un désir, une volonté, une impulsion. Le voyage est fait d’une multitude de raisons qui percent l’inconscient et s’enlacent autour des pensées du voyageur : désir de découverte, désir de partage, de redécouverte, de pause ou de continuité, de dépassement ou de repos, désir d’oubli et de souvenir. En se créant, en se modelant dans les faits d’un projet qui se concrétise, le voyage donne l’apparence d’un but à atteindre, quand il n’est que passage, sasse de concordances entre projet et réalisation – avec, pour semblant de conclusion, le jugement rétrospectif.

 

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La production des voyages s’entame dès la première conscience de l’individu : voyage autour de soi, voyage dans l’enfance et la première conscience – ce sont là bien des voyages dignes du roman le plus fantastique.  Les voyages que nous entreprenons sont le cumul des voyages intermédiaires que nous avons effectués : voyages hors de chez soi, voyages vers les autres, vers d’autres consciences, qui nous renvoient leurs propres voyages en cours ; voyages autour de la famille, comme autour d’îlots étrangement familiers. De l’informe nous passons vers la forme, construisant les routes de nos pensées et donc de notre futur et donc des voyages qu’il contiendra. Chaque élément participe à la production de nos voyages, chaque visage entrevu, chaque odeur et chaque son. C’est la production d’un présent à dépasser.

Nous voyageons donc tous ; tout est voyage. Le moine qui quitte sa terre natale pour méditer au fin fond de l’Himalaya ne voyage pas plus loin que celui qui reste fixé sur son mur, et le nomade ne quitte pas plus son être profond et immuable en parcourant des milliers de kilomètres que celui qui ne fait que l’aller retour au marché une fois par semaine. C’est bien l’âme qui est le terrain du « grand voyage » de la mortalité, de l’être humain, ce qu’est Etre humain, être homme.

 

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Pourquoi faire l’éloge des tourismes ? Le tourisme n’est-ce pas un dilettantisme qui ne fait que frôler sans saisir? Il fut un temps où je l’ai cru sincèrement et sans ambiguïté. Pourtant j’en étais un adepte sans le savoir. Qu’est-ce le tourisme, en fin de compte. De quoi s’agit-il ? Est-ce le voyage au menu préétabli, une liste de lieux et de sites à consommer mentalement et mécaniquement ? En quoi le dilettantisme serait-il à condamner ? N’y a-t-il que le « vrai » voyage que l’on puisse respecter – celui qui vagabonde sur des flots incertains, toujours à l’affût de la rencontre et de la nouveauté, qui ne connaît sa fin, qui erre vers une forme mal-défini d’illumination ? Le voyage respectable contiendrait un satori qui lui confère un statut exceptionnel. N’est-ce pas exactement ce qui différencie une vie pleine de surprises d’une vie bien réglée ? Le parallèle est flagrant. La question reste : doit-on confronter Kant à Malaury, Proust à Hemingway,

Comment doit-on définir les différences entre Voyage, Tourisme, Déplacement, Migration et Immobilisme ? Ainsi que Voyage est toute vie ; être est voyager ; Etre est Voyage. Tourisme est une forme de voyage et se subdivise en plusieurs catégories qui englobent curiosité, avidité, désir, impatience, profondeur et superficialité, le tourisme gourmand et le tourisme de masse préconçu et pré mâché. Il y a donc des touristes qui ruminent et les touristes qui aspirent la mixture avec une paille. Ce ne sont que des manières d’être et non pas l’Etre en soi. Le déplacement est une forme de décontextualisation : changer de pied, le fusil d’épaule, se mettre à la place de…C’est un jeu d’optique qui fait bien partie du voyage, est intrinsèque au tourisme. Que ce soit le voyage intérieur ou celui plus communément reconnu - l’extroverti, le physique – il y a déplacement, déplacement de l’objet psychique ou du sujet physique. Que l’on parte sur les sentiers de l’Himalaya ou au camping du front de mer à Hossegor il y a déplacement. Toute pensée tournée ver un objet est déplacement, donc chemin et voyage.

 

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Il y a la question de valeur : quelle valeur donner aux voyages. Il y a le discours réductiviste qui considère le voyage intérieur plus profond et plus pertinent que ceux qui nous éloignent en nous distrayant de nous-mêmes. Est-ce possible ? Comment mesurer la part de soi présente ou absente ? Ne serait-ce pas plutôt la production individuelle continuée sous d’autres contingences ? Le voyage physique est l’extériorisation du voyage de l’être dans le temps et le monde. Autrement dit c’est la matérialisation, peut être partiale et fragmentaire, d’être. Il ne peut donc pas y avoir de jugement de valeur, à moins que nous nous permettions de juger l’être de chacun, à moins que le voyage soit soumis à des jugements d’esthétique, ce qui déplace la réflexion de l’être au paraître.

 

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Retour et repos et ressorts de la mémoire. Le voyage n’est plus qu’une collection d’images numériques qui  s’emboitent, rangées dans un tiroir pour un partage futur ou l’oubli.

 

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