Pourquoi j'ai mangé mon banquier : le liborgate

     Dans cette série d'articles, nous tenterons de comprendre le rôle qu'occupent les banques dans notre société. S'il apparaît pour de plus en plus de monde aujourd'hui qu'elles sont au coeur des dysfonctionnements, cela reste souvent de l'ordre de la perception. C'est un peu voire très flou. Il est temps de mettre des mots sur les maux.

     En se penchant sur la question, un premier constat s'impose. Elles fonctionnent comme un cartel. La concurrence entre elles n'est qu'un leurre qui masque un objectif commun : piller l'humanité. Pour appuyer notre propos, penchons nous sur le récent scandale du Libor et ses implications.

     Le Libor (et son cousin européen, l'Euribor), sont les principaux taux de références interbancaires dans le monde, c'est à dire le taux auquel les banques se prêtent entre elles. Ils servent de base à la fixation des prix de millions d'opérations financières. Slate le définit ainsi :

Les prêts à taux d’intérêts variables (prêts étudiant privés, crédits auto, emprunts-logement à taux ajustables, cartes de crédit, etc.) doivent être indexés sur un repère fondamental indiquant les coûts globaux des financements au sein du système financier. Il s’agit souvent du «taux de base» fixé aux Etats-Unis, mais le Libor fait lui aussi fréquemment figure de repère. Si – comme tendent à le prouver de plus en plus d’éléments –le Libor a été manipulé délibérément (et pendant plusieurs années) par certaines banques, alors des millions de personnes ont bel et bien fait l’acquisition de produits financiers (de tous types) à un taux d’intérêt inadéquat. Des personnes innocentes ont été injustement délestées de larges sommes d’argent, tandis que d’autres ont profité d’aubaines tout aussi importantes – et tout aussi injustes. La structure de base du système financier mondial s’avère une fois de plus totalement inadaptée à sa fonction.

     En d'autres termes, les taux d'intérêts que nous payons sur divers produits financiers, sont fixés par le Libor/euribor. Si un prêt étudiant coûte 4 % c'est parce qu'il est indexé sur le Libor. Et si le taux n'avait pas été manipulé délibérément, ce même prêt n'aurait couté qu' 1 ou 2 %. L'ampleur du vol prend alors corps. A travers le monde, sur la plupart des transactions financières, c'est ce qu'il s'est passé.  Le scandale porte sur au moins 350 000 milliards de dollars. 350 trillions. D'autres avancent le chiffre de 800 trillions.

Pour mettre les choses en perspective, la dette de l'Etat grec s'élève à 350 milliards dollars. L'un des plus gros débiteur de l'Etat grec est un berger ayant frauduleusement empoché 88 000 euros en 1995. Amendes, pénalités et intérêts l'ont amené à devoir 10,8 millions d'euros en 2012.

     Ces chiffres n'ont aucun sens. D'un coté les banques volent (dans NOTRE compte en banque) leur pourcentage sur 800 trillions de dollars en manipulant les taux. De façon totalement illégale. D'un autre un berger de 65 ans va faire couler son pays, l'Europe et l'économie mondiale pour        88 000 euros. A part ça on ne nous prend pas pour des cons.

     Un autre avantage de la manipulation des taux en période de crise, c'est qu'il permet de masquer la mauvaise santé du système financier. En conservant des taux d'intérêts bas, les banques font croire que la confiance règne, même si c'est la panique en coulisse. Un autre tour d'illusionniste. Dans une économie régie par la confiance, c'est un levier pour le moins appréciable.

     L'histoire prend une tournure cyniquement drôle, quand Barclays s'empresse de payer une "amende" afin d'éviter les poursuite judiciaire.

La banque britannique Barclays a annoncé mercredi 27 juin qu'elle allait payer 290 millions de livres sterling, soit 362 millions d'euros, pour mettre fin à des enquêtes judiciaires au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Dans un communiqué, la banque indique avoir obtenu des règlements à l'amiable avec plusieurs régulateurs financiers.

Dans un communiqué séparé, l'autorité britannique des services financiers (FSA) précise avoir infligé à la banque une amende de 59,5 millions de livres pour des conduites répréhensibles liées au taux interbancaire de référence sur le marché londonien, le Libor, et celui pour les taux interbancaires en euros (Euribor). Elle précise que "c'est la plus grosse amende jamais imposée par la FSA".

     362 millions d'euros. Hors contexte la somme paraît énorme. Mais n'oublions pas que la manipulation des taux dure depuis des années (depuis la création du-dit taux). Le gain potentiel de Barclays est donc nettement supérieur à l'amende payée. Il se chiffre en milliards. Probablement en centaines de milliards. C'est la raison qui les a poussé à payer aussi vite. Imaginons deux secondes, je braque une banque pour un gain de 5 millions d'euros. Si la justice me rattrape, il est peu probable que je puisse m'en tirer avec un arrangement à l'amiable à 100 000 euros. Au mieux, ce pourrait être un pot de vin au policier ou au juge venu m'arrêter. Sinon, je passerais une partie de ma vie en prison. Tout le monde trouve ça normal.

