Outreau : contre le prêt-à-penser médiatique

Ce samedi 5 février 2011, l'émission « Envoyé spécial la suite » nous proposait un documentaire consacré aux « acquittés d'Outreau », plus précisément à quatre d'entre eux : Odile Polvèche (ex-épouse Marécaux), l'abbé Dominique Wiel, Daniel Legrand père et fils. Je n'attendais rien de particulier de la vision de ce film, fruit d'une enquête de la journaliste de France 2 Aurélia Guillemin ; ceci dit, on est bien obligé de constater qu'il n'est pas exempt de défauts.

 

Erreurs : « La justice a cru à un réseau international », nous explique la voix off. C'est faire fi de la mise au point de Fabrice Burgaud à ce sujet lors de son audition devant la commission d'enquête parlementaire le 8 février 2006 : « S'agissant de ce que l'on a qualifié de "piste belge", je tiens à préciser que je n'ai jamais évoqué de "réseau international". Les investigations ont eu lieu en Belgique, et en Belgique seulement, parce qu'il semblait y avoir là un élément décisif pour l'enquête. Les enfants disaient qu'ils allaient en voiture "très loin" et ne parlaient pas de Belgique. Mais M. Thierry Delay a été écouté alors qu'il parlait avec sa mère et sa sœur, qui lui ont demandé s'il avait "vendu ses enfants". Il a répondu "oui", "oui" aussi quand elles ont demandé si c'était "pour des sous" et, à cette occasion, il a évoqué la Belgique. »

 

 

Approximations : l'enquête rappelle que Dominique Wiel a été renvoyé aux assises pour (entre autres) des actes de barbarie à caractère zoophile. Il aurait été sans doute bon de préciser que si le verdict du premier procès à Saint-Omer a condamné l'homme d'Eglise à sept ans de prison pour viols sur mineurs, il n'avait pas retenu les chefs d'accusation gravissimes susnommés.

 

 

Omissions : le film nous parle du combat de l'abbé Wiel en faveur des immigrés clandestins de Calais, une noble cause, bien sûr... En revanche, silence radio sur le soutien qu'il a apporté au père François Lefort, ex-vedette de l'humanitaire, condamné à huit ans de prison aux assises de Nanterre le 24 juin 2005 pour corruption de mineurs, agressions sexuelles et viols sur mineurs (les victimes étaient des adolescents subsahariens d'origine modeste). Par ailleurs, si le prêtre ouvrier nous est montré donnant une conférence pour relater son expérience dans une salle de province, on n'évoque guère son livre de souvenirs « Que Dieu ait pitié de nous » (Paris, Oh ! éditions, 2006). L'enquête de France 2 aurait pu indiquer que dans ledit ouvrage, Dominique Wiel émet de sérieux doutes sur la culpabilité des deux couples définitivement condamnés à Saint-Omer (Thierry Delay/ Myriam Badaoui, David Delplanque/Aurélie Grénon), pire encore, il les blanchit carrément de leurs crimes dans une lettre adressée aux deux aînés du couple Delay... et reproduite dans ce même livre ! Enfin, si Daniel Legrand fils a bel et bien été acquitté des accusations de viols et agressions sexuelles sur les enfants Delay - faits dénoncés alors qu'il était majeur - il demeure accusé des mêmes charges pour la période du 16 juillet 1997 au 15 juillet 1999 - alors qu'il était mineur ; l'arrêt N° 1236 de la chambre d'instruction de la Cour d'Appel de Douai du 1er juillet 2003 évoque (p. 140) un renvoi « devant la cour d'assises des mineurs du Pas-de-Calais ». En janvier 2009, Kevin, l'aîné des fils Delay, a demande via un de ses avocats Me Rodolphe Costantino la tenue de ce procès. Sans résultat, à ce jour. De toute manière, les enfants sont à peine évoqués dans ce documentaire : les extraits des verdicts du procès de Saint-Omer et de celui de Paris (2 juillet 2004 et 1er décembre 2005) reconnaissant le statut de victimes respectivement à quinze puis à douze d'entre eux ? C'est simple : là encore, on « zappe »...

 

 

Décidément, l'unilatéralisme dans le traitement médiatique de l'affaire Outreau se porte bien (1). Pourtant, nous avons pu récemment observer quelques grains de sable dans cette mécanique trop bien huilée : la publication d'un très bon ouvrage, « Outreau la vérité abusée » (Paris, Hugo & Cie, 2009) de Marie-Christine Gryson-Dejehensart la psychologue clinicienne et expert près la Cour d'Appel de Douai ayant examiné 18 enfants dans ce dossier, celle d'un bel article de Pierre Joxe, ancien ministre devenu avocat à la Cour (« L'affaire d'Outreau et les enfants », revue « Après demain », N° 15, juillet 2010, p. 12-15). Quant à moi, à mon modeste niveau, j'ai tenté une approche hétérodoxe de l'affaire outreloise dans mon livre « Justice : mise en examen » (Underbahn, 2009) et dans un article rédigé pour le site Enquête & Débat : « Outreau : Affaire classée ? » (26 août 2010).

 

 

Lutte du pot de terre contre le pot de fer ? Peut-être. Néanmoins, il est bon de savoir que l'Institut de Criminologie organise ce 24 février une table ronde intitulée « La Parole de l'enfant après la mystification d'Outreau », et qui réunira des professionnels pour faire « le point sur la recherche concernant la parole de l'enfant, l'histoire récente du déni de la maltraitance, l'évolution des droits de l'enfant, le rôle des médias, les conséquences du procès d'Outreau ». Un événement qui ne manquera pas d'intérêt, et qui, espérons-le, rencontrera un large écho. (2)

 

 

(1) Récemment encore, dans son ouvrage « L'erreur judiciaire » (Paris, PUF, 2010), l'avocat pénaliste Me Dominique Inchauspé n'y va pas de main morte : après avoir vilipendé le premier magistrat instructeur du dossier Outreau pour ses « croyances névrotiques », il écrit que « son obsession pour les dérives sexuelles [...] pose la question de son équilibre personnel » (p. 467). Rien que ça. Propos excessifs, et regrettables, car l'ouvrage n'est pas inintéressant par ailleurs - on notera par exemple une bonne mise au point sur des dossiers criminels très médiatisés (Guillaume Seznec, Omar Raddad, Patrick Dils).

 

(2) Renseignements/ Inscription : par courrier : Institut de Criminologie, 12 place du Panthéon

75006 Paris. Par Internet : caroline.touchet@u-paris2.fr

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