4 - Le retour d’Archè

Depuis dimanche soir s’enfle le prêche d'un supposé front républicain incluant... une majorité d'anti-républicains. Ce qui nous concerne est pourtant bien autre chose : après et contre Archè il s'agit de réinvestir la culture, le lien social, les libertés - tout ce qui ferait espoir.

Le retour d’Archè

Depuis dimanche soir, anticipé par des souhaits du premier ministre, s’enfle un mouvement  médiatico-politique double. D’abord pour s’affoler hystériquement de la poussée du Front national. Ensuite, notamment en provenance de la gauche de gouvernement, pour prêcher un « front républicain » en face de lui.

Cette espèce d’emballement compulsif, d’origine paradoxalement institutionnelle, appelle un certain nombre de remarques, justement au nom de l’esprit républicain (mais au sens étymologique du terme, certes pas comme l'entend pour son parti Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa).

Première remarque : beaucoup parmi ceux qui défendent l’esprit républicain alertent, depuis déjà un certain temps, sur la droitisation de la "gauche de gouvernement" française, qui s’est alignée de plus en plus sur les positions économiques du blairisme, les thématiques populistes de l’envahissement migratoire, la rhétorique sécuritaire du danger islamiste et de l'état d'urgence.

Cet alignement s’étant effectué sur des courants qui confinent justement à ceux du Front national, lui-même déjà rejoint dans les grandes lignes par la droite classique, on peut s’interroger sur le sérieux-même d’une telle prétention à contrecarrer l’extrême-droite. Une prétention qui s’acharne à droitiser les alliances après avoir droitisé les discours, revenant donc de fait à achever de désertifier le terrain de la gauche républicaine.

Une conclusion provisoire serait alors qu’il y a urgence à réoccuper ce terrain, le Front national n’étant pas le fond du problème – en quoi diable Madame Maréchal-Le Pen est-elle ainsi plus à « l’extrême droite » que Monsieur Estrosi ?

Il s’agit bien de travailler sur l’emploi, le vivre ensemble, la protection sociale et la solidarité, le maintien des libertés publiques, le loisir partagé, l’intérêt du débat collectif – tout le contraire de ce qu’a fait la gauche de gouvernement.

Deuxième remarque donc : parallèlement à la droitisation des discours, on a assisté à un appauvrissement des messages politiques et des pratiques de débat, jusqu’à un point de médiocrité affligeant. Ce ne serait donc pas seulement le terrain de la gauche républicaine qui serait à réinvestir, mais aussi et plus fondamentalement celui des idées : le niveau de pensée qui s’étale dans les média n’a ainsi jamais été aussi plat. Où sont les Camus, les Malraux et les Merleau-Ponty modernes ? Nous n’avons droit qu’à des Onfray, des Houellebecq et des Fienkielkraut, autant dire rien.

Cet appauvrissement des messages et du débat correspond lui-même à un appauvrissement des pratiques sociales. Là où ronge la précarité, là où l’école devient impuissante (puisque le chômage et le déclassement sont devenus structurels), le clientélisme, le népotisme, la corruption gagnent. On obtient un emploi de bonne qualité, mis à part aux concours publics (et pour ces derniers la concurrence devient impossible aux candidats de milieux culturels défavorisés), moins par compétence ou effort que par relations.

A ce point de vue les pratiques traversent globalement les clivages politiques supposés : Monsieur Hollande fait nommer son ex-compagne au gouvernement comme Jean-Marie Le Pen avait fait adouber sa fille à la tête du Front national. D’où vient alors que la droite extrême et l’extrême-droite, qui de ce point de vue en font un peu plus que les autres, se voient avantagés par l’électorat populaire, qu'on imaginerait avide de justice ?

La seule idée un peu originale que nous proposons ici est dès lors que la plupart des analystes (ou supposés tels) se trompent de cible en voyant l’attractivité du Front national dans sa capacité à mobiliser la peur ou la haine de l’autre, ainsi que dans son aptitude à réunir autour du « tous pourris sauf peut-être le FN ». Ce sera là notre troisième remarque.

Car les gens qui votent Front national ne sont pas tous au fond d’eux-mêmes profondément xénophobes, ni ne croient naïvement à la vertu du parti pour lequel ils se prononcent. 2015 n’est pas 1939, et les français d’aujourd’hui sont sans doute mieux au fait des réalités que les allemands de la République de Weimar.

