"Outreau l'autre vérité" : souvenirs d'une avant-première très animée

Ce mercredi 27 février s’est déroulée à la Maison du Barreau (2-4 rue de Harlay, Paris 1er) une avant-première du documentaire de Serge Garde Outreau l’autre vérité.

Ce mercredi 27 février s’est déroulée à la Maison du Barreau (2-4 rue de Harlay, Paris 1er) une avant-première du documentaire de Serge Garde Outreau l’autre vérité. La projection a été suivie d’un débat dirigé par l’avocate parisienne Me Marie-Alix Canu-Bernard, et avec quatre intervenants : Florence Aubenas (journaliste), Me Patrick Maisonneuve (avocat de Fabrice Burgaud), André Vallini (sénateur socialiste de l’Isère et ancien président de la commission d’enquête parlementaire relative à l’affaire Outreau) et Bernard de la Villardière (journaliste et producteur du film). Un public nombreux, en grande partie composé de juristes, mais aussi de personnes des milieux de la protection de l’enfance, et de personnalités – certaines apparaissant dans le film (Jean-Michel Décugis, journaliste au Point, Me  Pascale Pouille-Deldicque, ancienne avocate de Myriam Badaoui) d’autres non (l’ancien Garde des Sceaux Jacques Toubon).

Suite aux documentaires – celui présenté par Christophe Hondelatte le 30 janvier 2008 sur France 2, celui de Karine Duchochois, acquittée du premier procès, diffusé sur M6 le 22 mai 2011 – et un an et demi après la fiction de Vincent Garenq consacrée à l’huissier Me Alain Marécaux, il était temps d’avoir un autre son de cloche. C’est fait, et je dis chapeau bas : nous avons enfin là une bonne synthèse de l’affaire, sobre, et sous un angle hétérodoxe. En résumé : mettre en avant que l’instruction de Fabrice Burgaud n’était aucunement un travail bâclé, qu’il y a bien eu des enfants reconnus victimes par la justice, et les réelles anomalies constatées avant, pendant et après les deux procès d’assises.

Le public n’est pas demeuré indifférent, loin s’en faut : des rires lorsque l’ancien Garde des Sceaux Pascal Clément dit que « c’est de notoriété publique » que M. Burgaud a été « baladé » par Myriam Badaoui, ou lorsque André Vallini déclare que Jacques Chirac souhaitait peut-être « la disparition de son juge d’instruction » (allusion au dossier des emplois fictifs de la mairie de Paris) ; rires suivis d’applaudissements lorsque Chérif Delay, avec des mots d’enfant, et Michel Gasteau, ancien président de cours d’assises estiment que le procureur Yves Bot (qui, on s’en souvient, avait donné une conférence de presse avant même les délibérations du jury lors du procès en appel de novembre 2005) aurait du être sanctionné. Nombreux applaudissements, enfin, à la fin de la séance.

 

Quant au débat qui a suivi, comme il fallait s’y attendre, il a été quelque peu houleux, à un tel point que Me Canu-Bernard a menacé de tout arrêter deux ou trois fois : pour reprendre l’expression d’un spectateur, « c’était rock’n roll » ! Malgré tout, j’ai pu entendre des choses fort intéressantes, que je vais évoquer ici, de mémoire.

 

Peut-on parler de film révisionniste ? Premier accrochage sur le sujet entre Florence Aubenas et Bernard de la Villardière, qui rejette cette accusation ; présent dans la salle, Stéphane Durand-Souffland (du Figaro) indique être l’auteur d’un courriel adressé au producteur, rédigé au nom des chroniqueurs judiciaires ayant suivi l’affaire, et parlant effectivement de révisionnisme. Me Patrick Maisonneuve rappelle que lorsque Me Jean-Yves Dupeux, le président Jean-Yves Monfort et lui-même ont défendu Fabrice Burgaud devant le Conseil Supérieur de la Magistrature, ils ont eux-mêmes été taxés de révisionnisme ; or, observe t-il, l’acte d’accusation se fondant sur le dossier d’instruction, il fallait bien que, eux aussi, utilisent celui-ci pour défendre leur client. Quant à André Vallini, il se montre plutôt objectif, en disant que le film est « bien fait sur le forme et dérangeant sur le fond », et qu’il serait bon de le visionner après Présumé coupable de Vincent Garenq. Le sénateur indique en outre que suite à son audition du 8 février 2006 devant la commission d’enquête, M. Burgaud l’a appelé pour le remercier de sa courtoisie. Enfin, si André Vallini estime que le film « instaure le doute », il ne parle nullement de révisionnisme.

