Il suffit de regarder froidement les faits pour comprendre l’ampleur du scandale : Eurolinks, entreprise française spécialisée dans les composants métalliques de précision, continue de fournir des pièces essentielles à l’industrie de l’armement israélienne alors même que Gaza est broyée jour après jour par une offensive que de nombreuses ONG, juristes et spécialistes du droit international qualifient de processus génocidaire en violation du prétendu cessez-le-feu. La mécanique est connue, documentée, répétée : Israël dépend, pour une partie de ses productions militaires, d’un réseau d’entreprises étrangères qui lui fournit des éléments critiques. Eurolinks est de celles-là et c’est précisément cela qui heurte, dans une France où le gouvernement jure de manière grandiloquente vouloir œuvrer pour la paix tout en laissant prospérer les circuits industriels qui alimentent la machine génocidaire.
Depuis l’automne 2023, de nombreuses organisations militantes, des collectifs d’enquête citoyenne, des juristes et des syndicats se sont penchés sur la chaîne logistique dans laquelle s’insère Eurolinks. Ils ont mis au jour l’existence de livraisons régulières vers Israël, indirectes ou directes, transitant parfois par des intermédiaires européens, mais toujours au bénéfice final d’une industrie militaire engagée dans la destruction systématique de Gaza. Les pièces produites par Eurolinks, utilisées notamment dans des systèmes mécaniques de haute précision, trouvent leur place dans une économie de la mort qui ne cesse de s’intensifier à mesure que les quartiers s’effondrent, que les hôpitaux sont ciblés, que les familles disparaissent. Et comme toujours, les entreprises impliquées se réfugient derrière le même alibi : la pure technicité de leur production, leur supposée « neutralité », l’ignorance des usages finaux. Mais nul ne peut défendre sérieusement l’argument de l’ignorance : lorsqu’un État mène une campagne aussi brutale, documentée, médiatisée, ravageuse, toute participation matérielle, même minime, devient une part assumée de la chaîne de la barbarie.
À Marseille, la prise de conscience a pris un tour particulier, plus concret, presque viscéral. Une ville portuaire sait ce que signifie une cargaison, une livraison, une chaîne logistique. Elle sait que le politique se joue aussi dans les entrepôts, les docks, les conteneurs et les flux maritimes. Dans toute la ville, un constat s’est imposé avec une force que plus personne ne peut ignorer : pour une grande partie des Marseillaises et des Marseillais, ce sont aujourd’hui les portuaires qui incarnent le dernier point de rupture possible avec les cargaisons liées à Eurolinks et destinées au pouvoir accusé d’écraser Gaza. Leur rôle au cœur des flux maritimes fait d’eux non seulement des témoins, mais aux yeux de beaucoup les seuls capables d’enrayer une mécanique qui déshonore le pays. Dans un climat où les institutions tergiversent et où certains responsables se réfugient derrière des paravents juridiques, la population voit dans ces travailleuses et travailleurs une ligne de résistance brute, directe, qui refuse que Marseille devienne la courroie d’un carnage. Leur position n’est plus simplement professionnelle : elle est devenue, pour une partie de la ville, un verdict moral posé face à l’indifférence des puissants.
Cette situation met cruellement en lumière le rôle ambigu de l’État français, qui s’abrite derrière les régimes d’autorisation à l’exportation, tout en permettant à des entreprises comme Eurolinks de poursuivre leurs affaires comme si le droit international humanitaire n’était qu’un bruit de fond. À force d’inertie, de silence ou de faux-semblants, la France se retrouve prise dans une contradiction insoutenable : condamner verbalement les attaques contre les civils tout en laissant des acteurs économiques français contribuer à la continuation du génocide. C’est précisément cette duplicité que nous dénonçons ainsi que bon nombre de collectifs citoyens, qui voyons dans Eurolinks le symbole d’un problème beaucoup plus profond : la participation structurelle de l’économie française à des violences coloniales dont les conséquences sont connues, visibles, incontestables.
La colère qui monte aujourd’hui n’est pas une réaction épidermique ou émotionnelle : elle s’appuie sur des faits, des enquêtes, des documents, des livraisons repérées, analysées, recoupées. Elle s’appuie sur la réalité matérielle de Gaza, où chaque pièce mécanique produite en Europe peut devenir un fragment de plus dans la destruction d’un immeuble, d’une ambulance, d’une école, d’un corps humain. Il ne s’agit pas d’un slogan, mais d’une vérité politique profonde : lorsqu’une entreprise française participe, à quelque niveau que ce soit, à l’armement d’un État engagé dans une offensive génocidaire, la responsabilité n’est plus abstraite. Elle devient directe, tangible, urgente.
Dénoncer Eurolinks, aujourd’hui, ce n’est donc pas s’en prendre à une entreprise isolée. C’est rompre avec une logique économique qui normalise l’horreur, qui transforme la mort des Palestiniens en marché, et qui fait de la France un rouage parmi d’autres d’un dispositif de meurtre de masse. C’est refuser que notre territoire, nos ports, nos infrastructures, nos compétences techniques servent d’appui à des opérations que de nombreux spécialistes considèrent comme constitutives d’un génocide en cours. C’est réclamer que les entreprises françaises cessent immédiatement tout soutien matériel à l’offensive, que l’État assume enfin ses responsabilités, et que la société civile continue d’exiger que plus aucune caisse, plus aucune pièce, plus aucun composant ne parte de chez nous pour aller nourrir l’appareil de mort.
Tant que cela continuera, tant que des entreprises comme Eurolinks feront passer la rentabilité avant l’éthique la plus élémentaire, tant que les pouvoirs publics garderont les yeux baissés, la colère sera légitime. Et elle continuera de grandir, parce qu’elle a raison d’exiger une rupture : la rupture entre une économie française et un génocide en cours.