La guerre de Troïka finira-t-elle ? « Mnestérophonie »(1) ou syndrome de Pénélope (2) ?

Où est Démos, le peuple souverain s'avance...? Où est Démosthène, orateur aux cailloux dans la bouche ? Où est Périclès, le plus démocrate des Grecs qui nous regarde du haut de son siècle d'âge d'or ? Verrons-nous le retour d'Ulysse in Patria ? La fin des prétendants ?

Mais où et donc or ni car ?

Homère était aveugle - est-il dit – moyennant quoi il était voyant. Homère, le poète de l'épopée humaine, de la guerre à la paix ! L'Iliade, l'Odyssée ! Et l'au-delà ! L'au-delà de la démocratie...

rouleau de papyrus rouleau de papyrus

 

Dimanche soir d'élection en Grèce. 25 janvier. Que dit-on en France ? Nous cherchons sur internet une soirée spéciale. Nous trouvons France Info. La chaîne de l'info publique reçoit Alain Lamassoure, «européen convaincu». Dixit la journaliste faisant l'entretien. Est-il dit qu'il est député européen ? Non. Est-il dit qu'il représente l'UMP ? Non. Pourquoi faire ? Puisque c'est un européen convaincu. Alors que lui inspire le résultat des élections législatives grecques, la victoire du parti de gauche Siriza, opposé à la politique d'austérité, qui a fait sa campagne électorale sur la proposition de renégocier la dette de la Grèce ? M. Lamassoure, européen convaincu, nous explique d'abord que les Grecs sont en démocratie et qu'ils ont toute liberté de voter comme ils le désirent. Bien entendu. Mais il faudra que les Grecs respectent les traités européens auxquels ils adhèrent en tant qu'européens convaincus et adeptes de l'euro. Et puis, pas question, donc, de faire défaut sur leurs engagements relatifs au remboursement de leur dette. Les contribuables français, européens, leur ont prêté des sommes considérables. Pas question que les contribuables français et européens perdent leur argent et payent donc pour les Grecs !!!

N'est-ce pas une manière un peu tendancieuse de commenter ces élections législatives grecques ? Sont-ce vraiment les contribuables français et européens qui ont prêté aux Grecs des milliards pour rester dans la zone euro et vivre 5 ans d'austérité, en sacrifiant leurs salaires, leurs pensions, privatisant leurs biens publics (concession ou vente des parts du Pirée, le port d'Athènes, aux Chinois ainsi que le port de Thessalonique), en étant presque tous plongés dans le chômage, la précarité, voire la misère ? N'est-ce pas plutôt la Troïka (Fonds Monétaire International, Commission Européenne et Banque Centrale Européenne) qui a fait ce choix-là pour eux, aidée en cela par la présidente de la République Fédérale d'Allemagne, puissance économique dominante en Europe, qui impose à tous ses vues sur le développement d'une économie européenne ? Si les Français et les Européens ont pu manifester, en quelque manière, leur solidarité avec le peuple grec, ce n'est absolument pas en aggravant leurs dettes et en leur adressant des commandements de payer. D'un européen convaincu, cette mise en concurrence, voire cette guerre des peuples européens attisée autour d'enjeux d'argent, qui intéressent surtout les banques, comme le FMI ou la BCE, est troublante. Elle inquiète, même.

Le dernier acte politique de Papandréou, 1er ministre, en novembre 2011, n'avait-il pas déjà été de proposer un référendum au peuple grec sur le contrat de prêt avec la Troïka, assorti des conditions d'austérité les plus graves pour la vie du peuple grec ? Il avait été immédiatement débarqué par la Troïka, le référendum interdit. Impossible donc, de demander leur avis aux Grecs sur ce contrat, qui sentait bon, déjà, son cheval de Troie. Quatre ans après, les Grecs savent bien ce qu'il en est. Retour des choses d'ici bas, vous inventâtes le cheval de Troie, on vous imposa le cheval de Troïka.

 

Construction du Cheval de Troie.  © Jean-Dominique Tiepolo Construction du Cheval de Troie. © Jean-Dominique Tiepolo

A quelque temps de là...