On pourrait même dire que les partisans du Front national sont en général bien conscients qu’ils votent pour un parti népotiste et corrupteur.

De quoi s’agit-il alors ? D’identification au modèle possible : si j’ai du mal avec le travail, avec la relation sociale, avec l’affirmation de moi-même au sein du groupe, je prends parti pour ceux qui me ressemblent - ceux qui, avec le type de moyens que je peux mobiliser, réussissent.

"C’est donc d’abord parce qu’ils aboient et pleurnichent, qu'ils sont clientélistes et corrupteurs que je vote pour eux : ils sont ce que j’aimerais être, moi qui n’imagine plus pouvoir réussir par le mérite ou l’effort (j’ai parfois ou souvent déjà essayé)".

Mais dira-t-on, si il est certes un champion dans le domaine, pourquoi le Front national plutôt que les partis de droite classique, tout aussi affairistes, ou les partis de la gauche de gouvernement, tout aussi clientélistes ?

Pour une raison bien simple : parce que les couches culturelles et sociales qui votent Front national ne peuvent pas s’identifier à ces deux autres composantes de la vie politique, en ce qu’elles émanent de milieux sociaux (dynasties économiques) et culturels (énarques ou apparentés) qui ne sont pas les leurs.

Ce sont des jeunes peu diplômés et issus de couches sociales défavorisées qui votent surtout Front national : la chose n’est pas de l’ordre du hasard.

Il y aurait d’ailleurs à revenir sur cette affaire apparemment microscopique des statistiques ethniques qu’aurait élaborées Robert Ménard. L’important n’était pas effet que le maire de Béziers ait ou non fait procéder à une enquête sur les écoliers de sa ville, mais qu'il prétendait révéler que 60 % de ses habitants étaient musulmans.

60 % des habitants de Béziers musulmans ? Mais c'était à dormir debout !

Et pourtant personne ne l’a contredit, alors qu’il crevait les yeux que Robert Ménard racontait des conneries.

C’est justement là où, pour certaines catégories de population, il devenait attractif : "ce type dit n’importe quoi et on le laisse faire, on lui procure même de la publicité en allant le chicaner sur l'inessentiel de son message, voilà un modèle de réussite assimilable…"

Nous en sommes donc au retour d’Archè : la réapparition du primitif, de l'insignifiant, du grotesque, de l'indifférencié, du médiocre - le débordement enfin de ceux qui se croient tels parce que toutes les issues leur semblent bouchées.

Avec certes comme figures de proue un chef de guerre bégayant (François Hollande), un caporal vociférant (Manuel Carlos Valls Galfetti), un entrepreneur survolté (Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa) mais surtout, surtout, une propriétaire de fast food qui a réussi en vendant du rat avarié au prix du bœuf limousin (Marion Anne Perrine Le Pen) ou un bateleur qui prétend vous faire prendre des chrétiens, des bouddhistes, des juifs, des agnostiques ou des athées pour des salafistes, au prétexte qu'il les déclare musulmans (Robert Ménard).

Que voilà un destin enviable, qu’on vous nomme quatrième de rang dans la gargote, ou vendeur de billets pour le spectacle !

Dépasser Archè

Ne nous trompons donc pas de combat : le problème n’est vraiment pas de soutenir un énarque monté en grade, un responsable de chambrée et un avocat d’affaires contre une vendeuse de malbouffe et des illusionnistes.

Ce qui nous concerne est bien autre chose : réinvestir le travail, la culture, le lien social, les libertés, la transparence des parcours de réussite. Car après et contre Archè viennent l’élaboration, l’effort, la civilisation, l’entraide, le lien construit…

Après et contre Archè vient tout ce qui permet aux citoyens d’imaginer que ce n’est pas la médiocrité mimétique qui leur permettra de s’élever, mais l’ambition d’une existence de qualité, choisie et poursuivie avec de l'authenticité, de vrais liens, de vrais amis, et sans que les autres doivent en pâtir.

Tout ce qui redonne espoir.

Face à la démission institutionnelle qu'annonçait Eugène Enriquez (De la horde à l'Etat) nous avons de nouveau besoin de mythes fondateurs, de logos, de poïèsis.

 

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