Le régulateur qui accepte une amende risible comparée au gain escompté pour abandonner les poursuite, accepte en réalité un pot de vin. Il détourne les yeux d'un comportement frauduleux, passible de sanctions pénales. C'est le concept du pot de vin légal. Evidemment, il vaut mieux avoir des amis haut-placés pour pouvoir s'adonner à ce genre de pratiques. C'est n'est pas donné à tout le monde. Quand Barclays paye son amende et que les poursuites sont abandonnées, tout le monde trouve ça normal.

     Ma question est donc : à partir de combien le vol n'est plus considéré comme du vol ? Selon moi, il faut passer la barre psychologique du milliard. Et porter un costume cravate. A partir de là vous êtes tranquille, vous ne pouvez plus aller en prison.

     L'une des particularité du scandale, c'est que beaucoup de monde était au courant, et ce depuis des années (lien en anglais). Des traders, mais pas seulement. Rien de moins que Timothy Geithner, aujourd'hui secrétaire d'Etat américain au trésor, à l'époque patron de la FED de New York.

Avec le scandale du Libor, qui menace de migrer de Londres vers Washington, la pression monte autour de Geithner et d'autres régulateurs pour qu'ils expliquent ce qu'ils savaient et quand ils le savaient", écrit le Washington Post.

     Devant l'indifférence des équipes de management de la perception sur ce scandale, noyé dans un flot d'informations allant des déboires d'un joueur de hand ayant parié 10 000 euros (c'est scandaleux, pendons le !), à l'indispensable austérité ou encore à la recapitalisations des banques sous peine d'effondrement du système, les banques, elles, en ont profité pour régler le problème en douce.

Désormais, un panel de banques continuera de fournir les données de base (le taux pratiqué par chacune d'entre elles en vue de calculer une moyenne), mais elles seront davantage contrôlées et la confidentialité des données sera renforcée. Concrètement, beaucoup moins de devises et de maturités seront prises en compte pour le calcul du Libor, ramenant le nombre de références de 150 à 20, tandis que le nombre de banques participant à la fixation du Libor sera relevé (20 établissements actuellement) pour éviter de donner trop d'influence à l'une d'entre elles. En outre, les taux fournis par les banques resteront secrets pendant trois mois, afin d'éviter toute manipulation, et la FSA devra accréditer les employés chargés de communiquer le taux pratiqué par sa banque... Les banques impliquées devront en outre signer un "code de conduite" contraignant.

Bon s'ils ont signé un code de conduite alors ça va. On n'a plus de soucis à se faire.

     Pour ne pas déroger à la logique de cartel et de pot de vin légal, voici la ligne de défense des banques concernées :

Un groupe de banques impliquées dans le scandale de la manipulation du Libor envisagerait de conclure un accord amiable collectif avec les autorités de régulation plutôt que d'essuyer le même revers que Barclays en affrontant la situation isolément, rapporte vendredi 20 juillet l'agence Reuters, citant des sources proches des établissements concernés.

De leur côté, les autorités de régulation pourraient trouver un intérêt à un accord collectif amiable qui leur permettrait d'afficher une amende spectaculaire et de manifester ainsi leur fermeté dans la lutte contre les dérives du secteur bancaire, a déclaré à Reuters un banquier qui a souhaité garder l'anonymat.

     Le dernier paragraphe est une illustration parfaite de la perception du problème qui nous est vendue : "amende spectaculaire", "manifester leur fermeté". On nous prend pour des cons. Pour des êtres stupides, incapables de voir la farce qui se joue sous nos yeux. Il n'y a pas d'autres explications.

     Une société injuste n'a pas d'avenir. S'il est possible pour des banquiers de nous voler des milliards sans être inquiétés par la justice - pire ! - en étant couverts par cette dernière et que dans le même temps nous sommes condamnés à l'austérité par ces mêmes banquiers, alors, le jour où la faim frappera à ma porte, je n'hésiterai pas une seconde : je mangerai un banquier.

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Pour aller plus loin:

Qui veut voir les banquiers en prison La Tribune

The biggest financial scam in world history Zerohedge

The cartel emerges Zerohedge

Deutsche bank confirme l'implication d'employés dans l'affaire du Libor Le Monde

Jp Morgan Chase Libor subpoenas coming from everybody in the world Huffington Post

Libor scandal : Us regulators summon seven banks The Telegraph

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