Antoine Fornelli: un homme-lieux sur la scène de l'Autre

Antoine Fornelli (Lyon 1919 - Nouméa 1999) est un personnage digne des romans de Joseph Conrad. Sur la petite île de Tanna, ses cendres se mélangent aux poussières du volcan Yasur.

Son rôle, au milieu des années 70, dans l’une des résistances autochtones du Pacifique a retenu l’attention de deux anthropologues : Jean Guiart et Joël Bonnemaison. Sur l’île de Tanna (la Terre), de nos jours encore, la mémoire de Tony Fornelli est restée vivante, en particulier dans le nord et le Centre Nord de l’île. Confiées par l’un de ses frères man blong Tanna aux poussières des pentes du Yasur, ses cendres vivent depuis l’an 2000 au rythme d’un volcan actif qui a la réputation d’être le plus accessible au monde.

Antoine Fornelli dans la mémoire de ses frères man blong Tanna © © Boris Perrin – Les Mutins de Pangée Antoine Fornelli dans la mémoire de ses frères man blong Tanna © © Boris Perrin – Les Mutins de Pangée

 Artilleur, Antoine Fornelli, après avoir vécu à Dunkerque la tragédie de la campagne de France de mai-juin 1940, est un soldat qui entre en résistance à 21 ans dans les maquis du Lyonnais, en Chartreuse et dans l’Ain. Combattant ensuite en Indochine, Fornelli est un anti-gaulliste et un anti-communiste convaincu à la fin de la guerre d’Algérie. C’est en lisant une petite annonce dans le Chasseur Français que Tony, devenu armurier, marié et père de quatre enfants, décide en 1965-66 d’acheter une plantation aux Nouvelles-Hébrides. Il vend son armurerie de la place du Change à Lyon et ses collections d’armes anciennes et découvre en 1967 le Condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides, « territoire d’influence commune » où depuis 1906 coexistent deux pouvoirs coloniaux sans souveraineté exclusive et où Français et Britanniques, catholiques et presbytériens, sont en permanente rivalité.

