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Le Club de Mediapart lun. 26 sept. 2016 26/9/2016 Édition de la mi-journée

Dernières révélations sur l'affaire Outreau : petite mise au point

Cette affaire ne mourra jamais, me disait récemment au téléphone une dame outreloise de ma connaissance. Comment lui donner tort ? Le 28 décembre dernier, Jacques Thomet, journaliste retraité de l’AFP, faisait cette révélation sur son blog : « L’un des douze enfants violés à Outreau, reconnus comme victimes par les Assises de 2004 et 2005 (Saint-Omer puis Paris) et indemnisés par l’Etat, a affirmé en septembre dernier, devant la gendarmerie de son ressort, avoir été obligé à l’époque, sous les menaces de mort de trois des adultes accusés par la suite de viol, de tuer une fillette à coups de bèche. (sic) » (1)

Début janvier 2013, l’information est reprise par les grands médias, avec des précisions : l’enfant n’est autre que Chérif Delay, et l’assassinat aurait eu lieu le soir de la finale de la Coupe du Monde de football 1998 – le dimanche 12 juillet, donc – dans l’appartement de ses parents à la Tour du Renard (Résidence des Merles). Les instigateurs du crime seraient son beau-père Thierry Delay, ainsi que deux protagonistes acquittés du dossier « Outreau ». Le PV de la déposition a été transmis en décembre 2012 au parquet de Boulogne-sur-Mer. (2)

 

Bien entendu, depuis la semaine dernière, on fait des gorges chaudes de cette affaire, et la retenue n’est pas toujours au rendez-vous chez les internautes : si Chérif est parfois la cible de propos peu amènes, d’autres, parce qu’ils affichent leur scepticisme sur ses révélations, se voient traiter de négationnistes. Dans les deux cas, cela ne me plaît guère, et je serais tenté d’écrire : « Et si nous nous calmions un peu ? »

 

En l’état, voici ce que l’on peut dire :

 

* Les accusations portées par Chérif contre lui-même et contre trois personnes sont inédites. Il n’en a pas fait état au cours de l’instruction du dossier Delay et autres, ni au cours des deux procès d’assises de 2004 (Saint-Omer) et de 2005 (Paris). Cela n’apparaît pas non plus dans son témoignage publié en collaboration avec le journaliste Serge Garde, aux éditions Le Cherche Midi(Je suis debout L’aîné des enfants d’Outreau sort du silence), en mai 2011.

 

*Le meurtre dénoncé par Chérif, qu’il situe en juillet 1998, n’a aucun rapport avec celui révélé début 2002 par Daniel Legrand fils dans une lettre adressée à un journaliste de France 3 Lille, puis dans un courrier au magistrat instructeur Fabrice Burgaud (daté du 4 janvier 2002) : rappelons que ledit crime aurait été commis fin 1999 par Thierry Delay dans son appartement familial. On se souvient que des fouilles ont été effectuées dans le jardin ouvrier cultivé par le principal condamné du procès de Saint-Omer, sans résultat ; par ailleurs, comme le rappelle le rapport de l’Inspection Générale des Services Judiciaires du 9 juin 2006  (p. 20) : « Les messages de recherche transmis par le SRPJ à différents bureaux INTERPOL, aux fins de rechercher l’existence d’éventuelles disparitions d’une fillette au cours de l’année 1999, n’étaient pas plus fructueux. »

Enfin, j’ajoute que, contrairement à son cadet Jonathan, Chérif n’a nullement accusé son père d’avoir trempé dans ce supposé assassinat. (3) C’est ce que fait remarquer Mme Brigitte Bonnaffé, expert psychologue près la Cour d’Appel de Douai, dans son expertise du jeune homme datée du 14 juin 2004 (p. 3) : après avoir cité ce propos : « mais si mon beau-père est méchant, il faut quand même pas mettre tout sur son dos… », la psychologue ajoute que « par association d’idées, il réfute l’idée selon laquelle “il a tué une petite fille… il est peut-être violent à 50 % mais pas à 100 %... il n’est quand même pas dingue…” ». (4)

 

Sur le fond, que peut-on penser de ces dernières révélations ? Me Rodolphe Costantino, avocat de l’association Enfance & Partage, a indiqué avoir reçu des confidences similaires de Chérif : « Il m’avait alors raconté que son beau-père lui avait demandé de tuer une enfant d’un coup de bêche sur la nuque pour lui faire le sourire de l’ange. C’était un épisode parmi toutes les atrocités qu'il disait avoir subies. Sont-elles toutes vraies ? Je n’ai toujours pas la réponse. » (5) Ces propos font écho aux observations de Mme Bonnaffé dans son expertise précitée (p. 2) : « Globalement, Kévin [prénom donné par Thierry Delay à Chérif] reconnaît que le récit de sa petite enfance ne s’apparente pas à un film se déroulant de manière continue mais à une succession de photographies potentiellement tronquées “ce sont des flash, des rêves… je sais toujours pas si c’est vrai… c’est inconfortable…” »

 

Bref, il est impossible de conclure pour le moment, dans un sens ou dans un autre. L’avenir proche nous dira si le parquet de Boulogne-sur-Mer va ouvrir une enquête suite à ces nouveaux éléments. A suivre, donc…

 

PS : Bonne année et meilleurs vœux à tous les lecteurs et lectrices de mon blog !

