Le déclin et le sacre
Le titre du beau livre de Michèle Manceaux est, sans qu'il y paraisse de prime abord, tout un programme. A lire rapidement , sur la couverture et sous la photo ensoleillée et aux trois quarts voilée d'une maison : la dernière à gauche en montant, on ne perçoit pas toujours que les trois signifiants de l'intitulé , censés situer la maison au plus juste, dispensent beaucoup plus qu'une indication topographique. La dernière d'abord, comme la dernière fois, comme le dernier jour , comme la dernière phrase qui prend en charge toute la douleur de la perte : “Il [Azzedine] regardait la place du village sans dire un mot . J'osai lui demander pourquoi il avait été si désagréable pendant la dernière semaine. A voix très basse, il répondit : “ Cette maison, c'était comme une personne.”
à gauche évoque la direction par où surgissent les oiseaux de malheur, les mauvais présages.Les Anciens y étaient fort attentifs et les plus grands parmi nos contemporains ne se font pas faute d'y recourir, comme Bataille dans Le Bleu du Ciel.Quant à la montée, elle nous dit assez que la maison se mérite, pour ceux qui l'habitent comme pour ceux qui y viennent en visiteurs. Ultime et haut perchée, cette maison est à la fois le sujet, le lieu et la vigie du texte.
Quelle action s'y déroule, substance du récit? Une femme – l'auteur – y décline son deuil. Et cela aux deux sens transitifs de “décliner” : refuser poliment, comme on décline une invitation et, d'autre part, au sens où l'on décline son identité, en s'efforçant de n'en rien omettre. Retisser son deuil pour n'en rien perdre mais aussi (mais ainsi ) en atténuer progressivement l'impact. Michèle Manceaux, après avoir coiffé son projet d'une phrase de Nietzche : “L'embellissement est possible”, nous confie en quelques lignes les circonstances qui ont provoqué son projet d'écrire et la résolution qui s'en est suivie : “ La proposition d'écrire un livre célébrant ma maison de Neauphle-le-Château m'est parvenue le soir du jour où j'en ai signé la vente, le 2 octobre 2007.Coïncidence irrésistible à laquelle je résiste plusieurs mois. Refus de plonger dans les regrets.Peur de la nostalgie. ”
Cependant, immédiatement après l'invitation d'écrire sur la maison, au premier paragraphe de cette minuscule préface, succède un rappel funèbre enveloppé d'une proposition aimable : “ Le soir du jour où j'écris la dernière page de ce livre, le 23 avril 2009, Alain Cavalier me téléphone pour m'inviter à voir le film intitulé Irène qu'il vient de terminer et dont il a tourné plusieurs plans dans la maison, près du croisement où sa femme a trouvé la mort, le 16 janvier 1972.”
Ces deux paragraphes associés, fil blanc, fil noir, trament ce beau récit généreux, économe de ses effets. Entamons-le maintenant pour l'examiner de plus près et en saisir le déroulement. Les ouvrages qui précèdent ce dernier, tout en étant soignés, ne produisent pas la même impression d'engendrement par glissement rythmé que ressent le lecteur en pénétrant dans La dernière à gauche... C'est que dans ce récit, qu'elle en soit consciente ou non, Michèle Manceaux tente d' embrasser à la fois l'espace et le temps de sa maison. Or saisir le temps dans un récit est encore moins aisé que d' y capturer l'espace. L'auteur va y réussir, méthodiquement, en accomplissant un à un des gestes de fermeture, d'esprit conjuratoire, qui sont autant d'esquisses de chapitres, d'appels à la séparation définitive, par exemple, au tout début du récit : “ Je me suis efforcée de fermer sans
émotion chaque pièce de cette maison. Je les ai visitées une à une, un peu solennellement, puis j'ai tiré derrière moi la porte de chaque chambre.”Ainsi va-t-elle , de chaque pièce, fixer des images, objets ou évènements, les consacrer, les conserver , par l'écriture qu'ils lui arrachent. Ces portes
fermées une à une méthodiquement et sans retour constituent, dans l'après coup de la lecture, autant d'annonces des deuils et renoncements à venir.
Il arrive cependant que des massifs de souvenirs, ceux auxquels les livres offrent leur support, doivent partir sans laisser de traces : c'est le cas de la bibliothèque . Aucune solution. “Ce sera tout ou rien. Je les vois partir, environ trois mille, entassés dans le camion du bouquiniste qui les a achetés pour trois fois rien. ” Une voix cependant l'encourage, défunte mais toujours présente, cynique et drôle : “C'est fini le lieu du culte ! Si tu veux relire, tu rachètes!”souffle MargueriteDuras.
Une fois achevée la déclinaison des chambres puis celle , brusquée, massive, des livres poussés dans le camion, Michèle reçoit ce qu'elle considère comme un premier avertissement : son
fils et sa belle-fille, en vacances au Brésil, lui réclament l'envoi par avion de leur tout jeune fils . A l'envol du petit Antoine, où elle voit le présage des ruptures qui l'attendent, elle s'efforce de ne pas donner carrière à la douleur toujours prompte, aux deuils qui assombrissent, à cette menace issue de Nauphle, nid et nœud des tendresses . Ce récit, en effet, est un livre de courage et c'est à ce constat que nous réservions l'un des sens de “décliner”, intransitif : perdre ses qualités, s'affaiblir, vieillir mal.A lecture finie, on comprend que l'auteur, qui n'a pas fléchi, qui a refusé de décliner autrement qu'avec cette tenue, cette élégance qui empêche le déclin, ait placé, en tête de sa troisième partie, cet avertissement de Colette : “Attendre, attendre … Cela s'apprend à la bonne école où s'enseigne aussi la grande élégance des mœurs, le chic suprême de savoir décliner ”. Si tant est que l'auteur décline, mais n'est-ce pas plutôt qu'elle reçoit des coups et se redresse, douloureusement et infailliblement, à chaque atteinte?Sa conduite dénote tant de force que , à l'annonce de l'accident où sa belle-fille perd la vie, son fils la supplie d'aller prévenir les parents de la victime qu'il n'ose prévenir lui-même... Elle refuse, puis accepte, finalement.
Les malheurs se sont présentés, un à un, comme les portes de la maison s' étaient fermées une à une. La narratrice a souffert mais n'a pas fléchi. Elle a rendu Neauphle visible : “le pays qu'on voit en écartant les branches ...” Et elle l'a sacré, pour les nostalgiques à venir. Pour ceux que presse le désir douloureux du retour.
Lucette Finas,Philosophe