Quand l’abandon d’un peuple devient une méthode de domination mondiale
Depuis plus de 77 ans, la Palestine n’est pas uniquement un territoire occupé. Elle est devenue un espace d’expérimentation politique et militaire où s’élabore une forme moderne d’impérialisme. Ce qui s’y joue dépasse largement le cadre du Moyen-Orient. La Palestine est le lieu où ont été testées, affinées puis normalisées des pratiques de domination fondées sur la dépossession, la militarisation permanente et l’écrasement des résistances populaires (et ce par des méthodes toujours plus déshumanisantes). Ce laboratoire colonial, opéré par Israël avec le soutien total des États-Unis, a façonné une doctrine impériale aujourd’hui exportée à l’échelle mondiale.
Le rôle d’Israël dans cette architecture n’est ni conjoncturel ni secondaire. Il constitue un pivot stratégique essentiel de la politique impériale américaine. Depuis la création de l’État israélien, Washington a injecté des sommes colossales dans son appareil militaire, faisant d’Israël le principal bénéficiaire historique de l’aide militaire américaine. Ce soutien massif n’est pas seulement une garantie de supériorité militaire régionale ; il fait d’Israël un avant-poste technologique et sécuritaire de l’ordre impérial occidental. Cette relation révèle une contradiction frappante : alors que la population américaine est privée de protections sociales élémentaires, Israël bénéficie d’un État social robuste, directement soutenu par l’argent public américain, tandis que la diplomatie américaine protège systématiquement ses crimes par un usage répété du veto à l’ONU.
La réalité palestinienne a trop souvent été présentée comme un simple conflit territorial. Cette lecture est profondément mensongère. Ce qui se déploie depuis 1948 est un projet colonial structuré, combinant appropriation des terres, fragmentation géographique, enfermement de populations et destruction progressive de toute autonomie politique et sociale, en somme un génocide. La Palestine a servi de terrain d’expérimentation à une domination totale, où la violence coloniale est systématiquement justifiée par un discours sécuritaire. Ce processus a permis de rendre acceptables des pratiques autrefois considérées comme incompatibles avec le droit international, jusqu’à ce que leur brutalité devienne presque invisible.
C’est précisément ce modèle qui a été transposé ailleurs, notamment en Amérique latine. Le cas du Venezuela en offre une illustration claire. Les offensives américaines contre Caracas ne constituent pas une anomalie, mais une continuité logique. Sanctions économiques dévastatrices, tentatives répétées de déstabilisation politique, menaces militaires et opérations clandestines relèvent d’une même grammaire impériale. Comme en Palestine, l’intervention est justifiée par un récit moral fallacieux destiné à masquer les véritables enjeux : le refus d’un État souverain de se soumettre à l’ordre économique et politique imposé par Washington, et la volonté de conserver le contrôle sur des ressources stratégiques majeures.
Cette mécanique n’est pas nouvelle. Elle rappelle les mensonges ayant servi de prétexte à l’invasion de l’Irak en 2003. La prétendue menace des armes de destruction massive avait alors permis de légitimer une guerre dont l’objectif réel était la mainmise sur le pétrole irakien. Ce précédent aurait dû provoquer une rupture durable avec l’interventionnisme impérial. Il n’en a rien été. Au contraire, l’impunité accordée à ces crimes a renforcé la certitude que la force pouvait continuer à primer sur le droit, sans conséquences sérieuses.
L’expérience coloniale palestinienne a joué un rôle central dans cette normalisation. En Palestine, la destruction des structures sociales, la négation des droits fondamentaux et la violence militaire quotidienne ont été rendues acceptables au nom de la sécurité. Cette logique s’est progressivement imposée comme un cadre légitime d’intervention globale. L’impérialisme américain a appris à banaliser la violation des souverainetés, à transformer ses entreprises économiques en instruments de domination et à présenter ses agressions comme des nécessités stratégiques.
L’intérêt affiché pour le Groenland marque une étape supplémentaire dans cette dérive. Ici, l’impérialisme se manifeste sans fard. Des responsables américains ont revendiqué ouvertement leur volonté de contrôler ce territoire autonome danois, en invoquant des intérêts militaires et économiques liés aux routes maritimes arctiques et aux ressources naturelles. Cette posture révèle une vérité brutale : lorsque les garde-fous du droit international sont affaiblis, la puissance impériale n’a plus besoin de justification morale. Elle affirme simplement son droit à s’approprier.
Le lien avec la Palestine est évident. Ce qui a été toléré contre les Palestiniens est devenu reproductible ailleurs. L’abandon de la Palestine a constitué une rupture majeure dans l’histoire du droit international contemporain. En acceptant l’occupation, la colonisation et l’annexion comme des faits négociables, la communauté internationale a vidé les principes de souveraineté et d’autodétermination de leur substance. Cette faillite a ouvert la voie à une doctrine impériale où les droits humains ne valent que lorsqu’ils ne contredisent pas les intérêts des grandes puissances.
Tolérer la dépossession palestinienne, c’est préparer les interventions futures. C’est rendre normales les sanctions collectives, les ingérences armées et les guerres présentées comme des opérations de sécurité ou de libération. Lorsque la militarisation et le nettoyage territorial sont acceptés en Palestine, ils deviennent des outils disponibles pour d’autres terrains d’expérimentation impériale, du Venezuela au Groenland.
La lutte pour la Palestine est donc tout sauf marginale. Elle est au cœur de la contestation de l’ordre impérial mondial. Défendre la Palestine, c’est refuser un système fondé sur la domination, la prédation des ressources et la violence légitimée. La Palestine n’est pas un simple territoire occupé ; elle est le révélateur des mécanismes du pouvoir global et le point de fracture où se joue l’avenir du droit international.
Reconquérir la Palestine, c’est remettre en cause l’impérialisme trumpo-sioniste et l’ordre mondial qu’il impose. Tant que la Palestine restera un espace où la colonisation est tolérée, le monde entier restera exposé à cette logique de prédation. Défendre la Palestine, c’est défendre l’idée même qu’un autre ordre international est possible, fondé sur la justice, la souveraineté des peuples et le refus de la loi du plus fort.