Rien ne justifie le maintien en détention de l’écrivain Jean-Pierre Santini

La détention provisoire à Fresnes de l’écrivain Jean-Pierre Santini, âgé de 76 ans, et son refus de s’alimenter depuis son interpellation le 6 octobre suscitent de vives émotions et une inquiétude grandissante. En Corse, bien au delà des différents cercles nationalistes militants, plus ou moins proches de l’écrivain, la mobilisation s’élargit.

Ecrivain, poète, éditeur et militant historique du nationalisme corse, Jean-Pierre Santini, né en 1944, fait partie des neuf personnes mises en examen le 10 octobre dernier pour "association de malfaiteurs terroriste correctionnelle" dans le cadre d'une enquête dans une enquête sur des tirs visant une gendarmerie en Corse, survenus au mois de juillet 2020.

Placé en détention provisoire à Fresnes depuis le  samedi 10 octobre alors que la décision du juge des libertés et de la détention le concernant a, de fait, été différé à la semaine suivante, Jean-Pierre Santini a entamé une grève de la faim depuis son interpellation le 6 octobre à l’aube.

Emotions partagées et inquiétudes grandissantes

Cette mise "préventive" derrière les barreaux, sans débat, et, face à l'arbitraire, le refus de l'écrivain de s'alimenter désormais, suscitent de vives émotions et inquiétudes, en Corse comme sur le continent.

"Nous devons nous mobiliser -alerte ainsi sur les réseaux sociaux la romancière Marie-Paule Dolovici - pour soutenir Jean Pierre qui a entamé une grève de la faim. Il a 76 ans, il a des pathologies qui le fragilisent,  Nous devons l'aider. Son refus de s'alimenter risque, à très court terme, de lui être fatale.
Cet homme, écrivain, éditeur, qui a aidé de manière inconditionnelle à publier des auteurs sur toute l'île, un érudit, qui a reçu des prix pour sa plume, qui a permis à d'autres d'en recevoir, d' être reconnus ou simplement lus...
La création littéraire voit l'un de ses plus fervents défenseurs mis derrière les barreaux, sans procès, loin de chez lui, par " prévention" . Je suis scandalisée. Nous devons l'aider."

Dans une lettre ouverte au Président de la République, le poète Norbert Paganelli  a adressé pour sa part le 11 octobre une angoissante alerte au chef de l’Etat:

Je fais partie - écrit Norbert Paganelli- de ceux qui ne partagent pas toutes les opinions de Jean Pierre Santini et qui, en l’espèce, désapprouvent sans aucune ambigüité les actions commando du type de celle qui vient d’être mentionnée mais, connaissant l’homme, appréciant l’écrivain, étant respectueux de l’action culturelle qu’il conduit depuis fort longtemps avec opiniâtreté et dévouement, je suis choqué par le traitement qui lui est réservé.

Si les crimes que l’on reproche à cet homme sont établis, personne de sensé ne verra d’obstacle à ce qu’il soit sanctionné mais, pour l’heure, rien de tout cela n’est établi et rien ne permet non plus de croire qu’une levée d’écrou puisse générer, de sa part, une quelconque fuite. Par contre, vous porteriez une bien grande responsabilité si la santé de Jean Pierre Santini venait à s’altérer et s’il retournait en terre de Corse entre quatre planches. Bien plus qu’un crime d’État ce serait là un crime contre l’esprit qui souderait contre vous la totalité de la communauté insulaire toutes tendances confondues.

Du côté des  différents éditeurs insulaires, l’émotion est également très vive.  Le 12 octobre, les éditions Albiana ont, pour leur part, publié un communiqué qui ne mâche pas ses mots. La plus importante des maisons d’édition insulaires demande aux autorités de « garder mesure »:

Les éditions Albiana tiennent à faire connaître leur inquiétude quant à la récente mise en détention provisoire de l'un de leurs auteurs Jean-Pierre Santini. Communément utilisée pour faire plier les récalcitrants, cette mesure appliquée à un homme de 76 ans, de santé précaire, connu pour ses opinions politiques, mais surtout pour son talent d'écrivain et son inlassable travail à défendre la culture corse, est certainement disproportionnée.

Nous nous inquiétons d'autant plus vivement, avec l'ensemble de ses amis, de sa décision de faire la grève de la faim, justifiée ici par le bras-de-fer qui lui est imposé.

Les investigations sont-elles à ce point en péril que cet homme de lettres, auteur de romans et de poésie, éditeur militant culturel, doive pâtir des rigueurs d'une prison parisienne ? Que la police agisse, que la justice passe, mais que l'arbitraire et le déni d'humanité cesse enfin !

Nous demandons donc avec force aux autorités compétentes de garder mesure et de ramener instamment Jean-Pierre Santini chez lui.

Une Adresse emb(a)rassante à Roselyne Bachelot, Ministre de la Culture

A l’initiative des deux écrivains, Xavier Casanova et Pietr’Anto Scolca, qui ont assuré la direction éditoriale de l’ouvrage « Lire Santini » paru en septembre dernier, le collectif « Operata pè Santini »  qui rassemble déjà de très nombreux auteurs, artistes, écrivains, demande à Madame la Ministre de la Culture la liberté pour l’écrivain Jean-Pierre Santini : «Nous ne voulons pas d’une France qui détruit ses écrivains. Vous pensez comme nous et vous devez le faire savoir. Il en va de votre honneur ».

«  Libérez Santini, il est homme de raison et se rendra à toute convocation de justice -souligne en conclusion ce collectif. Libérez Santini, il est homme de parole et ne fuira pas ses responsabilités. Laissez cet homme actif faire vivre sa maison d’édition et la culture en Corse. Laissez cet homme paisible dans le silence de sa maison, laissez-le boire un café et raconter des histoires. Les histoires, c’est sa vie, c’est la nôtre. Libertà pè Santini ! C’est tout ce que nous vous demandons, Madame la Ministre, et nous vous embrassons. »

Les sept critères de l’article 144

Faut-il rappeler ici que la détention provisoire ne peut être prononcée que si elle constitue l'unique moyen de répondre à l'un des objectifs énumérés à l'article 144 du code de procédure pénale ?

L'article 144 du code de procédure pénale définit sept critères autorisant le placement en détention provisoire, ou sa prolongation :

1. conserver les preuves ou les indices matériels qui sont nécessaires à la manifestation de la vérité ;

2. empêcher une pression sur les témoins ou les victimes ainsi que sur leur famille ;

3. empêcher une concertation frauduleuse entre la personne mise en examen et ses coauteurs ou complices ;

4. protéger la personne mise en examen ;

5. garantir le maintien de la personne mise en examen à la disposition de la justice ;

6. mettre fin à l'infraction ou prévenir son renouvellement ;

7. mettre fin au trouble exceptionnel et persistant à l'ordre public provoqué par la gravité de l'infraction, les circonstances de sa commission ou l'importance du préjudice qu'elle a causé.

Faut-il rappeler ici que nous sommes en octobre  2020 ?

Que les tirs visant une gendarmerie en Corse avaient été revendiqués le 14 juillet 2020  par un commando de quatre hommes armés et cagoulés dont Jean-Pierre Santini ne faisait pas partie ?

Que le trouble exceptionnel et persistant à l'ordre public provoqué par la gravité de l'infraction est loin, bien loin, trop loin ?

Que donc rien ne justifie le maintien en détention de l'écrivain Jean-Pierre Santini.

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