Que nous apprend la COVID ?

Mortalité et géographie Mortalité et contamination Mesures de distanciation et pathologies Soin, "care" et bon sens

 

  • Regard d'un praticien du soin (8 ans sage-femme, 7 ans kinésithérapeute en CHU 6 ans en service de réanimation médicale et 1 an en orthopédie, depuis 12 ans micro-kinésithérapeute en libéral) sur la crise de la Covid et sa gestion étatique.

     

     

    Que nous apprend la COVID ?

     

     

     

    « Quand le sage montre la lune l’idiot regarde le doigt. », proverbe chinois.

     

    Qu’est-ce que le doigt ? Le doigt c’est la COVID, c’est un virus, qui a une létalité très variable selon le territoire géographique touché.

     

    Qu’est-ce que la lune dans ce cas ? La lune, c’est la carte de la létalité.

     

    Cette carte est celle de la désespérance humaine, essentiellement celle de la désespérance économique, et en conséquence celle de l'isolement et du manque de soin, dans le sens de « care ».

     

     

     

    1- Mortalité et géographie

     

    Observons les lieux où le virus a une létalité importante.

     

    En France :

     

    Le grand quart Nord-Est, lieu qui subit depuis des dizaines d’années des catastrophes économiques en série : mines, aciéries, grosses entreprises et sous-traitants qui ferment les uns après les autres ;

     

    La Seine Saint Denis, lieu de concentration de misère, d’immigration pauvre, d’accumulation de handicaps, département dépouillé de ses richesses ou ne profitant pas du potentiel de redistribution qui a pu être de bien meilleure façon effectuée dans le passé de notre pays. Et d’ailleurs la population immigrée de l’ensemble du territoire français a une mortalité, par rapport au nombre de cas, double de celle des français installés (cf. « Immigrés, une mortalité deux fois plus élevée face à la pandémie », journal Le Monde, 9/07/2020). La désespérance est forte, si l’on songe aux différents plafonds de verre qui sont opposés à ces personnes : à l’embauche, au logement, aux pré-jugés, aux policiers, etc.

     

    Et les résidents des EHPADs, lieux dont le nom n’est pas exactement synonyme d’espoir et où sont concentrés nos concitoyens fragiles de par leur grand âge et leur état de santé altéré. (cf. notamment Michèle Delaunay, « L’isolement individuel en Ehpad a été une erreur », journal Le Monde, 30/07/2020)

     

     

     

    Dans le monde, même adéquation entre mortalité et désespérance :

     

    Aux Etats-Unis, les noirs sont sur-représentés : 2,5 fois plus de morts que parmi la population blanche. Cet écart reflète les différences de conditions de vie (cf. notamment « Le «racisme environnemental», une bombe politique » par J. Lindgaard, Médiapart, 18/07/2020) ;

     

    L’Italie du Nord, qui même si elle est très industrialisée, est un lieu de très grande pauvreté où les gens multiplient les doubles emplois ;

     

    L’Espagne, pays qui sort tout juste d’une énorme crise immobilière et de la répression démesurée du référendum Catalan ;

     

    Le Brésil, qui depuis des décennies est sujet à la pauvreté, à la criminalité, et dénombre plus de 20 morts par 10000 habitants tous les ans (chiffre donné par l'office des nations unies contre la drogue et le crime), comparativement en France c'est 1 à 2, donc 10 à 20 fois moins

     

    Etc. Etc.

     

     

     

    Plus encore que la désespérance, c’est la peur du quotidien, qui va toucher tous les fragiles, les laissés pour compte de la société, ceux qui n’osent rien dire de peur de détruire tout ce qu’il leur reste : le lien humain avec leurs proches.

     

    Ils n’osent pas « l’ouvrir » ça a pu durer très longtemps dans leur vie (la maladie touche majoritairement les anciens) et curieusement, l’œdème meurtrier provoqué par le virus est laryngé et bronchique (les organes de la phonation) dans ce qui ressemble à s’y méprendre à un état de mal asthmatique qui dure jusqu’à 15 jours et dont on peut mourir, car on meurt encore aujourd'hui de crise d’asthme.

