Les dirigeants d'entreprise : l'éthique du mépris

Anne est la directrice générale de Transacteo, une entreprise de logiciels située en région parisienne. Quels sont ses secrets pour se sentir légitime à un tel poste ? Comment fait-elle pour donner le change ?

Tout en haut de la pyramide hiérarchique trône Anne, la directrice générale de Transacteo. Un poste auquel elle a été nommée il y a maintenant quelques années par les actionnaires qui ont racheté l’entreprise. En présidant à la destinée de 300 personnes, Anne porte une lourde responsabilité.

Parfois, le vulgaire employé essaie de se mettre à sa place : comment fait-elle pour supporter tant de pression ? Et comment est-elle parvenue à tenir le choc lors de son arrivée à son poste ? Bombardée au sommet, sans rien connaître de l’entreprise, alors que des dizaines de personnes connaissent la boutique sur le bout des doigts ? Comment assumer ce pouvoir, comment se sentir légitime quand on ne connaît rien ?

Il faut le reconnaître, ça n’est pas facile. Mais, après quelques années, Anne a su s’imposer auprès de ses collaborateurs. Quelle est donc sa recette ? D’abord, ne pas douter. Pour inspirer la confiance, il faut d’abord se faire confiance. Facile à dire mais… est-ce que ça se décrète de ne pas douter ? Pas vraiment. Une prédisposition est nécessaire : il faut, au fond de soi, être peu sujet au doute.

Heureusement, tout dans le passé d’Anne lui confère cette confiance. Ses parents exerçaient eux mêmes des responsabilités de dirigeants, ça lui est donc plus naturel qu’à d’autres. Toute jeune déjà, elle les a vus commander au personnel de maison, aux employés, aux fournisseurs. L’institution scolaire a repassé une couche là-dessus : comme tous les bons élèves, elle est certaine de sa capacité à raisonner et à convaincre. Bref, tout le monde a été là pour lui rappeler qu’elle est née pour s’attaquer à tout sujet, et peu importe qu’elle n’en ait pas la moindre connaissance.

Tout cela est nécessaire, mais pas suffisant. Tapi dans l’ombre, le doute guette, prêt à bondir sur sa proie. Pour le tenir à distance, Anne a développé des mécanismes de défense. Lorsqu’elle a rencontré Patrick, son prédécesseur, Anne a aussitôt cherché des raisons de ne pas se sentir impressionnée, rabaissée par son expérience. Inconsciemment, dans le but de préserver son assurance, elle s’est employée à le diminuer. Au bout de quelques heures, son opinion était faite : Patrick était un ringard, qui n’avait pas du tout compris les jeunes générations, il était resté bloqué sur de vieilles théories obsolètes, et je ne vous parle pas de ses choix d’investissement !

Elle a ensuite recruté sa garde rapprochée, et les a placés aux postes clés de l’entreprise. Sans quoi, les personnes déjà en place n’auraient cesser de lui rappeler sa faible connaissance des différents sujets de l’entreprise. Cela aurait été désagréable, et aurait limité sa capacité à exprimer ses points de vue et à les imposer. Elle s’est privée au passage de connaissances utiles, mais au fond elle sait la matière dont le capitalisme est fait : de la capacité des dirigeants à dominer les employés, et pas de l’expertise de ces derniers. S’ils sont mécontents et qu’ils partent, peu importe, personne n’est irremplaçable.

À l’arrivée de ses nouveaux lieutenants, elle leur a brossé un tableau sinistre de l’entreprise : mal gérée, en perdition, Transacteo attendait patiemment l’arrivée d’Anne et de son équipe, venus pour lui donner un nouveau souffle.
« Il y a encore beaucoup de résistance au changement, mais ils vont rapidement se rendre compte qu’on leur apporte un vent de modernité indispensable ! » leur a-t-elle dit.

Pour Anne et son comité de direction, avec du courage et un peu d’audace, ils parviendraient sans difficulté à faire de Transacteo, cette vieille dame, un jeune étalon fougueux. Pour illustrer son propos, elle leur a parlé de Patrick : ha ha ha, mais qu’il était gauche celui-là, vous l’auriez vu ! Il portait des habits d’un autre temps… il ne comprenait pas du tout l’époque !

Depuis, pas un comité de direction sans qu’Anne ne parle de Patrick. Il est l’objet de ses moqueries, et la cause de tous ses problèmes. Mais pourquoi donc avait-il fait ci… et si seulement il n’avait pas fait ça ! Une veille ficelle : c’est ce que font toutes les personnalités politiques qui héritent d’un mandat tenu par leur opposition. « Le bilan est catastrophique, nous partons de bien bas ! » Si je rate, c’est la faute de mon prédécesseur, et si j’améliore ne serait-ce qu’un peu, c’est que je suis un héros.

Cette stratégie n’a bien sûr qu’un temps : au fur et à mesure que les années passent, il devient de plus en plus difficile d’incriminer Patrick. C’est Anne qui porte la responsabilité des résultats de l’entreprise. Ça ne l’empêche pas d’être de mauvaise foi et de pester régulièrement contre « cette entreprise » dont elle feint de découvrir le fonctionnement. Mais plus le temps passe, et plus le bilan devient le sien. En toute cohérence, elle commence à le trouver de plus en plus beau.

Jusqu’à ce que l’entreprise soit rachetée, et que le futur directeur général, Karim, repeigne tout en noir, et passe son temps à vouer Anne aux gémonies.

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