Tony, voix d’une pirogue nommée Tanna

Un fusil allemand Mauser datant de la Première Guerre mondiale, modèle 1884, fabriqué en 1916, et un drapeau avec une étoile à cinq branches. Un blanc, un Corse, âgé de 55 ans, les offre a deux chefs coutumiers de Tanna. Nous sommes le 24 mars 1974, dans le Centre Nord de l’île. Antoine Fornelli hisse le drapeau de la Nation de Tanna (fond bleu, cercle jaune, étoile verte à cinq branches pour le nord, le sud, l’est, l’ouest et le centre de l’île). Ce Corse au service de la Coutume vient de proclamer la naissance officielle du mouvement Forcona ( Four Corner, les quatre coins) avec le soutien de Tom Mweles, pape des John Frum d’Ipeukel et responsable du côté Est et le chef Sasen, responsable coutumier du côté Nord. Ce drapeau - déclare Tony Fornelli- est celui de l’union, de la paix et de la Coutume.
Dans son ouvrage La dernière île, l’anthropologue Joël Bonnemaison rapporte: Le don de ce fusil symbolisait la force armée gardant le drapeau. Rendez-vous fut pris pour une fête encore plus essentielle le 22 juin à Imafin. Tony devait y être publiquement intronisé « chef » et porte-parole –c'est-à-dire yani niko – de la Nation coutumière de Tanna. Ensuite on proclamerait « officiellement » l’indépendance.
Dans le Condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides l’affaire inquiète les groupes chrétiens. Les presbytériens menacent de faire respecter l’ordre en levant des milices. A Port-Vila la proclamation de la Nation de Tanna fait des vagues. A Tanna la fête prévue pour introniser la voix de la pirogue, le yani niko, n’eut jamais lieu : le 18 juin 1974 un commando franco-britannique s’empare du vieux fusil et du drapeau et brutalise Sasen, le chef du village d’Imafin. Le 23 juin, au nom de la jeune Nation de Tanna, Antoine Fornelli adresse une lettre ultimatum à la Reine d’Angleterre et au président de la République française. C’est une sommation : elle donne huit jours aux deux grandes puissances pour restituer les deux emblèmes, propriété de la Nation coutumière de Tanna et quitter l’île. Quelle que soit l’issue de ce conflit - écrit en conclusion Fornelli- et pour qu’une jeune Nation pour affirmer son droit de vivre conformément à ses lois, issues de ses coutumes ancestrales et son désir de prendre à la civilisation qu’on veut lui imposer que ce qu’elle juge lui être favorable, il faille que les grandes Nations lui inflige un bain de sang, cela sera. De toutes façons, la gloire ne rejaillira pas sur leur pavillon.
Pour Joël Bonnemaison, le but d’Antoine Fornelli était en fait de provoquer la venue d’une commission d’enquête sur l’île, de plaider la cause de son mouvement et d’attirer l’attention internationale sur l’île. Le fait que durant cette période Fornelli ait informé la gendarmerie française de Port-Vila confirme, sinon que « Tony » était discrètement soutenu par les « services » français, au moins qu’il n’envisageait pas de combat hors de la légalité. Le texte que Fornelli ajoute dans la lettre ultimatum adressée au président Giscard d’Estaing ne laisse aucun doute sur ses choix dans le duel franco-britannique qui n’en finit pas d’agiter le Condominium : Je ne me sens responsable de mes actes que devant le peuple français dont je suis issu et mon seul souci est le maintien de la présence, au moins culturelle, de mon pays, dans ce coin perdu du Pacifique.
La réponse des autorités ne se fit pas attendre : le 29 juin, sous la conduite des deux délégués du Condominium, une troupe de quarante miliciens et policiers mélanésiens franco-britanniques accompagnée de deux gendarmes français débarque au nord de l’île. Après une marche de nuit - rapporte Joël Bonnemaison- la colonne prit le village d’Imafin à revers. Sasen et les gardes personnels du « rebelle », surpris à l’aube, furent arrêtés tandis que Fornelli, après avoir « amusé » quelque temps ses poursuivants, se laissa prendre. Il n’était pas armé, aucun coup de feu ne fut tiré et la résistance des flèches et des sagaies était restée symbolique. Les leaders du « Forcona » se retrouvèrent en prison à Isangel où ils furent jugés par le délégué français, dans le cadre de ses attributions locales. Les leaders mélanésiens du mouvement, responsables des « côtés » de l’île, reçurent des peines de prison, toutes réduites par la suite à un mois. Fornelli, condamné plus lourdement, écopa de dix-huit mois d’emprisonnement et fut envoyé à Port-Vila où on le rejugea. Sentence définitive : un an de prison ferme et cinq années d’interdiction de séjour aux Nouvelles-Hébrides. La peine fut accomplie dans la prison du Camp Est à Nouméa, où, pour Tony, les seules visites politiques furent celles de quelques dirigeants politiques du « National Party », désireux de s’expliquer avec lui. Ils lui firent savoir qu’ils ne le considéraient pas comme un ennemi, mais comme une victime du système colonial.
Six années et de violentes tensions plus tard, le 1 er janvier 1980, dans le Centre Brousse de l’île de Tanna, quand les chefs de la Coutume déclarèrent la naissance officielle de la Nation du TAFEA (regroupant les îles de Tanna, Anatom, Futuna , Erromango et Aniwa ), ils affirmèrent que cette sécession (avec le gouvernement néo-hébridais dirigé par les anglophones du parti Vanuaaku) avait l’aide « des gouvernements des pays suivants : France, Nouméa, Paris, Corse, Amérique ». Le drapeau marquant l’indépendance de la Coutume que les man blog Tanna hissèrent ce jour là comportait une étoile jaune à cinq branches sur fond vert.

