Le Woke, où est le manifeste ?

C’est le nouveau combat des éditorialistes conservateurs : le mouvement « woke », importé des États-Unis, met en péril notre liberté d’expression, et risque de fracturer la société française. Alors, inquiets ?

Après les procès en islamo-gauchisme, les ministres et les éditorialistes ont trouvé un autre qualificatif pour tancer les gauchistes : le « woke ». Ce terme se décline sous différentes formes, telles que « wokisme », « culture woke »,  « mouvement woke », ou  « courant woke ». Quel est donc ce nouveau mal propagé par ces bolchéviques sans foi ni loi ? 

Le premier réflexe serait de poser la question aux personnes qui s’en revendiquent. Mais là, on tombe sur un os : personne ne semble se réclamer de ce mouvement de pensée, ni en France, ni ailleurs. Il s’agit d’un mot utilisé par certaines personnes pour en désigner d’autres.

Qu’ont-elles en tête quand elles l’emploient ? D’après les déclarations récentes à ce sujet, on comprend que le woke serait le volet culturel de la lutte contre les dominations : blanche, hétérosexuelle, coloniale, masculine, capitaliste.

« Volet culturel de la lutte contre les dominations » : cette définition serait rejetée par les utilisateurs du terme woke, car le concept de domination ne fait pas partie de leur vision du monde.

Les personnes qui pensent que ce concept est pertinent, quant à elles, observent qu’elle opère sur différents plans. Elle peut être inscrite dans la loi, comme l’apartheid en Afrique du Sud, ou les lois de ségrégation dans le sud des États-Unis jusqu’en 1964. Elle peut prendre des formes moins explicites : inégalités de salaires, discriminations à l’emploi, au logement, ou aux contrôles d’identité. Et enfin, la domination s’exerce à travers la culture : l’enseignement, les livres, les films...

C’est le cas lorsqu’un film ou un livre représente un groupe de personnes dominées de manière dévalorisante, comme Tintin au Congo. Ou encore quand un groupe est sous-représenté dans un média, par exemple les classes populaires à la télévision française. Le langage lui-même peut être vecteur de domination – c’est en tout cas ce que pensent les promoteurs du point médian et de l’écriture inclusive.

La déconstruction de ce mécanisme est loin d’être une nouvelle marotte des gauchistes.

Adolescent dans les années 90, j’entendais parfois les adultes de mon entourage dire que le communisme avait moins de pertinence qu’avant, qu’il était en quelque sorte démodé. J’avais demandé à mon grand-père communiste ce qu’il en pensait. Il avait choisi de partir d’un élément de mon quotidien : « tu vois, ces séries, qui mettent en scène des personnes fortunées ? Il y en a beaucoup à la télévision, non ? ». Je pense qu’il avait en tête Dallas et les séries des années 80 du même acabit. « Le but est de te faire accepter qu’il y ait des personnes qui aient beaucoup d’argent, que tu trouves ça normal ». Mon grand-père, né en 1910, baignait-il déjà en pleine culture woke ?

La rhétorique du « woke » rappelle très fortement celle du « politiquement correct », qui donnait des sueurs froides aux intellectuels de droite dans les années 90.

Ils le désignaient alors comme une grave menace pour la liberté d’expression. Jacques Julliard, éditorialiste au Nouvel Observateur, expliquait en 1989 que « l’angélisme américain » avait engendré la « dictature du “politically correct”, c’est-à-dire un véritable maccarthysme de gauche ». Sans surprise, on retrouvait déjà Pascal Bruckner parmi les contempteurs de ce phénomène. Son indignation à ce sujet s’inscrit parfaitement dans son combat contre la « tyrannie de la pénitence », comme celui d’Elisabeth Lévy contre les « maîtres censeurs ».

30 ans après la déclaration alarmiste de Jacques Julliard, la liberté d’expression a-t-elle cédé sous les coups de butoir du politiquement correct et du « mouvement woke » ? D’après Bruckner et Finkielkraut, sans aucun doute. Quand on regarde le temps total consacré dans les médias à dénoncer les causes de gauche, c’est nettement moins clair.

En particulier, à partir du moment où le président de la république et les membres du gouvernement eux-mêmes conspuent les antiracistes et le féminisme intersectionnel, il est compliqué de prétendre qu’il est devenu difficile de critiquer la lutte contre la domination. Nous avons donc assez de recul pour tirer le bilan : les opposants au politiquement correct n’ont finalement pas été privés de temps d’antenne ; ils ont toujours pignon sur rue. Ouf, nous l’avons échappé belle.

