Affaire Dils/Heaulme : réflexions sur la tragédie de Montigny-lès-Metz

Francis Heaulme, le « routard du crime »  sera t-il renvoyé aux assises pour le meurtre de deux garçonnets, Cyril Beining et Alexandre Beckrich, commis à Montigny-lès-Metz le 28 septembre 1986 ? En attendant la prochaine décision de l'institution judiciaire,voici pour mon lectorat un extrait de mon prochain livre (en préparation).

 

« Dils, on peut en penser ce que l’on veut. Je constate simplement que ce garçon a été condamné par deux cours d’assises avant d’être innocenté. » (1)

C’est avec ces quelques mots que Gilbert Thiel, juge à la section antiterroriste de Paris, a résumé l’affaire Patrick Dils. C’est entendu, la vérité judiciaire de ce dossier a été très évolutive : l’apprenti cuisinier a été condamné par deux fois par deux jurys populaires – à Metz le 27 janvier 1989 et à Reims le 29 juin 2001, au terme de son procès en révision – avant d’être acquitté en appel le 24 avril 2002 par la cour d’assises du Rhône du meurtre des petits Cyril Beining et Alexandre Beckrich commis à Montigny-lès-Metz le 28 septembre 1986 en fin d’après-midi.

Patrick Dils acquitté, c’est une vérité judiciaire qui s’impose à tous et à toutes, bien sûr. Innocenté ? Quand on se penche sur certains écrits et qu’on prend la peine de les lire entre les lignes, force est de constater que ce n’est pas si simple.

 

Dans le livre d’entretiens qu’il a publié avec Alain Bisbau, l’avocat honoraire Me Marcel Normand évoque le dossier en ces termes : « Seul Dils, réputé désormais innocent, est responsable de sa mésaventure du fait de ses aveux circonstanciés assortis de gestes précis, réitérés, formulés en présence de son avocat, devant le juge d’instruction. » (2) Vous avez bien lu : « réputé désormais innocent ». L’avocat pénaliste Me Dominique Inchauspé et Jean Favard, conseiller à la Cour de Cassation, et à ce titre membre de la Commission de révision chargée d’examiner le cas de Patrick Dils, ont l’un et l’autre consacré un chapitre au dossier dans leurs ouvrages respectifs. (3) Les deux auteurs ne manquent pas d’y faire état de la cohérence des aveux de Patrick Dils passés en garde de vue le 28 avril 1987 devant l’inspecteur Bernard Varlet, directeur d’enquête de la PJ de Metz. Aveux réitérés devant l’enquêteur de personnalité rencontré durant ladite garde à vue, devant le magistrat instructeur Mireille Maubert (30 avril et 15 mai), au cours de la reconstitution du 7 mai, devant les docteurs Volpillière et Bornstein, experts psychiatres, le 16 mai, devant le docteur Raymond, expert psychologue, le 29 mai… et rétractés le lendemain, le 30. Parmi les éléments les plus marquants : le fait que l’apprenti cuisinier soit tombé juste quand il a désigné les trois pierres de différentes tailles (une petite, une moyenne, une grande) ayant servi à tuer les enfants, la quatrième, non utilisée, n’ayant reçu que des projections de sang. Dans son réquisitoire (mi-chèvre mi-chou, il ne réclamait ni condamnation ni acquittement) lors du dernier procès en avril 2002, l’avocat général François-Louis Coste s’était exprimé sévèrement à ce sujet : « Ces aveux ont une puissance qui emporte la conviction comme un torrent emporte tout sur son passage. On en tremble, on en transpire, on en dort mal. Le malaise est d'autant plus immense qu'on se trouve alors en détresse face à une monstruosité sans limite. […] ils sont crédibles car graves, précis et concordants. Ils sont d'une longueur telle qu'elle est en soit toute une preuve. Des aveux que Dils délivre avec complaisance avec une précision de géomètre, de botaniste » (4) Ceci explique certainement ce que j’ai pu constater au cours de conversations informelles tant avec des journalistes qu’avec des auxiliaires de justice : pour eux, la culpabilité du jeune homme ne fait pas l’ombre d’un doute.

 

Est-ce le seul motif d’insatisfaction face à la décision de la cour d’assises de Lyon du 24 avril 2002 ? On peut également poser l’hypothèse suivante. Si Patrick Dils a été acquitté, c’est en partie grâce à un élément nouveau, qui avait justifié la décision de la Cour de révision d’ordonner un nouveau procès le 3 avril 2001, (5) à savoir la présence de Francis Heaulme, le « routard du crime », dans les parages des lieux du double meurtre  – le talus de chemin de fer ou ont été découverts les corps des petits garçons – ce 28 septembre 1986. Et les témoignages des enquêteurs de la Section de Recherches de la gendarmerie de Metz le 16 avril 2002 au procès de Lyon, évoquant la « quasi-signature criminelle » de Francis Heaulme dans la tragédie de Montigny-lès-Metz, ont fait forte impression. Tout cela est bel et bon, mais c’est sans doute aller un peu vite en besogne. Pour Me Inchauspé, ladite signature criminelle est fausse : « Les éventuelles ressemblances avec ses autres affaires sont incertaines. Un analyste du laboratoire de la gendarmerie de Rosny-sous-Bois, étranger à l’enquête, n’en voit pas à partir de soixante-deux dossiers ». (6) De son côté, Jean Favard observe : « Que Heaulme soit un tueur en série, nul n’en doutait, cela ne justifiait pas pour autant de l’amalgamer à tout va pour faire flèche de tout bois. » (7) A noter également que, tout en requérant l’acquittement de Patrick Dils au procès en révision de Reims le 29 juin 2001 au matin, l’avocat général Jean-Dominique Sarcelet ne s’est pas appuyé sur la piste Francis Heaulme, mais plutôt sur les incertitudes relatives à l’heure du crime, éléments figurant déjà au dossier soumis à la cour d’assises des mineurs de la Moselle en janvier 1989. (8)

