« Europe » Ecologie Les Verts ? Qu’est-ce que cela veut dire en 2021 ?

En 2005, les Français.e.s rejetaient par référendum le traité établissant une constitution pour l'Europe. Deux ans plus tard, le même texte, reformulé dans le traité de Lisbonne, était adopté par les chefs de gouvernements des Etats membres de l'Union. Comment défendre une position pro-européenne dans ce contexte ?

Je suis venu au monde au début des années 80, dans une famille aisée de région parisienne. Mes deux parents, à l’époque comme aujourd’hui, votent plutôt à gauche. Comme tout un chacun, leurs opinions politiques sont à la fois l’expression d’un cheminement intellectuel qui est leur est propre, qu’eux seuls peuvent expliquer, et de leur position au sein de la société, dont je peux parler.

Pour mon père, c’est l’héritage d’un père engagé pour le communisme, et une adolescence à Paris à l’époque de mai 68. Pour ma mère, rare femme détentrice d’un diplôme d’ingénieur dans une génération qui en comptaient très peu, le constat d’un écart entre ses capacités intellectuelles et la place qui lui était laissée dans le système de valeurs des conservateurs. Pour l’un et l’autre, la situation de salarié dans une grande entreprise, propice à la sympathie avec les luttes syndicales, et pas à la défiance des professions libérales envers l’état et la fiscalité, typique de l’ethos de droite. Enfin, leur jeunesse à une époque où les valeurs de gauche étaient véhiculées par une production culturelle éblouissante : Bob Dylan, Joan Baez, Renaud, Lennon, Nina Simone, pour ne citer que quelques exemples dans le domaine de la musique.

Sans surprise au vu de leurs conditions sociales, le Parti Socialiste correspondait assez bien à leur vision du monde et à leurs aspirations.

J’en viens à moi : quelles étaient mes opinions politiques, en tant que jeune francilien des années 90 ? Via ma trajectoire sociale, quelle couche est venue s'ajouter au substrat idéologique de mes parents ? Quelques éléments de notre histoire récente doivent être rappelés pour répondre à cette question.

De l’avis de plusieurs intellectuels contemporains, tels qu’Emmanuel Todd, Thomas Piketty, et Jérôme Fourquet, la massification de l'enseignement supérieur fait partie des évolutions majeures de la société française au cours des années 1980 et 1990 : les diplômés du supérieur comptent pour 34% des personnes nées entre 1968 et 1972, et 44% de celles nées entre 1978 et 1982 – une évolution qui a cours depuis les années 50, et qui a pris fin dans les années 2000 (source).

Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour un enfant de bourgeois ? Par rapport à l’époque de mes parents, le diplôme du supérieur était un signe moins distinctif qu’auparavant. En étant devenu accessible à davantage de personnes, il avait été banalisé, et était moins en mesure d’assurer à son détenteur une position élevée dans la société. Il fallait trouver des moyens supplémentaires de se distinguer.

Un deuxième facteur a été à mon avis déterminant pour l’expérience des jeunes des années 90 : la création du collège unique en 1975. Alors que mes parents avaient été séparés des enfants d’ouvriers à la fin de l’école primaire, j’étais susceptible de partager les bancs du collège avec eux. Même si les termes du sujet n’étaient sans doute pas formulés en ces termes par les parents d’élèves, ils en avaient une conscience très aigüe. J’en veux pour preuve la prégnance des stratégies de choix d’établissement, auxquelles les parents consacraient beaucoup de réflexion et de temps – et je pense que c’est toujours le cas aujourd’hui.

Les parents des milieux aisés souhaitaient que leurs enfants atterrissent dans le bon collège. Comprenez : celui avec le moins d’enfants de prolétaires. Comment éviter l'établissement du coin, auquel l’élève était assigné par la carte scolaire ? Comment se distinguer de la masse des élèves ? Il fallait jouer sur le choix des matières et des options. A mon époque, c’était la langue allemande, et dans certains cas l’option « allemand renforcé », dans un mouvement de surenchère de l’évitement des classes populaires.

Dans les représentations du système scolaire, ma réussite passait par la présence dans certains établissements et pas d’autres, et cette présence passait par l’étude de certaines langues étrangères. Comme beaucoup d’enfants de cadres de ma génération, je pense que c’est ainsi que l’importance des langues étrangères s’est imposée à moi.

Dans le même temps, la construction de l’Union européenne était un des projets majeurs du Parti Socialiste, activement promu par exemple par Mitterrand et Delors. Il y avait là un alignement parfait entre la stratégie scolaire de mes parents et la vision du parti qu’ils soutenaient : davantage d’Europe, c’était évidemment plus d’opportunités éducatives et professionnelles pour moi. Tout du moins, il n’y avait aucune dissonance entre les deux, et donc aucune raison d’interroger l’un ou l’autre.

