C’est toujours la faute des filles, la faute des femmes, la faute des mères

« Le patriarcat n'est pas un malentendu dans l'histoire de l'humanité, c'est un fait avéré, une volonté de domination des hommes sur les femmes», Aurore Le Goff.

Petites filles, nous grandissons dans un environnement calme qu'on nous impose, nous apprenons le sérieux et l’application, nous intégrons la servitude et le dévouement.

Depuis notre plus jeune âge, on nous apprend les bonnes manières, la non-violence, on nous répète qu’il nous faut être polies, bien coiffées, jouer à la maman et à la poupée. On nous apprend qu’il faut donner, partager et savoir se sacrifier. On nous offre des robes à volant qu’il ne faut pas salir. On nous affirme que c’est joli d’avoir les cheveux longs même si ça fait mal quand ils sont emmêlés, même si ça tire pour être bien coiffé. Il faut se percer les oreilles. Il faut faire attention à ne pas montrer sa culotte quand on porte une jupe.

Nous devons être douces, conciliantes, bienveillantes envers les plus jeunes comme envers nos grands frères. Nous avons peu d’excuses et on exige beaucoup de nous. Notre chambre doit être rangée. Nous devons aider à mettre la table sans rechigner, apprendre à reconnaître un intérieur ordonné d’un foutoir insensé. On nous entraine à l’autonomie, au sens de l’initiative et à l’organisation. Et quand tout va mal, quand l’injustice règne, nous devons retenir nos larmes sous peine de passer pour des geignardes ou des pleurnicheuses.  

Nous jouons à la poupée, on nous lit des contes de fées, pas question de manier l’épée, pas question de hurler, il nous faut apprendre à se contrôler. La bagarre, les insultes et la violence nous n’y sommes pas préparées.

A l’adolescence, notre corps change, nous continuons à porter des jupes et à soigner notre apparence. Entre fierté et malaise, nous faisons l’expérience des première insultes, des premières moqueries, de nos premiers complexes que nous trainerons toute notre vie. Tout cela sans nous plaindre, parfois avec pudeur, parfois avec honte, souvent avec douleur. Celles qui refuseront de rentrer dans le moule seront souvent mises à l’écart, traitées comme des parias à défaut d’avoir été reconnues comme courageuses.

Jeunes femmes, on se fera siffler, interpeller vulgairement, mater. Les plus pudiques seront ignorées et moquées, les plus coquettes trainées dans la boue et insultées dès qu’elles auront le dos tourné. C’est aussi l’âge où l’on va intégrer les blagues graveleuses débitées en direct, où l’on va renouer avec l’immense étendue du champ lexical grossier autrefois réservé à nos aînées. Et puis ce sera bientôt le moment de l’angoisse, quand on tombera malheureusement sur un de ces mecs qui ne peut pas s’empêcher. Et ce sera notre faute d’ailleurs, qu’est-ce qu’on foutait dehors habillé comme ça ? Un pantalon si moulant, une robe aussi décolletée, on n’a pas idée, à moins qu’on ait envie de se faire violer.

Plus tard, certaines d’entre nous deviendront mères. Pour celles qui ne le veulent pas, bien que ce soit leur droit, on subodorera qu’elles ne tournent pas rond. Pour celles qui auront des enfants, elles auront le choix entre ne pas allaiter et rompre un lien avec bébé ou l’allaiter et le surprotéger. Si notre enfant est timide, c’est que nous l’aurons trop couvé, s’il est extraverti, c’est que nous ne l’aurons pas assez cadré. Quand il grandira, s’il a des difficultés, ce sera par manque de stimulations ou d’attention, par angoisse de l’avoir empêché de se tourner vers telle ou telle activité. S’il a des troubles psychologiques, il ne fera que porter ceux que nous avions refoulés.

La terre continuera de tourner, n’empêche que nous aurons toujours la charge de tout organiser, et gare à nous si une chose est oubliée. Il nous faudra constamment nettoyer, lister, dispatcher, ranger, faire les courses, cuisiner, sourire, soutenir, écouter. Et puis on pourra enfin aller se coucher, à moins qu’on ait encore à s’épiler.

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