Procès Dassault: que ferais-tu pour une poignée de dollars?

« Jte braque même pour du toc »... ironisait Kery James à l’époque d’Ideal J. Alors « que ferais-tu pour une poignée de dollars ? » Le milliardaire n’avait aucun recul sur sa manière de fonctionner, mais les habitants ont toujours questionné les contradictions du système et ses effets délétères : rivalités, conflits, morts. A Corbeil, j’ai pu observer de près cette résistance.

Ce lundi s’est ouvert au Tribunal Correctionnel de Paris un procès hors-normes : celui du système mis en place par le milliardaire Serge Dassault dans la commune de Corbeil- Essonnes (91) depuis plus de deux décennies.

Plusieurs protagonistes sont sur le banc des accusés, pour répondre des conclusions cinglantes du rapport rédigé par le juge Tournaire, faisant état sans détour d’« une dérive clientéliste, alimentée au-delà du raisonnable par la fortune colossale de Serge Dassault » et d’ « une entreprise généralisée de corruption ».

Ce procès a des allures de dénouement, au regard d’événements qui pour la plupart remontent à près de 10 ans. Entre les annulations de scrutins, les mises en examen, les tentatives d’homicides, les témoignages dans les médias, sanctions administratives et les poursuites pénales qui sont progressivement remontées jusqu’aux principaux responsables du système, on peut dire que Corbeil-Essonnes aura occupé la justice durant plus d’une décennie, mais aussi la presse et les journalistes, dont le travail aura considérablement aidé à la révélation et à la connaissance partagée de l’ampleur du phénomène. Le procès est en effet l’aboutissement d’un travail politique et militant que nous avons mené sur le terrain, mais il est aussi le fruit d’un courage collectif et multiforme pour mettre en lumière cette réalité.

A chaque nouvel épisode, mon téléphone sonne. Pour quiconque n’a pas baigné ces dernières années dans ce combat, c’est toujours le même effarement devant l’ampleur des sommes évoquées, l’ahurissante audace d’un milliardaire dont le sentiment s’impunité aura contaminé, comme un virus, tout un éco-système social. Lorsque des « enveloppes » - comme on les appelle à Corbeil-Essonnes – 400 000, 500 000 ou 1,3 million d’€ sont les montants évoqués par la justice - sont distribuées pour une seule personne, comment penser une seconde qu’une telle distorsion de la réalité vécue par les populations concernées ne crée pas de profonds déséquilibres ? On a toujours en tête cette anecdote racontée dans la presse par l’un des jeunes intermédiaires du système. Quand il revient à la maison avec les 100 000 € promis, son père lui dit : « C’est trop ». Ce « trop » a eu des conséquences dramatiques à Corbeil-Essonnes, suscitant concurrences et violences, détruisant des liens humains parfois même à l’intérieur des familles, organisant un rapport déformé à la politique.

Aujourd’hui, dans le face-à-face entre la justice et les accusés, une personne manque bien entendu : Serge Dassault est décédé le 28 mai 2018, sans avoir été confronté aux faits qui lui sont reprochés.

De quoi ce procès est-il le nom ?

Il sanctionne, par ses accusations comme par sa révélation publique, une entreprise de confiscation de la démocratie, de la part d’une personne et d’un camp dont la puissance financière était consubstantielle d’un aveuglement : aveuglement sur le rapport à la légalité, aveuglement sur les conséquences sociales et politiques de telles pratiques. La velléité d’emprise sur un territoire et de ses habitant-e-s (Serge Dassault n’avait-il pas déclaré un jour que Corbeil-Essonnes était « sa danseuse » ?) était guidée par l’obsession de l’effacement de l’histoire communiste de la ville, de la destruction d’une vision du monde héritée du mouvement ouvrier qui était celle de la banlieue populaire. Et cela pour l’avènement d’une nouvelle hégémonie politique : tout s’achète. Cependant, cette issue judiciaire, tout comme la victoire en 2020 d’un rassemblement de la gauche aux élections municipales à Corbeil-Essonnes, démontre la limite de l’exercice. Nous l’écrivions en 2015 avec Bruno Piriou, aujourd’hui enfin maire : l’argent n’a pas fait le bonheur.

Ainsi Corbeil-Essonnes a pu être pointé comme une forme de laboratoire de la corruption : « Tout est permis parce que tout est pourri », comme dirait Roberto Saviano, et les générations de «Piranhas» se succèdent les unes aux autres prêtes à s’entredéchirer. L’expérience si difficile du combat à Corbeil-Essonnes ces dernières années a pu parfois nous plonger dans le désarroi et accompagner ce triste constat. Mais en réalité, l’histoire nous en offre un contre-point.

En effet, on pourrait finalement se demander comment le déploiement de tels moyens a- t-il pu produire si peu d’effets ? Nous parlons ici sans doute de plusieurs dizaines de millions d’euros, comme l’attestent notamment les auditions du comptable suisse de Serge Dassault Gérard Limat, qui évoquent 53 millions d’euros en liquide remis entre 1995 et 2013 à l’ex-maire de Corbeil-Essonnes.

Jacques Rancière parle de « partage du sensible » pour définir cette opération esthétique de l’ordre des choses, qui produit du visible à condition de produire de l’invisible. Ici le visible est pour ainsi dire « énorme » : des jeunes issus des quartiers populaires ont joué le rôle d’intermédiaire pour la 5ème fortune de France, moyennant des millions d’euros. Ce récit du visible, reprenant les codes de la domination, décrit les quartiers comme les lieux d’élection de la corruption. Une autre version de l’histoire, à défendre pour l’avenir, est celle d’une révélation de l’invisible. Ces quartiers ont aussi été le lieu d’une résistance réelle, complexe et multiforme, qui a dû composer avec la folie des sommes en jeu et la menace permanente d’explosion, sous leur pression, de l’éco-système local. Quels liens, quelles solidarités, quelles certitudes peuvent-elles tenir face à un million d’euros ? En tant qu’élu, j’ai pu observer de près cette résistance, qui passait par un ensemble de pratiques, de contournements plus ou moins maîtrisés, échappant nécessairement aux grilles de lectures politiques traditionnelles, inaptes à appréhender ce qu’il se passait.

Comme ironisait Kery James à l’époque d’Ideal J, « jte braque même pour du toc »... Alors « que ferais-tu pour une poignée de dollars ? » Concernant les euros de Dassault, chacun, chacune avait une réponse. Contrairement au milliardaire qui n’avait aucun recul ni aucun esprit critique à l’égard de cette manière de fonctionner, les populations concernées ont sans cesse questionné les contradictions du système, ses effets délétères dont elles étaient les premières victimes. Cette critique se manifeste dans l’expression qui parcourt encore les rues à Corbeil-Essonnes : « l’argent maudit ».

L’expérience d’une résistance invisible et paradoxale n’est pas seulement un enseignement des années qui viennent de s’écouler. C’est la base pour faire de la politique à l’avenir. A Corbeil-Essonnes, et bien au-delà.

 

Ulysse Rabaté

Ex-Conseiller municipal de Corbeil-Essonnes
Chargé d’enseignement à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis

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