Les algorithmes de recommandation des géants du web, fossoyeurs de la démocratie ?

Nous sommes régulièrement mis en garde contre les réseaux sociaux, dont les algorithmes de recommandation menaceraient la pluralité d'opinions. À l'inverse, les médias traditionnels proposeraient des mises en perspective, des débats contradictoires, qui permettraient de développer notre esprit critique. Une opposition assez douteuse.

C’est devenu un lieu commun : à travers leurs algorithmes, les réseaux sociaux nous enferment dans nos croyances. En nous donnant à voir ce que nous préférons voir, ils nous confortent dans nos idées, et nous empêchent d’accéder à une information de qualité, qui reflèterait les différents points de vue. Nous sommes régulièrement mis en garde contre ce phénomène, que certains qualifient de « défi pour nos démocraties ».

C’est une démarche louable : les réseaux sociaux constituent un phénomène assez nouveau, qui a pris une part importante dans nos vies depuis une dizaine d’années. La manière dont ils nous recommandent des contenus a sans aucun doute une influence sur nos comportements, et, à ce titre, elle doit être interrogée.

Cependant, je suis assez mal à l’aise avec l’opposition que certains voudraient construire, entre d’une part des réseaux sociaux, où nous serions manipulés, et d’autre part des médias dits traditionnels, qui nous garantirait l’accès à une information pluraliste. Pour expliquer ce point, je vous propose de revenir deux ans en arrière, en juillet 2019, soit 9 mois avant le début de la pandémie du Covid – autant dire il y a une éternité.

Nous étions en pleine polémique sur les dîners organisés par François de Rugy : il avait utilisé les fonds et moyens publics pour inviter ses amis à des réceptions fastueuses. Parmi ses convives, un certain Jean-Michel Aphatie, journaliste politique plutôt sympathique, grand habitué des émissions de radio et de télévision. Pris la main dans le sac, il avait dû se justifier : "J'ai été associé à ce dîner, qui a l'air d'être le premier, je ne me souviens plus la date, par un filtre amical et pas professionnel. Ma femme connaît l'épouse de François de Rugy et c'est par elle qu'est venue l'invitation."

Mettons nous à sa place un instant : il est journaliste, sa femme travaille dans la presse, les amies de sa femme sont journalistes. Parmi celles-ci, on trouve Séverine Servat de Rugy, épouse du président de l’Assemblée nationale. Effectivement, comment, dans ce contexte, faire la distinction entre un dîner chez une personnalité politique et un dîner entre amis ? Jean-Michel Aphatie est certainement de bonne foi.

Cette histoire pourrait être tout à fait anecdotique… mais les couples de responsables politiques et de journalistes relèvent plutôt de la règle que de l’exception, comme en témoigne cette longue liste de couples, actuels ou passés :

  • Béatrice Schönberg (France 2) et Jean-Louis Borloo (UDI)

  • Léa Salamé (France Inter) et Raphaël Glucksmann (Place Publique)

  • Audrey Pulvar (France Télévisions) et Arnaud Montebourg (PS)

  • Anne Sinclair (TF1) et Dominque Strauss-Kahn (PS)

  • Séverine Servat de Rugy (Gala) et François de Rugy (LREM)

  • Valérie Trierweiler (Paris Match) et François Hollande (PS)

  • Isabelle Saporta (RTL) et Yannick Jadot (EELV)

  • Valérie de Senneville (Les Echos) et Michel Sapin (PS)

  • Christine Ockrent (France Télévisions) et Bernard Kouchner (PS)

  • Marie Drucker (France Télévisions) et François Baroin (LR)

  • Nathalie Bensahel (Nouvel Obs) et Vincent Peillon (PS)

  • Isabelle Juppé (La Croix) et Alain Juppé (LR)

  • Anna Cabana (Le journal du dimanche) et Jean-Michel Blanquer (LREM)

  • Claire Alet (Alternatives Economiques) et Pascal Canfin (LREM)

Je ne suis introduit ni dans le milieu des journalistes, ni dans celui des politiques, et je ne saurais dire avec certitude ce qu’il s’y passe. Mais, au regard de cette liste, on ne peut que conclure à une forte proximité des journalistes et des politiques : s’ils se marient entre eux, c’est bien qu’ils se fréquentent assidûment en privé ! Imaginons maintenant combien de situations telles que celle vécue par Jean-Michel Aphatie se sont produites : combien de journalistes ont été reçus à dîner et se sont demandés s’ils étaient en train de dîner avec une amie journaliste, ou bien avec un responsable politique ?

Revenons au fonctionnement des médias : à longueur de journée, des journalistes, amis des politiques, y commentent les mesures prises par le gouvernement, et interrogent des personnalités du monde politique, amis des journalistes, à ce sujet.
Et si l’enfermement dans les croyances se produisaient devant nos yeux, dans ces médias dits traditionnels, depuis des dizaines d’années ?
Et si les réseaux sociaux, malgré leurs défauts, apportaient finalement une amélioration de la pluralité plutôt qu’une dégradation ?
Au fond, est-ce que le reproche qui y est fait aux fameux algorithmes, ce n’est pas de prendre en compte une opinion qui ne l’était pas jusqu’ici : celle du téléspectateur ?

Il faut continuer à remettre en cause les algorithmes de recommandation des géants du web. Mais pas dans le cadre d’une opposition entre médias web et médias dit traditionnels : cela doit être à mon avis remis dans la perspective de la critique des médias en général.

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