"Présumé coupable" : quand le cinéma réécrit l'affaire Outreau

Eh bien voilà, c'est fait : Présumé coupable est sorti en salles ce mercredi 7 septembre, et je suis allé le voir le même jour. Verdict dans les lignes qui suivent...

 

Soyons clairs : plus qu'un film sur l'affaire proprement dite, c'est d'abord le récit des vingt-trois mois de détention provisoire d'Alain Marécaux et des épreuves qu'il a subies (décès de sa mère, tentatives de suicide, grève de la faim - et il faut reconnaître que l'image d'un Philippe Torreton dénudé et presque squelettique est plutôt saisissante). Pas d'observation à faire là-dessus : qui dira que se retrouver en maison d'arrêt constitue une partie de plaisir ? Pour le reste, on est bien obligé d'admettre qu'il s'agit là d'une fiction partiale, avec des « méchants de l'histoire » clairement désignés : un magistrat instructeur présenté comme une forteresse de froideur et d'insensibilité, des policiers violents... Vision tout en nuances, on le constate ! Fiction partiale, mais aussi partielle : c'est flagrant lorsque Présumé coupable relate le procès de Saint-Omer (4 mai- 2 juillet 2004).

 

* Lors de ce procès, on sait que les enfants s'étaient retrouvés placés dans le box des accusés, ce qui était très déstabilisant pour eux ; les dix-sept personnes renvoyées aux assises étant, elles, installées dans la salle d'audience. Dans le film, curieusement, certains accusés - comme Dominique Wiel, Sandrine et Franck Lavier, Thierry Dausque, Daniel Legrand fils - sont placés dans un box, d'autres (dont Alain et Odile Marécaux, Christian et Roselyne Godard, David Delplanque, Aurélie Grénon, Thierry Delay et Myriam Badaoui) dans la salle. Quant aux enfants parties civiles, on n'en voit qu'un seul, le petit Dimitri Delay - rebaptisé Jimmy -, interrogé par Me Delarue (interprété par Wladimir Yordanoff), l'avocat d'Alain Marécaux. Les interrogatoires des enfants par certains avocats de la défense, fortement teintés de brutalité verbale, sont placés sous le boisseau. On se demande pourquoi...

* Les rétractations de Myriam Badaoui, innocentant treize de ses co-accusés à l'audience du 18 mai 2004, sont bel et bien montrées dans Présumé coupable, pas le fait qu'elle ait accusé à nouveau douze personnes sur treize le 24 mai. Du reste, les motifs de ses déclarations à géométrie variable n'apparaissent pas clairement : rappelons ici que si l'épouse de Thierry Delay a blanchi treize personnes le 18 mai, c'était pour mettre fin aux interrogatoires musclés de ses fils par la défense, notamment par Me Eric Dupont-Moretti. C'est sans doute parce qu'elle a constaté que cela n'avait servi à rien que Myriam Badoui est revenue sur ses rétractations.

* Autre cas de figure, le témoignage de François-Xavier Marécaux (audience du 3 juin 2004). Témoignage au cours duquel l'enfant a maintenu ses accusations d'attouchements sexuels contre son père - ce qui a conduit celui-ci à déclarer, en larmes : « je suis coupable mais à cette époque je ne savais plus où j'en étais » C'est bien simple : le spectateur ne saura rien de cette audition, puisqu'elle n'apparaît pas dans le film.

* Le témoignage de Fabrice Burgaud (audience du 9 juin 2004), s'il n'est pas passé à la trappe, est présenté ainsi : nous avons sous nos yeux un homme impassible, mis en difficulté par Me Delarue. Le compte-rendu d'entretien du président de la cour d'assises Jean-Claude Monier avec les inspecteurs de l'IGSJ (Inspection Générale des Services Judiciaires) daté du 20 janvier 2006 reflète une autre réalité (p. 6) : « Il avait une parfaite mémoire du dossier et répondait parfaitement et complètement aux questions. Il a fait une très bonne impression sur les jurés. Il avait été annoncé comme quelqu'un d'arrogant et de sûr de lui. Il est apparu comme un homme relativement timide, essayant de fournir toutes les explications utiles. A cet égard, l'image donnée de lui par la presse était très déformée »

* La lecture du verdict de la cour d'assises du Pas-de-Calais par le président Monier est présentée de façon biaisée : on le voit prononcer les dix condamnations, pas les sept acquittements. Du reste, ces derniers n'apparaissent pas non plus dans le court passage consacré au réquisitoire de l'avocat général Gérald Lesigne. Comme si il était malvenu de dire que, au terme de ce procès, la justice a aussi prononcé des acquittements. Bref, la cour d'assises du Pas-de-Calais se trouve elle aussi clouée au pilori : vilaine, forcément vilaine, l'institution judiciaire...

 

Quant au procès devant la cour d'Appel de Paris de l'automne 2005, le film de Vincent Garenq préfère l'éluder : excepté la célèbre image des six acquittés et de leurs avocats sur les marches du Palais de Justice, des clous ! Et c'est bien dommage, cela aurait pu être l'occasion d'évoquer la lettre d'Odile Polvèche, ex-épouse Marécaux, à Me Marc Pantaloni (un des deux avocats représentant les enfants parties civiles) datée du 31 octobre 2005 - un courrier à charge contre l'huissier - et le témoignage du jeune François-Xavier, qui a maintenu ses déclarations lors de son audition le 16 novembre 2005... mais bon, comme celle du jeune homme au précédent procès a déjà été passée sous silence, il n'y a pas lieu d'être surpris.

 

Dans mon ouvrage Justice : mise en examen (éditions Underbahn, 2009), j'écrivais ceci, page 176 : «... la prudence impose de ne pas accepter sans examen critique les "vérités" assénées par ces productions télévisuelles qui réécrivent les affaires judiciaires comme cela les arrange. » Présumé coupable nous démontre de manière éclatante que la remarque vaut également pour certaines productions cinématographiques.

 

N. B. Sur le cas Marécaux, lire également mes deux précédents billets :

 

http://blogs.mediapart.fr/blog/valandre78/060611/lhuissier-doutreau-presume-coupable-complement-dinformation-sur-le-cas-m

 

http://blogs.mediapart.fr/blog/valandre78/260811/affaire-outreaumarecaux-lhistoire-demaquillee

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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