D’autres reproches sont formulés à l’encontre du « woke ». Une argumentation classique consiste à nier ou minimiser la domination à l’œuvre. Typiquement, on reprochera aux militants de méconnaître les avancées qui ont eu lieu dans les dernières décennies, ou bien de ne pas voir qu’il existe de nombreux pays dans lesquelles la situation est bien pire que chez nous. L’idée est la suivante : si ma femme me reproche de l’avoir trompée, je peux toujours lui faire remarquer que le voisin, lui, a trompé son épouse avec la sœur de celle-ci. De quoi se plaint-elle ?

J’ai écrit plus haut que la domination ne faisait pas partie de la vision du monde des conservateurs. Ce n’est pas tout à fait vrai : ils comprennent en général que les noirs américains subissaient des discriminations dans les années 60, et trouvent justifié le combat des femmes françaises pour le droit à l’avortement dans les années 70. Mais ils ont un problème avec le concept de domination ici et maintenant. La lutte des classes pourquoi pas, mais certainement pas dans la France des années 2020. Black Lives Matter, à la limite, mais Assa Traoré, c’est non.

Il arrive aussi qu’on reproche au « woke » de noyer la lutte contre la domination capitaliste dans des enjeux de race, de genre ou d'orientation sexuelle. La lutte des classes serait la mère de toutes les batailles, et les militants LGBT, féministes et antiracistes l’auraient perdu de vue. A mon sens, la notion d’intersectionnalité a apporté une réponse claire à cette objection. Elle souligne le caractère commun de ces différentes luttes, et identifie leur convergence comme une condition importante de leurs succès.

Les détracteurs du « woke » concentrent parfois leur critique sur l’aspect culturel : d’accord pour la lutte contre la domination, mais pourquoi cibler le langage, le cinéma et les livres ? Dans cette idée, les militants de gauche auraient raison sur le fond, mais se tromperaient d’outil. Barack Obama a fait une déclaration de ce type en 2019 : « Il y a des gens qui pensent que, pour changer les choses, il suffit de constamment juger et critiquer les autres ». Sous-entendu : ces militants auraient laissé tomber le reste du travail militant, par exemple l'aide aux dominés, ou le fait des briguer des mandats électoraux.

Il me semble que ce reproche repose sur une profonde méconnaissance du militantisme.

L’écriture inclusive et la critique des films de Disney ne sont pas les principaux chevaux de bataille des féministes. Pas plus que la couleur de peau des traducteurs pour les militants antiracistes. Si les détracteurs du « woke » ont cette image-là, c’est à mon avis parce que les luttes sont structurellement invisibilisées.

Un exemple récent : pendant la pandémie de Covid-19, les journaux télévisés ont assez largement fait état la situation très difficile des étudiants. L’UNEF, deuxième syndicat étudiant, alerte depuis des années sur la précarité des étudiants, et sur la nécessité de réformer les aides dont ils bénéficient. En avril 2021, Mélanie Luce, sa présidente, faisait remarquer que « notre quotidien est d’accueillir des jeunes en larmes qui n’ont pas de quoi se nourrir. Et nous ne sommes pas invités sur les plateaux de télévision pour en parler ». Lorsqu’elle a été invitée sur Europe 1, elle a principalement été interrogée sur les réunions non-mixtes de l’UNEF. En étudiant les invitations des matinales radio de mars à avril 2020, Acrimed a mis en évidence l’exposition médiatique ridiculement faible des syndicalistes et des militants associatifs en général.

Dans ce contexte, que nous est-il donné à voir du militantisme ? Il ne reste plus que ce que les éditorialistes conservateurs souhaitent commenter : le changement de titre du roman Dix Petits Nègres d’Agatha Christie, ou le blocage de la représentation des Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne en 2019.

C’est à mon avis une donnée essentielle du militantisme : les causes n’existeront auprès du grand public qu’à travers leur volet culturel. Cela en fait l'unique outil de sensibilisation du grand public.

Faudrait-il y renoncer, au risque de ne plus exister auprès de lui ? L’avantage serait bien sûr de ne se mettre personne, ou presque, à dos. Mais c’est à mon avis une mauvaise stratégie. La domination étant fondamentalement un rapport de force, il est illusoire de croire que la lutte contre elle ne déclenchera pas d’hostilité. Chercher l’apaisement, c’est se soumettre au rapport de force.

Les militants passés à la postérité, comme Martin Luther King, sont souvent loués pour leur refus du rapport de force. Mais c’est une réécriture de l’histoire, car il disait tout autre chose : « J’en suis presque arrivé à la regrettable conclusion que la grande pierre d’achoppement des noirs dans leur marche vers la liberté n’est pas l’homme du White Citizen’s Council ou du Ku Klux Klan, mais le blanc modéré qui est plus attaché à "l’ordre" qu’à la justice ; qui préfère une paix négative qui est absence de tension à une paix positive qui est la présence de la justice ».

Bref : continuons à déboulonner les statues.

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