Un « leader d’Indiens » à la « sortie de l’île »

Comprendre, plus d’un quart de siècle après et aux antipodes de la Mélanésie, ce que fut l’aventure d’Antoine Fornelli aux Nouvelles-Hébrides, de 1973 jusqu’à l’indépendance du Vanuatu en 1980, est impossible si l’on ne fait pas l’effort de comprendre la résistance de cette exception scandaleuse (l’expression appartient à l’anthropologue Joël Bonnemaison) qu’a pu être l’île de Tanna, la dernière île, au moment où dans le Pacifique de jeunes Etats accédaient à l’indépendance avec les seuls modèles de l’Occident. Comprendre un tel particularisme exige aussi de ne pas réduire le mythe fondateur John Frum et ses dérivés au vulgaire habillage d’une aliénation, un simple « culte du cargo ». La parousie de John Frum est plus complexe. L’essentiel dans le rêve John Frum - écrit Joël Bonnemaison- n’est pas en effet l’attente millénariste du « cargo », mais le libre choix de cette société qui produit un nouveau système d’images et de mythes pour se construire autrement.
Plus précisément encore : John Frum est un rêve de « sortie de l’île » et de réunification de l’espace qui est au coeur de leur croyance.
Ce que rencontre, sans le savoir vraiment, Antoine Fornelli quand il découvre, avec les croyances des John Frum de Tanna, la force métaphorique de la Coutume n’est-ce pas une vision ? Un rêve qui est la vision d’un monde réunifié ? L’utopie du grand espace ?
Dans le rêve de John Frum -souligne Joël Bonnemaison- le Grand Temps des origines se vit dans le Grand Espace du millénium. En cela, il s’agit bien d’une pensée d’insulaires. Les malheurs de Tanna viennent de sa rupture avec le reste du monde. Cette société du réseau souffre de ne pouvoir s’ouvrir à un réseau plus vaste et encore plus essentiel. Elle chercha à s’isoler du « pouvoir blanc », parce qu’en plus de son caractère dominateur, l’appareil colonial lui apparaissait comme un masque faisant écran avec le reste du monde.
Lors d’une brève tentative de retour à Tanna en 1977, avant d’en être expulsé à nouveau, Fornelli déclara vouloir enterrer trois choses sous l’arbre de la Coutume : La Bible, le drapeau français et le drapeau anglais.
Dans l’île où se radicalise le « grand jeu » des Anglais contre les Français et des chrétiens contre les païens et les John Frum, l’aventure d’Antoine Fornelli n’est certes qu’une péripétie. Elle n’en relève pas moins la justesse de l’affirmation du philosophe Jean-Toussaint Desanti : Sur la scène de l’Autre, chacun se déchiffre à son tour. Nul jamais, simplement, n’y demeure en soi-même.
Militaire, résistant, ensuite armurier, collectionneur d’armes avant de devenir un aventurier excentrique un peu mégalo, Tony Fornelli qui passa une grande partie de sa jeunesse à Lumio, en Balagne, sur la côte ouest de la Corse ne partagea pas sans conséquence le kava avec les païens d’une île qui s’appelle la Terre. La Coutume mélanésienne fut sans nul doute son déchiffrement le plus grand. En témoignent ces paroles - rapportées par Joël Bonnemaison - d’un vieux chef du Centre Brousse du temps du « Forcona » : On croit que nous sommes les partisans de Tony, ce n’est pas vrai, c’est lui qui est notre partisan : en venant à Tanna, il n’est pas venu pour s’élever, il est venu pour élever la Coutume.
Joël Bonnemaison le souligne : Qu’il en ait été ou non conscient, « Tony » est entré dans la légende et dans les archétypes d’une île qui aime les héros symboliques et les personnages hors du commun.