 

(1) Consultable ici :

http://www.jacquesthomet.com/2012/12/28/revelation-outreau-lun-des-douze-enfants-viols-avait-d-tuer-une-fillette-sous-la-menace-de-trois-des-accuss-selon-ses-rcentes-rvlations-aux-autorits-fra/

 

(2) Toujours sur le blog de Jacques Thomet, on peut lire une compilation des articles consacrés à ces dernières révélations :

http://www.jacquesthomet.com/2013/01/06/outreau-revue-de-presse-sur-le-dernier-coup-de-thtre/

 

(3) Jonathan Delay a notamment accusé son père du meurtre lors de son audition au procès de Saint-Omer le 24 mai 2004 (voir PV des débats de la cour d’assises du Pas-de-Calais, p. 40). Rappelons ici que j’ai consacré l’an dernier un article à ce crime dénoncé par le fils Legrand :

http://blogs.mediapart.fr/blog/valandre78/300112/meurtre-outreau-verite-ou-legende

 

(4) Brigitte Bonnaffé agissait en application d’une ordonnance du président de la cour d’assises du Pas-de-Calais Jean-Claude Monier, datée du 11 juin 2004.

 

(5) Cité par Sophie des Déserts dans son article du 4 janvier : « Outreau : pourquoi l’une des victimes s’accuse t-elle d’un crime ? » :

http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20130104.OBS4484/outreau-pourquoi-l-un-des-enfants-victimes-s-accuse-t-il-d-un-crime.html

 

 

 

 

 

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Tous les commentaires

Quand j'ai lu cette nouvelle révélation., j'ai pensé que c'était le moyen qu'avait trouvé Chérif pour faire rouvrir Outreau. Qu'il cauchemarde sur une petite fille assassinée par contre n'est pas nouveau du tout dans sa vie. Il a pu se souvenir subitement d'un détail de ce meurtre. Qu'il y ait eu des un assassinat d'enfant à Outreau n'est pas un fait nouveau.  Les témoignages décrivaient une petite fille ne parlant pas français, une roumaine sans doute. Disparition bien sûr non reportée à Interpole, les enfants crevant à l'époque dans les gares en Roumanie et les choses n'ont d'ailleurs toujours pas tellement changé pour les enfants des rues de Budapest.

J'évoquais ce meurtre au commentaire du 13.03.2012 dans Ethique et cinéma.

http://blogs.mediapart.fr/blog/aude-kerville/100312/ethique-et-cinema

 

Début janvier 2002 : dans une lettre adressée à un journaliste de France 3 Lille, Daniel Legrand fils révèle avoir été témoin du meurtre d’une fillette, commis fin 1999 dans l’appartement du couple Delay/ Badaoui. Révélations réitérées dans un courrier du 4 janvier adressé à Fabrice Burgaud, et le 9 lors d’un interrogatoire (Cote D1093), en des termes à la limite du soutenable : « Thierry DELAY […] s’est jeté sur la petite et l’a frappé avec ses mains au visage et sur la tête. Je me rappelle quand elle est morte, elle est devenue toute bleue. Elle saignait de la tête, près de l’oreille et un peu partout, elle saignait de l’oreille, du nez et d’un peu partout. » Interrogée le même jour par le magistrat instructeur, Myriam Badaoui confirme les accusations du jeune Legrand à l’encontre de son mari (Cote D1097). Seraient également impliqués : un « monsieur belge », non identifié, et François Mourmand : le premier aurait violé la petite, le second aurait été témoin du drame selon Daniel Legrand fils, co-auteur du viol et ayant aidé à se débarrasser du corps, selon Myriam Badaoui. La malheureuse fillette aurait été enterrée dans un jardin.   Dans un article rédigé pour le site Web Enquête & Débat, j’observais que, dans le cadre d’une enquête concernant les accusations de viols et agressions sexuelles de Caroline A. contre son père, François Mourmand (décédé à la maison d'arrêt de Douai le 9 juin 2002), son oncle Paulo A. et quatorze autres personnes, l’adolescente a déclaré :« Cette petite fille a été violée puis tuée, c'est mon père qui me l'a dit il y a longtemps, quand il remontait dans le camion, alors que moi, j'y étais restée. Il m'a dit : “il y a une fille qui est morte !” [...] quand il remontait dans le camion, il sortait juste de la tour du renard. » (PV d'audition rédigé par Patrice D. commandant de police en fonction à la DIPJ de Lille, 6 décembre 2004, 10h15). (1)   L’arrêt N° 1236 de la chambre de l’instruction de la Cour d’Appel de Douai du 1er juillet 2003 le reconnaît franchement (p. 55)

 

http://blogs.mediapart.fr/blog/valandre78/300112/meurtre-outreau-verite-ou-legende