Florence Aubenas souhaite réfuter certains points du film. Pour l’ancienne journaliste de Libération, il est faux de dire que « les mis en examen s’accusent mutuellement » dans ce dossier : pour elle, seules quatre personnes (sous entendu : les condamnés définitifs du premier procès) ont accusé les autres. Par ailleurs, sans contester les sévices subis par Chérif et Dimitri Delay et commis par leurs parents, elle dément les propos de l’aîné (qu’elle appelle de son ancien prénom « Kevin »), relatifs au viol de la petite Aurore Beaumont en sa présence. Explication : Aurore s’est totalement rétractée après le second procès, notamment lors d’un tête-à-tête avec la journaliste. La fillette n’aurait fait que calquer ses accusations sur celles des enfants Delay. Enfin, Florence Aubenas conteste toute stratégie de la défense pour déstabiliser les enfants. Question dans la salle : « Vous étiez présente lors du témoignage des enfants ? » Réponse : « Non » Vives réactions : « Ahhh » et autres applaudissements ironiques. Intervention de Stéphane Durand-Souffland, qui remet les choses au point : les journalistes n’ont pas assisté aux auditions des mineurs directement dans la salle d’audience, mais dans une salle « vidéo ».

Remarque : pour ma part, je regrette que l’intervention de Mme Aubenas ait été quelque peu noyée dans le brouhaha. Comme on peut aussi regretter les failles de son argumentation.

1. Sur les quatre condamnés définitifs, Thierry Delay n’a réellement accusé personne durant l’instruction. C’est au procès de Saint-Omer qu’il a désigné Myriam Badaoui, Aurélie Grenon et David Delplanque comme co-auteurs des viols. Certes, il a à un moment accusé l’abbé Dominique Wiel en s’appuyant sur des propos de son fils Dimitri, mais s’est finalement rétracté – voir sa lettre adressée au Procureur général près la Cour d’Appel de Paris et datée du 26 octobre 2005. Quant au futur acquitté Daniel Legrand fils, n’en déplaise à la journaliste, il a bel et bien accusé de viols les couples Delay-Badaoui et Delplanque-Grenon ainsi que François Mourmand, le mis en examen décédé en préventive le 9 juin 2002 (interrogatoire du 19 décembre 2001, Cote D 939).

2. Il est vrai qu’Aurore Beaumont a renoncé à son statut de victime après le procès de Paris. Mais franchement, lorsque, dans son expertise du 16 juin 2004, la psychologue Charlotte Trinelle parle de « syndrome de stress post-traumatique (syndrome de répétition : cauchemars, réminiscences parasites, évitement de situations qui rappellent l’évènement, réactivité importante) », j’ai du mal à voir là une fillette qui ne ferait que s’aligner sur Chérif et ses frères.

3. Florence Aubenas se fait, si je puis dire, l’avocate des avocats de la défense, mais concernant l’attitude de ces derniers vis-à-vis des enfants, il y a trop de témoignages concordants réfutant son analyse.

Pour parler de cette affaire, ne vaudrait-il mieux pas être de ceux qui ont suivi les procès ?  En clair : contrairement à certains intervenants du film ? Indéniablement, Stéphane Durand-Souffland et Florence Aubenas étaient présents aux audiences de Saint-Omer et de Paris. La seconde ne manque pas d’épingler « Jean-Michel » (Décugis, qui a suivi l’affaire notamment en tant que « fait-diversier ») : selon elle, celui-ci apparaît beaucoup trop dans le documentaire, alors qu’il ne connaîtrait pas vraiment le dossier – ce qui est faux, l’un et l’autre l’ont consulté avant le premier procès. Intervention de Me Maisonneuve au milieu d’une certaine cacophonie : « Gilles Perrault a bien écrit Le Pull-over rouge sans avoir assisté au procès de Christian Ranucci. » Remarque pertinente de l’avocat, même si je ne suis pas un fan du sieur Perrault. En effet, un journaliste peut très bien écrire un livre ou réaliser un film, et de qualité, bien après un procès d’assises et sans y avoir assisté. Ouvrage remarquable, Le Couteau jaune de Franck Johannès (Paris, Calmann-Lévy, 2012) est paru bien après le procès de Dany Leprince pour l’assassinat de son frère, de sa belle-sœur et de leurs deux enfants devant les assises de la Sarthe en décembre 1997.

Belle intervention de l’ancien avocat général Philippe Bilger.  Pour lui, Outreau l’autre vérité est un « documentaire remarquable », qui permet d’avoir un point de vue nouveau sur l’affaire ; il aurait cependant aimé un autre titre, tel que Outreau l’autre vision. Le magistrat confirme qu’il existe bel et bien une certaine collusion entre « un certain barreau » et certains journalistes. Applaudissement nourris.

Deux autres interventions très applaudies, celles de deux avocats à la voix de stentor : Me Joseph Cohen-Sabban et Me Jean-Yves Le Borgne. Le premier met les pieds dans le plat : oui, il semble bien y avoir eu une volonté de la part de certains avocats de « foutre le bordel » à Saint-Omer ; oui, il ne faut pas se leurrer, il arrive que des coupables soient acquittés. Il révèle aussi avoir été témoin avec Jean-Pierre Berthet (de TF1) des craintes de Jean-Claude Monier, futur président de la cour d’assises du Pas-de-Calais, avant l’ouverture du premier procès. Craintes justifiées en l’occurrence ! Me Le Borgne ne partage pas l’analyse de son confrère relative aux acquittements, et le fait savoir ; par ailleurs, il dénonce le climat de passion dans la salle, et plutôt qu’au juge Burgaud, estime qu’il faudrait s’en prendre au système permettant de telles situations (comprendre : le chaos judiciaire outrelois).