Curieux comme Mario Draghi, président de la Banque Centrale Européenne, a fermé les vannes des banques privées grecques, mercredi 4 février, à la sortie de l'entrevue avec Varoufakis, ministre grec des Finances récemment vainqueur des élections législatives. Il est clair que la tournée européenne de Tsipras et Varoufakis, ministre de l'économie, avait pour but d'engager une relation directe avec les partenaires européens de la Grèce, c.a.d les représentants des peuples européens. L'entrevue avec Mario Draghi est, en quelque sorte, une concession à la Troïka, parce que c'est l'organe central de la finance européenne, publique et privée. L'idée pour les deux nouveaux gouvernants était, semble-t-il, de discuter de l'austérité en Europe au delà du cas grec et de l'éventuelle renégociation de la dette grecque, en tout cas sur le volet des conditions de vie économiques du peuple grec.

La réponse de Mario «Cartes», qui n'a pas traîné, confirme la mainmise de la Finance sur la démocratie en Europe. Déjà, les déclarations de Draghi, de Junker et de Merkel avant les élections ne présageaient rien de bon et signifiaient clairement dans le présent même le peu de cas qu'ils font, en Europe, de la démocratie en actes. Cette façon, pour un technocrate en chef de la plus forte technostructure européenne avec la Commission Européenne elle-même, de décider pour les Grecs, est emblématique. Elle relativise, comme le faisait le soir même des élections grecques M. Lamassoure, l'européen convaincu de service, la validité du vote démocratique en Europe, en ce début de XXIème siècle. L’Europe des peuples peut-elle se reconnaître dans les propos de Jean-Claude Juncker, nouveau président de la Commission Européenne et ex-champion de l'évasion fiscale organisée au Luxembourg: «Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens» .

Pour une fois, depuis longtemps en Europe, qu'un peuple a voté en conformité avec ses intérêts bien compris (3), comme pour redonner du crédit à la démocratie représentative, là même où elle a été inventée il y a plus de deux millénaires, la Finance souveraine, supertechnostructure ou technosuperstructure, lieu réel du pouvoir gouvernant, redresse la barre pour maintenir le cap, par la menace et la répression, montrant par là qu'on n'échappe pas aux rêts du règne de la Phynance, fut-ce démocratiquement, illusoirement.

Quel sera le sort de cette nouvelle confrontation entre la démocratie et les banques ? La Grèce sortira-t-elle de l'Europe ou parviendra-t-elle à transmettre le virus démocratique radical aux autres peuples européens ? Avis aux Grecs, qui ont (ré)inventé la démocratie, mais pas la Phynance... Avis aux amateurs de tout poil et de tout bord, Espagnols, Italiens, Français... Européens convaincus...

Contrairement à Lordon, ne suis pas économiste. Seulement membre d'un collectif de citoyens du monde vivant en Europe. On se reportera avec bonheur à son article du 6 février, sur son blog. "http://blog.mondediplo.net/-La-pompe-a-phynance-" Pour moi, pas encore con vaincu, je me sens, en tout cas, con cerné, au premier chef, comme Siriza, comme les Grecs.

« Si les élections pouvaient changer quoi que ce soit, il y a longtemps qu’elles auraient été supprimées. » [Coluche]. Nous allons voir ça tout-à-l'heure.

 

 

Notes

(1) Le mot signifie « massacre des prétendants », c'est le chant XXII de l'Odyssée.

(2) Le «syndrome de Pénélope» est devenu un concept psychologique venu de la pratique de Pénélope de défaire la nuit le travail fait le jour en détricotant le linceul tissé pour Laërte, le père d'Ulysse, sa finition étant l'enjeu proposé pour accepter d'épouser (enfin) l'un des prétendants. Dans cette filiation, le nouveau gouvernement grec devra-t-il en découdre, défaire la victoire démocratique du peuple grec et accepter comme les gouvernements précédents les conditions des "prétendants" ou bien ces mêmes "prétendants" devront-ils détricoter leur écheveau de Troie pour laisser libre cours à la vie démocratique des Grecs modernes ?

(3) Très étonnant ce vote du peuple grec pour des représentants qui «représentent» vraiment à la fois ses intérêts et ses désirs. Mettre fin à l'austérité imposée par les banquiers. C'est plutôt l'abstention qui représente elle-même, ces dernières années, les intérêts, c.a .d le manque d'intérêt du peuple pour des élections dans un système représentatif corrompu et consanguin. Singulièrement en France où existe même, et de plus en plus, nouvelle menace d'une élection majeure de l'extrême droite, clairement contraire aux intérêts bien compris (sinon à ses désirs) du peuple souverain.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.