     

    Or quand on est aisé tout est absorbable, l’argent protège ; quand on est fragile tout devient danger de mort et de séparation pour soi et ses proches.

     

     

     

    2- Mortalité et contamination

     

    Les études chiffrées (cf. notamment « Les chiffres de la mortalité liée au Covid-19 : premier bilan », Laurent Mucchielli, Médiapart, 06/06/2020) montrent une totale inadéquation entre l’arrivée de la contamination et la mortalité en France.

     

    Cela montre en fait que le confinement a bien été imposé en France après la dissémination de l’épidémie, car sa levée n’a entrainé aucun ralentissement de la baisse des hospitalisations qui se sont stabilisées à un bas niveau.

     

     

     

    Aujourd’hui les médias et les politiques incompétents font peur en mélangeant mortalité et contamination. En pleine crise, on parlait de morts et d’hospitalisation en réanimation, aujourd’hui il n'est question que de « cluster », comme celui de Mayenne, où 2 lits de réanimation sont occupés à Laval par des patients COVID : où est le sens de la mesure ? Quel sens cela a-t-il de confondre mortalité et contamination ? En fait, les hommes politiques, qui ont eu une conduite pitoyable en début de crise, cherchent maintenant à se refaire une virginité et exagèrent sans retenue toutes leurs actions, et cela à nouveau au détriment de la santé de la population.

     

     

     

    En effet on prône la distanciation sociale comme moyen de protection, or quand on sait qu’un enfant bien nourri et changé quand il le faut va mourir s’il n’est pas nourri de contacts physiques, de câlins et de paroles, on ne peut que s'interroger. Que va donner pour toute une population la restriction des contacts physiques ? Qu’est ce qui fait plus de bien a la santé que les contacts physiques, la chaleur de l’autre contre son corps ? Rien.

     

    Mais ces injonctions de distanciation, portées par la peur, s'appliquent à des êtres humains et non pas à des systèmes théoriques et mécanistes (même si les pièces d'un moteur ont elles aussi besoin d'huile pour fonctionner). Cette version de la science n’a ni cœur ni sagesse. L’efficacité sans cesse prouvée des « unités kangourous » (cf. « Les soins kangourou : Pourquoi est-ce efficace ? », Midwifery Today, n°44 hiver 1997), dans les services de prématurés n’a amené que des modifications à la marge des protocoles de soins en néonatologie, au profit d’un contrôle technique toujours omniprésent, la plupart des médecins n’ayant définitivement toujours aucune confiance dans le comportement des mères jugé non rationnel et puis, il n’y a pas d’outils qui fait « bip bip » pour mesurer le bénéfice de l’amour d’une mère et du temps passé à se rassurer dans ses bras. Si on veut moins de désespérance, il faut plus de contact et de solidarité, d’humanité et de tendresse, et ne pas faire « la chasse au bisou ».

     

     

     

    3- Mesures de distanciation et pathologies

     

    Dans mon cabinet, je commence à voir en soin des anciens ou des jeunes qui ont vécu l’épisode COVID comme une souffrance et leur corps le marque. (Cf. notamment, « En Argentine, paradis des psys, le confinement dure et pèse sur le moral », Camille Audibert, Médiapart, 22/07/2020.)

     

    Les patients viennent me consulter pour des maux physiques mais leurs premières paroles expriment leurs souffrances psychologiques. Quelques exemples :

     

    Mme F., 86 ans : « On m’a volé 2 mois de ma vie à m’interdire tout contact avec mes enfants et petits-enfants. » Symptômes : constipation sévère et douleurs abdominales invalidantes.

     

    Mme X., 58 ans, handicapée, n’a pas pu embrasser sa fille pendant 2 mois. Symptôme : sciatique déclarée au lever de l’interdiction de contact.

     

    Mme Y., 54 ans, dont la mère est en EHPAD avec un Alzheimer, interdite de visite pendant 3 mois et n’a pu au dé-confinement ne la voir qu'une demie heure derrière une vitre. Symptôme : apparition d’un ganglion inquiétant à l’aine gauche et très visible souffrance psychologique.

