Politique partout, votants nulle part

Face à l'abstention, le ton de la déploration permet de neutraliser le caractère profondément conflictuel de ce qui est devenu un acte délibéré et même engagé : ne pas aller voter, refuser de donner une quelconque légitimité par la voie électorale. L’abstention est un champ de lutte comme les autres : nous sommes entrés dans l'ère de la grève des urnes et il est temps de mesurer à qu'elle n'est en aucun cas une ère de dépolitisation.

C’est désormais une séquence connue et ressassée avec ses acteurs, ses répliques phares et ses indignations sélectives : la soirée électorale en mode abstention massive.

D’un côté, le sempiternel « l’abstention est le premier parti de France » répété en boucle par les journalistes, de l’autre les larmes de crocodile des responsables des organisations traditionnelles qui ont appris à composer avec cette donnée. Celle-ci est bien insérée dans les logiques propres d'un champ politique plus que jamais "autonome" et isolé.

Il faut sortir immédiatement de la déploration : non, ce n'est pas la crise tout le monde. Les anciens ministres de Sarkozy sont en fête, les "sortants", souvent là depuis longtemps, sont reconduits parfois avec tout juste quelques milliers de voix.

Le ton de la déploration permet de neutraliser le caractère profondément conflictuel de ce qui est devenu un acte délibéré et même engagé : ne pas aller voter, refuser de donner une quelconque légitimité par la voie électorale.

Gardons en tête cette idée : l’abstention est un champ de lutte comme les autres : nous sommes entrés dans l'ère de la grève des urnes et il est temps de mesurer à quel point elle n'est en aucun cas une ère de dépolitisation.

Les quartiers populaires ont refusé d'aller voter dans des proportions stratosphériques. 81,5 % à Grigny (91), 83,9 % à Roubaix (59), 79,8 % à Creil (60), 76,3 % à La Courneuve (93), 88 % a Clichy-Sous-Bois (93), 79,4 % à Corbeil-Essonnes (91), 78, 6 % à Bondy (93)… Les chiffres de participation dans les territoires populaires donnent le tournis. En France, 82 % des 18-35 ans n’ont pas voté pour ce scrutin. 

Pourtant, quelques mois auparavant, alors que la crise sanitaire se muait en crise sociale dans de nombreux territoires, ce sont ces mêmes franges de la population qui se sont mobilisées dans des dynamiques solidaires remarquables. Les maraudes, les distributions alimentaires, les chaînes de solidarité contre l’isolement, sont nées spontanément et ont sur de nombreux territoires remplacé une action publique dépassée par les événements.

De même, depuis plusieurs années, les luttes modernes pour le climat, les combats féministes et anti-racistes, sont portées en premier lieu par des nouveaux mouvements, très jeunes, qui recomposent l’espace des mobilisations.

Tout cela, hors des élections. Dorénavant on peut même dire, contre les élections. Après le temps de l'esquive, nous sommes dans celui du conflit actif. L'expérience nous conduit à ne pas verser de larmes sur ce "Politique Beurk" et même à penser que ce conflit est salutaire : n'est-ce pas là le moteur de l'histoire et de la politique ?

Il y a quelque chose à voir entre d’un côté la mise à distance de la politique, et de l’autre les nouvelles formes de mobilisation dont l’obsession est paradoxalement de ne pas être récupéré par la politique. Comme si aujourd’hui, la seule manière possible de « bien faire » de la politique était d’en faire… Contre la politique. Une donnée qui structurait également le mouvement des Gilets Jaunes, dont la portée politique est de fait déconnectée pour l’heure de toute expression électorale.

La gauche est évidemment interpellée de manière singulière dans ce conflit : héritière d’une vision positive de l’engagement, la gauche telle que nous l’avons connue s’est construite sur cet accord minimal autour de l’idée que « la politique sert à quelque chose », sur un temps long rythmé par la promesse d’une société meilleure. A l’aune de ce futur-là, les « répétitions générales » composaient le passé, et le présent était en quelque sorte relativisé.

Mais il semble bien que l’horizon du temps s’est raccourci. Dans les luttes contemporaines, dans les mouvements protéiformes qui éclosent, au contraire, on ne trouve plus cette forme de sacralisation des « grands ancêtres » ou des précurseurs : le passé utile est récent, le futur pertinent est proche. Et à ce jeu du présent marqué par l’urgence climatique absolue, le champ politique établi apparaît nu comme l’empereur du conte d’Andersen : chaque moment politique que nous vivons (crise sanitaire, scrutin électoral) raisonne comme la voix des enfants qui disent tout haut « mais il n’a pas d’habits du tout ! ».

C’est en cela qu’un culture politique renouvelée peut trouver son unité idéologique : la libération et/ou le progrès doivent venir d’un regard sans concession sur le présent. Là où la culture dite « politique » et « de gauche » imposait une vision focalisée sur les forces sociales et productives et sur leur mobilisation, pour une victoire définitive inévitablement lointaine, la culture politique qui prend progressivement la relève s’impose comme discipline, comme méthode, et peut-être comme culture un devoir d’inventaire du présent et une sorte d’ exemplarité d’attitude : vis-à-vis de la planète, des comportements sexistes potentiels, des discriminations raciales ou sociales, de la maltraitance animale… C’est sans doute une nouvelle grammaire politique qui trouve ici son expression, dans des formes encore en mouvement.

Interrogée dans mon dernier livre[1], une personnalité qui a vécu le renversement d’une ancienne ville communiste dit que « le peuple de gauche a décidé de plus être de gauche, et même de plus être le peuple carrément ». Cette phrase nous vaccine contre la déploration : ni désespoir, ni même colère sourde, la grève des urnes est réalisée OKLM, en toute lucidité et dans la revendication d’une certaine expérience politique, souvent déniée mais pourtant bien présente. De nouveaux conflits s’installent et s’imposent. L’engagement des un-e-s et des autres est bien là et les votants vont réapparaître : pour autant les problèmes du champ politique traditionnel ne sont pas finis, ils sont même devant lui. Tant mieux.

 

[1]Rabaté, Ulysse, Politique Beurk Beurk. Les quartiers populaires et la gauche : conflits, esquives et transmissions, Paris, Editions du Croquant, 2021.

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