Les gilets jaunes. Un printemps en hiver ?

« Les gilets jaunes. Vu de dessus, un parterre de jonquilles. Le printemps en hiver ? »
Remarque d'une amie dessinatrice prénommée Chantal...

Alors, voilà près de 3 semaines qu'on nous bassine avec les marques d'extrême droite attribuées aux gilets jaunes. Après le 24 novembre et le 1er décembre, on nous rebat les oreilles avec la violence attribuée aux gilets jaunes, toujours. Et cette semaine, on met le paquet, avec les ténors des grands médias radio-télé, chiens de garde et serviteurs zélés des pouvoirs, Cohen et Apathie, entre autres.
Qu'ont-ils trouvé ? Un ou deux représentants auto-proclamés, puisque les gilets jaunes ne se donnent pas de représentants permanents, en tout cas, lesquels s'expriment abondamment en vidéo sur les réseaux sociaux pour faire connaître leur propre point de vue au lieu de relayer les prises de position et revendications des gilets jaunes.
Lorsque les gilets jaunes veulent faire connaître leur point de vue commun, ils utilisent des formes collectives, comme le communiqué de Saint-Nazaire ou l'appel de Commercy. Nous y reviendrons en fin d'article.
Voyons d'abord pourquoi cette salissure insistante. Les premiers à avoir lancé la rumeur sont les gens au pouvoir, bientôt relayés par les grands médias, leurs soutiens. Où je veux en venir ? A ceci que la popularité de notre trop cher président est au plus bas 18% de pour, 76% de contre selon Yugov, le 29 novembre. Et le slogan majeur des gilets jaunes est « Macron démission ». La popularité du mouvement des gilets jaunes, elle, ne se dément pas. 83% des Français interrogés jugeaient le mouvement justifié, 70% déclaraient le soutenir et 69% affirmaient se reconnaître dans ses revendications.
Il est donc tentant de jeter l'opprobre sur les gilets jaunes, du côté de la macronie. On se souvient sans doute que notre champion du « ni gauche ni droite » a été élu président par défaut pour éviter la venue au pouvoir de Marine Le Pen. Le candidat Macron sur son nom n'a fait au premier tour que 24% des suffrages exprimés. Pas négligeable mais bien peu quand même.

Quant à la violence, celle vantée par les grands médias et le gouvernement, notamment le ministre de l'Intérieur, elle est présentée en lieu et place de la violence policière où l'on ose justifier la poursuite de l'usage des grenades explosives GLI-F4 par le fait que l'Etat doit en épuiser les stocks, promettant de n'en plus commander. Mais nous savons que la France est le seul pays européen à utiliser encore des grenades explosives, à effet de souffle, dans des opérations dites « de maintien de l'ordre ». Et la litanie des blessé.es et mort.es se prolonge (une femme de 80 ans, des mains arrachées encore...). Et ce n'est qu'un début. Alors que celui qu'il faut maintenant appeler M. Castagner parle d' »insécurité sereine » et fait courir la rumeur auprès de l'AFP que « des groupes viendraient à Paris pour casser et tuer », il apparaît surtout que l'Etat met ce samedi 8 décembre en action 89000 personnes sur tout le territoire, dont 8000 rien qu'à Paris. 14 blindés sont réquisitionnés, les mêmes qui ont opéré au printemps à Notre Dame des Landes pour détruire les cabanes des habitants. 2500 gens d'armes à NDDL en avril-mai, c'était moitié moins que le contingent engagé dans l'opération Barkhane, au Sahel, avec 4500 militaires. C'est donc cette fois, quasi le double du contingent de la principale guerre engagée par l'Etat français.
Qui fait monter les enchères dans la violence ? Nous pouvons nous interroger d'autant plus dans ce sens lorsqu'on visionne cette séquence vidéo ahurissante d'humiliation de lycéens à Mantes-la-Jolie, qu'on croirait sortie des plus belles heures d'une dictature sud-américaine, type Pinochet ou généraux argentins, voire de la Révolution culturelle maoiste ou des camps de Pol Pot cambodgiens: "https://www.youtube.com/embed/TnOwLMdYBDs". C'est un CRS qui a filmé cette séquence et qui l'a mise en ligne. Et les gradés lui ont permis ce geste. Peut-être l'ont-ils même commandé ? Pourquoi faire ? Si ce n'est humilier jusqu'au trognon gamins et leurs parents, leur montant à quel point les forces dites de l'ordre (quel ordre?) maitrisent la situation et méprisent celles et ceux qui la vivent.
De quoi provoquer la haine chez plus d'un.e. Et pourtant, tel n'est pas le cas, avec une manifestation de lycéen.nes, hier à République, très digne et provocatrice à la fois. La sagesse et la virulence, plutôt que la violence, sont décidément du côté des oppossants, des résistants, des gilets jaunes. Tandis que le pouvoir s'enferre dans la provocation et la menace les plus ignobles...
Ce pouvoir étatique est aujourd'hui à la manœuvre dans sa partie régalienne. Après avoir montré durant 18 mois sa collaboration très franche avec les riches et les puissants, les maitres économiques et financiers du monde, l'Etat est aujourd'hui conduit à montrer sa nature dictatoriale, sa main de fer dans un gant de velours. Pour celles et ceux qui ne l'auraient pas perçu jusqu'ici, il apparaît très clairement que le capitalisme-productivisme-consumérisme est bel et bien une dictature (nous l'avons bien vu avec la bataille de Notre Dame des Landes, sans plus d'aéroport, mais à fond pour son monde). Cette dictature détruit consciencieusement la société, ses équilibres et ses valeurs comme le milieu dans lequel elle est censée vivre, la biosphère et notre rapport à elle, en profondeur.
Si les gilets jaunes n'ont pas tout compris, ils ont de bien belles intuitions, qui donnent furieusement envie de les rejoindre et d'agir avec eux.
Juste deux moments, deux gestes pour s'en convaincre, sur lesquels cet article aimerait finir.
Le communiqué de Saint Nazaire et l'appel de Commercy.
https://manif-est.info/L-appel-des-gilets-jaunes-de-Commerc