 

Dils acquitté, qu’allait faire la justice de la piste Francis Heaulme ? Mis en examen le 9 juin 2006 dans le cadre d’une nouvelle instruction, le tueur obtient une ordonnance de non-lieu du juge Thierry Monfort le 17 décembre 2007. 7 mai 2008 : demande de supplément d’information par le procureur général de Metz Jacques-Philippe Segondat. En mars de la même année, le journaliste Emmanuel Charlot publie un ouvrage très fouillé chez Flammarion : L’affaire Dils-Heaulme Contre-enquête sur un fiasco judiciaire, doté d’une préface de la maman du petit Cyril, Gabrielle Beining. Pour l’auteur, c’est clair, il y a suffisamment de charges pour renvoyer Heaulme devant une cour d’assises. Par ailleurs, il indique qu’un autre personnage n’est peut-être pas étranger à l’affaire : Henri Leclaire, manutentionnaire aux éditions Le Lorrain à l’époque des faits, qui avait avoué le double meurtre à la PJ de Metz les 10 et 11 décembre 1986 avant d’être mis hors de cause. (9) Et ce, bien que le suspect ait donné dans son récit des détails non publiés par la presse, tel la description des vêtements portés par les deux victimes. Par ailleurs, Francis Heaulme a lui aussi tenu des propos accusateurs contre Leclaire, début 2002. (10)

 

Le 26 juin 2008, la chambre de l’instruction de la Cour d’Appel de Metz ordonne l’ouverture d’un supplément d’information  – Heaulme devient témoin assisté – ; elle en ordonnera un autre l’année suivante, le 15 septembre 2009. Le 16 décembre 2010, une confrontation entre le tueur et Henri Leclaire (lui aussi témoin assisté dans cette affaire) n’aboutit à rien. Le 18 décembre 2012, la Chambre de l’Instruction de la Cour d’Appel de Metz examinera le cas Heaulme et décidera d’un éventuel renvoi devant les assises de la Moselle. Si c’est le cas, ledit procès permettra t-il de savoir si le « routard du crime » est le vrai coupable ou un coupable de contrebande ? Espérons que tout cela ne sera pas qu’un coup de glaive dans l’eau.

 

PS : si procès il y a, seule la famille Beining, par l’intermédiaire de Chantal, la maman de Cyril, sera présente en tant que partie civile. La grand-mère d’Alexandre, Ginette Beckrich, croit toujours en la culpabilité de Patrick Dils.

 

(1) Cité par Dominique Rizet, « La justice face à ses erreurs », Le Figaro magazine, 29 janvier 2005, p. 38.

(2) Plaidoyer pour les victimes, Monaco, éditions du Rocher, 2004, p. 235.

(3) 2e partie : « Les fausses erreurs judiciaires françaises », Chapitre IV : « L’affaire Dils, ou la vérité impossible » (p. 321-365), L’erreur judiciaire (Paris, Presses Universitaires de France, 2010) / « L’affaire de Montigny-lès-Metz : de Patrick Dils à Francis Heaulme, un surcroît de doutes » (p. 123-165), Quelques affaires retentissantes Seznec, Dominici, Dils, Raddad Les révisions en question (Paris, Riveneuve, 2011). Selon la volonté de Jean Favard, l’ouvrage n’est paru qu’après sa mort, survenue le 18 janvier 2010.

(4) Marc Metdepenningen, « Le temps du réquisitoire Dils confié aux jurés », Le Soir, 24 avril 2002, p. 6.

(5) Les décisions de justice relatives aux requêtes en révision du procès de janvier 1989 sont reproduites en fac-similé dans les annexes du livre de Jean Favard, pages 272-291.

(6) L’erreur judiciaire, op.cit., p. 362.

(7) Quelques affaires retentissantes Seznec, Dominici, Dils, Raddad Les révisions en question, op.cit., p. 159.

(8) D’où ce commentaire du journaliste Jean-Michel Dumay : « Ce qui heurte […] en filigrane, c’est que deux avocats généraux, membres d’un parquet indivisible, aient pu, à douze années d’intervalle, fonder leurs réquisitions sur des intimes convictions diamétralement opposées. Or, que penser d’une accusation qui peut dire noir un jour et demander l’enfermement à vie, puis, sur la base des mêmes éléments, plusieurs années plus tard, dire blanc en réclamant la liberté ? » (« Un verdict qui pose le problème de la motivation des décisions de cours d’assises », Le Monde, 3 juillet 2001, p. 8)

(9) Outre cet ouvrage, le travail d’Emmanuel Charlot a été à l’origine d’un documentaire diffusé dans le cadre de Présumé innocent, émission de Jean-Marc Morandini sur Direct 8, le 1er novembre 2011 à 20 h 40 : Affaire Patrick Dils : l’ultime révélation.

(10) L’ancien manutentionnaire portera plainte pour complicité de diffamation contre le journaliste mais sera débouté par le tribunal correctionnel de Metz le 20 avril 2011, décision confirmée par la Cour d’Appel le 6 juillet et par la Cour de Cassation le 2 novembre.

 

 

 

 

 

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