Antoine Fornelli, leader d'indiens ? © c famille fornelli DR Antoine Fornelli, leader d'indiens ? © c famille fornelli DR

Contrairement à l’image de l’aventurier corse mythique ou du « Roi blanc » que vont fabriquer quelques journalistes de presse écrite ou de télévision, Antoine Fornelli est plutôt à considérer dans le registre plus rare des « leaders d’Indiens ». C’est ainsi que le définit, par exemple, l’historien Jean-François Lecaillon qui classe Fornelli, dans sa typologie des leaders d’Indiens, dans la catégorie des protecteurs comme Maurice Leenhardt pour les Kanak ou Bartolomé de las Casas pour les Indiens.

Aux antipodes des clichés, cette perception du personnage ne correspond pas seulement au meneur d’hommes qui ne fut pas l’homme qui voulut être roi ; elle intègre, sans le savoir, une dimension méconnue de l’imaginaire propre d’Antoine Fornelli, passionné dès son adolescence par les histoires d’Indiens des Amériques.

Adolescent, dans son village de Lumio, Tony vécut de longues heures d’efforts et de jeux sur les pentes du Mont Bracaghju, face à la baie de Calvi. Vus du village, les rochers de granit du sommet de cette montagne ont la forme humaine d’un grand chef indien endormi. C’est ce que Tony Fornelli aimait raconter, gardant en mémoire le souvenir de sa rencontre, dans les années 30, avec le Micmac Os-Ko-Mon lors d’une tournée indianiste des Scouts de France dans le Lyonnais.

Des histoires d’Amérindiens, des histoires de pierres qui ont du sens, des légendes où les mystères des granits corses parviennent à se mélanger a ceux des pétroglyphes des îles du mare nostrum de la Terra Australis Incognita. Le temps, retrouvé, d’un rêve de grand espace où hommes et lieux revivent enfin en harmonie, hors de l’histoire, des idéologies et de la politique.

D’une certaine manière, Antoine Fornelli dont un vieux chef a caché les cendres au pied du volcan Yasur, n’est-il pas devenu, à l’ouest de l’Occident, l’un de ces « hommes lieux » de sa propre dernière île. Tanna, île philosophique affirme Joël Bonnemaison, où la pirogue (niko), métaphore du groupe, ouvre et libère le réseau d’une infinité de routes. Un nexus en Mélanésie dans lequel Tony Fornelli a plongé son identité durant les trente dernières années de sa vie.

© 2009- Ugo Pandolfi


Sources et bibliographie :

Jean Guiart, Le mouvement "Four Corner" à Tanna (1974), Journal de la Société des Océanistes, Vol. XXXI, 1975.
Joël Bonnemaison, Les fondements d’une identité : territoire, histoire et société dans l’archipel de Vanuatu, tome 1 : L’arbre et la Pirogue, tome 2 : Les Hommes-lieux et les Hommes-flottants, Editions de l’ORSTOM, collection Travaux et documents, Paris, 1986.
Joël Bonnemaison, La dernière île, Arléa et ORSTOM, Paris, 1986.
Joël Bonnemaison, The Tree and the Canoe: History and Ethnogeography of Tanna, Honolulu, 1994.
Jean-François Lecaillon, Les leaders d’Indiens, leaders de minorités, Ouvrage inédit, 1994-2002
Marc Tabani, Une pirogue pour le paradis. Le culte de John Frum à Tanna, Maison des sciences de l’Homme (MSH), Paris, 2008.

Ugo Pandolfi, Du Texte clos à la menace infinie, collection Nera, Editions Albiana,2011.

Iconographie:

© Boris Perrin – Les Mutins de Pangée
© Collection particulière Fond JJFM Fornelli-Dargaud-Pechard

NDLR: Le texte ci-dessus, en ligne sur le blog  www.corsicapolar.eu depuis février 2010, est la version intégrale de l'article d'Ugo Pandolfi intitulé le yani niko de la dernière île paru dans la revue Fora (numéro 6) en janvier 2010.

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