Que ce soit par le biais de la sympathie de mes parents pour le PS, ou par mon environnement scolaire, j’étais amené à avoir une appréciation favorable de la construction européenne. A cela venaient s’ajouter les articles d’Okapi, le magazine de presse jeunesse que je lisais, et qui ne tarissait pas d’éloges sur la CEE. L’opinion publique était très partagée concernant l’Europe : le traité de Maastricht a été voté à un cheveu en 1992, avec 51% de oui. Une controverse dont Okapi, dans mon souvenir, ne faisait pas état…

J’ai mis beaucoup de temps à revoir ma position au sujet de la construction européenne. La traîtrise de l’adoption du traité de Lisbonne en 2007 après le rejet par référendum du traité pour la constitution européenne en 2005 ne m’avait même pas sautée aux yeux. J’habitais alors à l’étranger, ce qui explique certainement en partie mon désintérêt pour ces questions. Et, en tant que salarié, je bénéficiais de la libéralisation du commerce et des flux de capitaux qui avait eu lieu au cours des 25 années précédentes.

J’ai commencé à comprendre ce qui s'était passé en 2019, avec le film Adults in the Room, de Costa-Gavras, qui raconte les négociations de 2015 entre la Grèce et l’Eurogroupe, la réunion des ministres des finances des Etats membres l’Union européenne. En tirant le fil, je me suis rendu compte des carences de l’Union. Un défaut de transparence et de démocratie d’abord : comme le personnnage d’Yanis Varoufakis le fait remarquer dans le film de Costa-Gavras, les réunions de l’Eurogroupe ne font pas l’objet d’ordre du jour, ni de compte-rendus publics. Ensuite, la connivence entre les dirigeants de l’Union et les élites économiques, exposée au grand jour par le recrutement de José Manuel Barrosso, président de la commission européenne de 2004 à 214, par Goldman Sachs en 2016, en tant « Non-Executive Chairman of Goldman Sachs International ».

Mais au fond, sans tout à fait m’en rendre compte, je continuais à voir l’Union européenne comme un projet raisonnable, qui avait été malencontreusement dévoyé de ses objectifs initiaux. J’ai lu récemment le Choix du chômage, de Benoît Collombat et Damien Cuvillier – une bande dessinée que je recommande chaudement. Et j’ai dû revoir mon point de vue sur les intentions à l’origine de la construction européenne.

Les dirigeants de l’Union n’ont pas attendu 2005 pour voir regarder en face son rapport à la démocratie : le 7 décembre 1999, 8 ans avant l’adoption du Traité de Lisbonne, Jacques Delors qualifiait l’Union européenne de : « construction à l’allure technocratique et progressant sous l’égide d’une sorte de despotisme doux et éclairé » (source). « Despotisme doux et éclairé » : un bel oxymore, et une belle prédiction.

Quant à la complicité entre élites économique et dirigeants, c’est une tradition européenne solidement ancrée. Après son mandat de vice-président de la Commission européenne entre 1958 et 1967, Robert Marjolin, proche de Jean Monnet, est devenu membre du conseil d’administration du pétrolier Shell, et a travaillé pour la Chase Manhattan Bank, IBM, American Express et General Motors. C’est le même problème que Barosso : non seulement ce sont des entreprises privées, mais en plus la plupart d’entre elles sont américaines. Paul-Henri Spaak, un des « pères fondateurs de l’Union européenne », plusieurs fois Premier ministre de Belgique entre 1938 et 1949, puis numéro 2 de l’OTAN, a été membre du conseil d’administration de la Bell Telephone Manufacturing, filiale de la société américaine ITT.

La construction européenne ne se réduit pas à ses dimensions anti-démocratique et pro-business. Jean Monnet avait beau être un ancien banquier (vice-président de Blair & Co, filiale américaine de la Chase Manhattan Bank, puis créateur de la banque Monnet & Murnane Limited, implantée à Hong-Kong), il avait sans doute sincèrement pour objectif la paix et la prospérité des peuples européens. Mais ces dimensions sont à mon avis des aspects inhérents au projet européen. Plutôt qu’un dévoiement, la construction européenne telle qu’elle s’est faite correspond à une victoire sans équivoque de principes déjà présents à son commencement.

Cela suscite des interrogations majeures sur les projets des partis de gauche pro-europénne. Par exemple : que veut dire le mot « Europe » dans « Europe Ecologie Les Verts » ? Comment un projet d’émancipation peut-il s’inscrire dans une Europe intrinsèquement pro-business et anti-démocratique ? En 2021, il est difficile de faire l’impasse sur ces questions.

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