Le texte de l’appel :

APPEL DES GILETS JAUNES DE COMMERCY À DES ASSEMBLÉES POPULAIRES PARTOUT
REFUSONS LA RÉCUPÉRATION ! VIVE LA DÉMOCRATIE DIRECTE ! PAS BESOIN DE "REPRÉSENTANTS" RÉGIONAUX !
Depuis près de deux semaines le mouvement des gilets jaunes a mis des centaines de milliers de personnes dans les rues partout en France, souvent pour la première fois. Le prix du carburant a été la goutte de gasoil qui a mis le feu à la plaine. La souffrance, le ras-le-bol, et l’injustice n’ont jamais été aussi répandus. Maintenant, partout dans le pays, des centaines de groupes locaux s’organisent entre eux, avec des manières de faire différentes à chaque fois.
Ici à Commercy, en Meuse, nous fonctionnons depuis le début avec des assemblées populaires quotidiennes, où chaque personne participe à égalité. Nous avons organisé des blocages de la ville, des stations services, et des barrages filtrants. Dans la foulée nous avons construit une cabane sur la place centrale. Nous nous y retrouvons tous les jours pour nous organiser, décider des prochaines actions, dialoguer avec les gens, et accueillir celles et ceux qui rejoignent le mouvement. Nous organisons aussi des « soupes solidaires » pour vivre des beaux moments ensemble et apprendre à nous connaître. En toute égalité.
Mais voilà que le gouvernement, et certaines franges du mouvement, nous proposent de nommer des représentants par région ! C’est à dire quelques personnes qui deviendraient les seuls « interlocuteurs » des pouvoirs publics et résumeraient notre diversité.
Mais nous ne voulons pas de « représentants » qui finiraient forcément par parler à notre place !
À quoi bon ? À Commercy une délégation ponctuelle a rencontré le sous-préfet, dans les grandes villes d’autres ont rencontré directement le Préfet : ceux ci-font DÉJÀ remonter notre colère et nos revendications. Ils savent DÉJÀ qu’on est déterminés à en finir avec ce président haï, ce gouvernement détestable, et le système pourri qu’ils incarnent !
Et c’est bien ça qui fait peur au gouvernement ! Car il sait que si il commence à céder sur les taxes et sur les carburants, il devra aussi reculer sur les retraites, les chômeurs, le statut des fonctionnaires, et tout le reste ! Il sait aussi TRÈS BIEN qu’il risque d’intensifier UN MOUVEMENT GÉNÉRALISÉ CONTRE LE SYSTÈME !
Ce n’est pas pour mieux comprendre notre colère et nos revendications que le gouvernement veut des « représentants » : c’est pour nous encadrer et nous enterrer ! Comme avec les directions syndicales, il cherche des intermédiaires, des gens avec qui il pourrait négocier. Sur qui il pourra mettre la pression pour apaiser l’éruption. Des gens qu’il pourra ensuite récupérer et pousser à diviser le mouvement pour l’enterrer.
Mais c’est sans compter sur la force et l’intelligence de notre mouvement. C’est sans compter qu’on est bien en train de réfléchir, de s’organiser, de faire évoluer nos actions qui leur foutent tellement la trouille et d’amplifier le mouvement !
Et puis surtout, c’est sans compter qu’il y a une chose très importante, que partout le mouvement des gilets jaunes réclame sous diverses formes, bien au-delà du pouvoir d’achat ! Cette chose, c’est le pouvoir au peuple, par le peuple, pour le peuple. C’est un système nouveau où « ceux qui ne sont rien » comme ils disent avec mépris, reprennent le pouvoir sur tous ceux qui se gavent, sur les dirigeants et sur les puissances de l’argent. C’est l’égalité. C’est la justice. C’est la liberté. Voilà ce que nous voulons ! Et ça part de la base !
Si on nomme des « représentants » et des « porte-paroles », ça finira par nous rendre passifs. Pire : on aura vite fait de reproduire le système et fonctionner de haut en bas comme les crapules qui nous dirigent. Ces soi-disant « représentants du peuple » qui s’en mettent plein des poches, qui font des lois qui nous pourrissent la vie et qui servent les intérêts des ultra-riches !
Ne mettons pas le doigt dans l’engrenage de la représentation et de la récupération. Ce n’est pas le moment de confier notre parole à une petite poignée, même s’ils semblent honnêtes. Qu’ils nous écoutent tous ou qu’ils n’écoutent personne !
Depuis Commercy, nous appelons donc à créer partout en France des comités populaires, qui fonctionnent en assemblées générales régulières. Des endroits où la parole se libère, où on ose s’exprimer, s’entraîner, s’entraider. Si délégués il doit y avoir, c’est au niveau de chaque comité populaire local de gilets jaunes, au plus près de la parole du peuple. Avec des mandats impératifs, révocables, et tournants. Avec de la transparence. Avec de la confiance.
Nous appelons aussi à ce que les centaines de groupes de gilets jaunes se dotent d’une cabane comme à Commercy, ou d’une « maison du peuple » comme à Saint-Nazaire, bref, d’un lieu de ralliement et d’organisation ! Et qu’ils se coordonnent entre eux, au niveau local et départemental, en toute égalité !
C’est comme ça qu’on va gagner, parce que ça, là haut, ils n’ont pas l’habitude de le gérer ! Et ça leur fait très peur.
Nous ne nous laisserons pas diriger. Nous ne nous laisserons pas diviser et récupérer.
Non aux représentants et aux porte-paroles autoproclamés ! Reprenons le pouvoir sur nos vies ! Vive les gilets jaunes dans leur diversité !
VIVE LE POUVOIR AU PEUPLE, PAR LE PEUPLE, POUR LE PEUPLE !
Si vous vous retrouvez dans les bases de cet appel chez vous, dans votre groupe local de gilets jaunes, ou autre, contactez-nous sur giletsjaunescommercy@gmail.com et coordonnons-nous sur la base d’assemblées populaires et égalitaires !