Petite mise au point de Stéphane Durand-Souffland, la « plume » du Figaro (Bernard de la Villardière a d’ailleurs recommandé son « livre remarquable » Frissons d’assises, tout en précisant qu’il s’intéressait, lui, davantage aux souffrances des victimes qu’aux « frissons »). Pour lui, on ne saurait parler d’un acquittement programmé. Il relate son entretien avec Yves Bot, procureur près de la Cour d’Appel de Paris, un mois avant le procès en appel : « le dossier tient à la colle » « Il y aura cinq condamnations » « Au premier procès, ils se sont trompés, ils ont acquitté le père au lieu du fils » Le chroniqueur rappelle qu’on lui a fait passer le message suivant :  « Dites à M. Durand-Souffland de ne pas s'investir autant dans cette affaire, car il aura l'air d'une andouille quand les condamnations vont tomber. » « Je suis peut-être une andouille, mais ils ont tous été acquittés » observe le journaliste, précisant par ailleurs que ce sont les jurés qui ont prononcé ledit acquittement, et que Mme Odile Mondineu-Hederer, présidente de la cour d’assises et « magistrate sérieuse », n’aurait jamais accepté de se soumettre à de soi-disant pressions. C’est exact, à ceci près que les pressions ont bel et bien existé : en off, après le débat, je ferai remarquer à M. Durand-Souffland que la magistrate a bien dit devant le Conseil Supérieur de la Magistrature en février 2009 – alors qu’elle témoignait en faveur de Fabrice Burgaud – qu’on lui avait demander de boucler le délibéré en trois heures, afin que le ministre Pascal Clément puisse intervenir au journal de 13h00 (les délibérations dureront finalement neuf heures). Ce point, évoqué dans le film par le magistrat honoraire Michel Gasteau, ne peut donc être contesté.

Il m’est impossible d’évoquer en détail toutes les interventions du débat : notons toutefois que l’ancien ministre Jacques Toubon se félicite d’avoir soutenu le projet de procédure d’appel aux assises (« s’il n’y avait pas eu d’appel, il n’y aurait pas eu les acquittements »), et que Me Yves Crespin, qui représentait l’association L’Enfant Bleu à Saint-Omer, plaide pour une amélioration du recueil de la parole de l’enfant (si cela avait été le cas à l’époque, « il n’y aurait pas eu d’affaire Outreau »). Hélas, la salle est également ce soir-là le théâtre de violents échanges, dignes des émissions de Christophe Dechavanne et de Michel Polac. Notamment entre Me Vanina Padovani, de l’association L’Enfant Bleu-Enfance Maltraitée et M. Durand-Souffland – rappelons que ce dernier a accusé l’avocate d’avoir soufflé le nom d’un mis en examen (« Lavier ») à un enfant lors de son témoignage le 2 juin 2004 (voir le PV de la commission d’enquête du 14 mars 2006). Par ailleurs, le débat s’achève sur une discussion tumultueuse entre une dame dont j’ignore l’identité, Homayra Sellier (président de l’ONG Innocence en Danger, qui a contribué au financement du film) et Karine Duchochois, l’acquittée de Saint-Omer devenue journaliste. Celle-ci éclatera finalement en sanglots et Stéphane Durand-Souffland s’efforcera de la calmer, tandis que le public quitte la salle...

 

Voilà pour mes souvenirs de la soirée très animée du 27 février. Le lectorat aura compris que Outreau l’autre vérité ne manquera pas de susciter la controverse, lors de sa sortie le 6 mars ; il aura deviné aussi que je recommande vivement d’aller le voir. To be continued…

 

PS : Je n’ai rien contre Karine Duchochois, mais grand Dieu, ne pouvait-elle pas parler sans crier (même si d’autres parlaient aussi un peu fort, selon moi) ? Pour avoir une idée de ce qui s’est passé à la fin du débat, je vous invite à consulter le fichier de Cindy Hubert relatif à André Vallini :

http://www.rtl.fr/actualites/info/article/serge-garde-realisateur-de-outreau-l-autre-verite-l-acquittement-n-est-pas-un-brevet-d-innocence-7758920006

J’ai bien essayé de discuter avec la demoiselle durant le cocktail offert après le débat, cela n’a pas été possible. Ceci dit, je l’ai vu engueuler Jean-Michel Décugis en lui disant qu’ils n’avaient pas la même conception du journalisme. Désolé Karine, mais pour ma part, j’estime que votre confrère du Point a dit quelque chose de très juste dans Outreau l’autre vérité, qui résume mon opinion sur cette douloureuse affaire : « On est passé d’un extrême à l’autre. C’est-à-dire de tous coupables à tous innocents. »

 

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