     

    Le pic est passé, cependant les fragiles non contaminés vont progressivement l’être. La récession économique débute, les pauvres seront encore plus pauvres et encore plus touchés. Les riches actionnaires ne seront pas impactés, si ce n'est à la marge. Nous préparons donc probablement une seconde vague, dès qu'arrivera un  nouveau virus.

     

     

     

    4- Soin, « care » et bon sens

     

    La décision prise, sans concertation, sans réflexion et sans connaissance, de lever le confinement était excellente. Les consignes de masquage de toute la population est délirante, inconséquente, en plus d’être une vaste fumisterie.

     

    En effet qui, hors les professionnels de santé, change de masque toutes les 4 heures et se brûle les mains au gel hydro-alcoolique 30 fois par jour quand il fait son shopping ? Qui, hors les paranoïaques, lave son masque en tissu tous les jours ? Qui, hors les maniaques, fait des lessives à 60°, pour quelques masques (cette mesure a dû être inventée par une personne qui ne fait jamais de lessive) ? Quand on ne se prête pas le masque pour aller acheter du pain…, un masque soigneusement rangé dans la poche depuis le mois de mai…

     

    Ce comportement très ordinaire est probablement celui de la plupart d'entre nous, et aussi celui de ceux qui dans les médias nous abreuvent de déclarations anxiogènes.

     

     

     

    Que peux t’on reprocher à nos gouvernants ?

     

    En l'état des connaissances avant et pendant la crise :

     

    - sous équipement médical lié à des politiques de santé héritées et assumées des années passées, induisant un manque de lits d’hospitalisation aux urgences, en réanimation et dans les services hospitaliers en général qui auraient été débordés de toute manière par une simple épidémie de grippe, rappelons-nous aussi que les services d'urgence étaient en grève depuis plusieurs mois avant l'épidémie ;

     

    - manque de masques et de matériels de protection là où ils étaient théoriquement indispensables : dans les structures de soin ;

     

    - défaut total de tests sérologiques ;

     

    - retard dans les réactions, le virus était déjà largement disséminé en France avant la mise en place du confinement ;

     

    - défaut d'anticipation de ce que le confinement entraînerait pour les autres pathologies négligées par force durant plus de 2 mois, par exemple, toute personne très âgée avec une fracture de hanche non opérée rapidement est en risque majeur de décès dans les mois qui suivent, c'est une complication classique de l'immobilité forcée du sujet âgé qui va se démuscler à grande vitesse, ce dont il risque de ne pas se remettre  ;

     

    - « euthanasie » au Loroxyl° des patients âgés en EHPAD (je ne me souviens pas que ce soit légal, auquel cas, c’est un crime).

     

     

     

    Aujourd’hui, dans ce qui est une post crise, le mélange des genres dans les informations, entre le compte de la mortalité par jour et celui du nombre d’infections.

     

    Pour dire à quel point le système est fou, la semaine dernière : dépêche de l’AFP « France/coronavirus : première hausse du nombre de malades en réanimation depuis avril » (cf. AFP, Médiapart, 30/07/2020) tire la sonnette d’alarme concernant la reprise de l’infection par le coronavirus. A la lecture de l'article, on apprend finalement que l'augmentation du nombre de patient en réanimation se limite à un lit en plus que la veille, et que c'est la première fois que ce chiffre progresse depuis le 9 avril, il était ce jour-là de 381 cas sévères en réanimation, 382 donc le 30 juillet.

     

    De surcroît la dépêche crée la confusion entre les 1000 nouveaux contaminés par jour au coronavirus (1/60000 en France) identifiés grâce au dépistage, dont la majorité sont asymptomatiques, et les 5375 hospitalisées pour toute la France, un pays de 60 millions d'habitants (1/11000) et les 381 hospitalisés en réanimation (1/157000, ce qui ferait un seul malade en réanimation pour toute la ville de Grenoble par exemple). Le titre est tapageur et anxiogène pour une hausse limitée à une personne.

     

    En revanche je crains d'avoir de nouveaux patients qui déclarent toute sorte de pathologies liées à la distanciation physique et sociale que ces gros titres tentent de justifier.

     

     

     

    En conclusion prendre soin de la population ce n'est pas créer des barrières physiques mais c'est créer du lien, développer de la chaleur humaine et lutter contre la paupérisation d'une grande partie de la population.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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