 

Ce texte date de samedi 8 décembre 2018. Nous n'avons pu le publier alors, faute de temps, de disponibilité. Quoi de plus à dire, depuis ? Le bilan de la journée est de 1700 interpellations, environ et des centaines de blessé.es. Près de 2000 arrestations ?! Qu'on y songe... Le « trip » stade ou vel d'hiv' est largement confirmé par les faits et chiffres. Pourquoi faire ? Faire peur aux gilets jaunes comme on a essayé de faire peur aux écologistes, à Notre Dame des Landes ou à Bure (à Sivens, où il y eut un mort) ? Et puis, comme prévu, confirmé aussi, le jugement d'extrême droite porté sur ce mouvement de colère et de révolte. Rien d'original. Il se confirme que le pouvoir actuellement aux affaires ne comprend rien à la séquence contemporaine, comme disent les journalistes. Même les Renseignements Généraux, qui, jadis, servaient à prendre le pouls de la population et même du peuple, quand il commence à s'organiser comme tel, n'ont plus d'influence sur le pouvoir. Les dirigeants d'aujourd'hui pensent pouvoir s'en passer, comme des imbéciles.

Plus que 5 mn avant la prise de parole de notre trop cher président. Chef-communiquant du gouvernement. Que dira-t-il ? A minima, faire sauter un ou deux fusibles, M. Castagner, ministre de l'Intérieur, M. Philippe, premier ministre ? Au maxi, dissolution de l'Assemblée ? Ça va pas non ?! Jamais, en aucun cas.

Mais peu importe ! Il ne s'agit plus de voter, mais de reprendre notre destin en mains, directement, en assemblées populaires, selon la démocratie directe.
Parlons-en. Reparlons-en...

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