Jean-Michel Lambert : juste une mise au point...

Cela fait un mois maintenant, le 11 juillet dernier, que Jean-Michel Lambert s’est donné la mort à son domicile, au Mans (Sarthe). Informé par un ami le soir même, j’ai été profondément choqué par la nouvelle, et n’ai guère dormi de la nuit.

En contact depuis le printemps 2009, sans avoir eu l’occasion de se rencontrer, nous échangions par courriers et courriels ; ayant apprécié mes deux premiers ouvrages sur la justice, Jean-Michel Lambert m’a fait l’honneur et le plaisir de rédiger en octobre dernier la préface de mon dernier ouvrage, Coulisses judiciaires (Janzé, Coëtquen Editions, 2017). Je le savais perturbé par les derniers rebondissements autour du dossier Villemin – « Pour être franc, pour tenir le coup, j’évite de trop regarder, lire, écouter », écrivait-il dans un courriel daté du 5 juillet – mais savais également qu’il comptait s’exprimer au moment de la parution de son nouveau polar en octobre prochain, afin de « remettre les pendules à l’heure[1] ». [Témoins à charge, qui doit être publié aux éditions de Borée, paraîtra finalement le 24 août]

 

Alors oui, je ressens de la tristesse… mais aussi de la colère, de l’agacement. Si les médias ont fait preuve d’une compassion certainement sincère, présentant l’ancien magistrat instructeur comme la troisième victime de l’affaire après le petit Grégory et Bernard Laroche[2], les erreurs et approximations sont légion, même après son décès. La timbale a été décrochée par Le Nouveau Détective, avec un article – « une enquête », écrivent-ils – cosigné par Michel Mary, Sébastien Devaud et Christophe Guerra (n° 1818, édition du 19 juillet, « Affaire Grégory : ces documents qui l’auraient poussé au suicide », p. 16-18). Dès les premières lignes, on balance l’adresse privée de feu Jean-Michel Lambert au Mans (sa veuve Nicole a dû apprécier) et ensuite c’est « bienvenue dans la petite boutique des erreurs ». Petit passage en revue, qui me permettra justement de « remettre les pendules à l’heure » concernant mon défunt préfacier.

 

* « Il omet de demander aux médecins légistes une autopsie complète du corps du petit garçon » (p. 16) Totalement faux : l’ordonnance du juge adressée aux docteurs Gérard De Ren et Elisabeth Pagel et datée du 17 octobre 1984 leur indiquait clairement de « procéder éventuellement à tous prélèvements en vue d’expertises ultérieures[3] ».

* « Il égare le rapport du gendarme Denis Klein qui avait mis en évidence, sur une lettre du corbeau, les traces des lettres “B. L.” qui accablaient Bernard Laroche » (Idem) Concernant les photographies du foulage (qui pouvait donner lieu à moult interprétations) sur la lettre de revendication du crime qui auraient été expédiées le 12 novembre 1984 par Denis Klein, rien ne prouve que Jean-Michel Lambert les ait reçues. Du reste, qu’il me soit permis de rappeler ce qu’écrivait le docteur Koehler, directeur du laboratoire de la police criminelle allemande (Bundeskriminalamt, BKA) à Wiesbaden, dans un courrier de janvier 1985 et adressé au magistrat instructeur : « Du fait des manipulations et précédents examens déjà pratiqués, il n’est plus possible de mettre en évidence des écrits latents par aucune des méthodes employées : recherches stéréomicroscopiques, technique de la lumière rasante, méthode spectrostropique, procédé éléctrostatique et chimique. »

* Page 17, on nous indique que Jean-Michel Lambert était « injoignable » par les enquêteurs de gendarmerie – au moment des aveux de Murielle Bolle – parce qu’il était en pleine « escapade » le week-end des 3 et 4 novembre 1984. En fait, il n’a pas quitté Epinal, étant de « permanence-instruction » (comprendre : d’astreinte) ces jours-là.

* « …il a du mal à résister aux sollicitations des journalistes. Alors, il s’exprime partout, dans les journaux, à la radio, à la télévision. » (Idem) Compte tenu de la médiatisation hors série de l’affaire Grégory, le délit intentionnel de violation du secret de l’instruction a été écarté par un arrêt de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Dijon (24 novembre 1988) ; bien souvent, Jean-Michel Lambert ne faisait que confirmer ou infirmer des informations déjà en possession des journalistes qui le sollicitaient.

* « …il va élaborer un scénario digne d’un romancier pour expliquer le meurtre de l’enfant. […] Pour lui, c’est Christine Villemin, la propre mère de Grégory, qui aurait tué son fils pour punir son mari, Jean-Marie. […] Christine Villemin qu’il soupçonne d’être la maîtresse de Bernard Laroche. Perdant pied tout à fait, Lambert va jusqu’à consulter un médium pour l’aider dans son instruction. » (Idem) D’où les auteurs sortent-ils que le juge d’instruction aurait cautionné la thèse d’une complicité Christine/Bernard ? Je ne sais, mais ce qui est certain c’est qu’ils auraient mieux fait de consulter un jugement rendu par le TGI de Paris le 20 novembre 2002, qui rappelle (p. 32) que, à l’époque, c’est en application de l’article 105 du Code de Procédure Pénale – « Le juge d’instruction chargé d’une information ainsi que les magistrats et officiers de police judiciaire, agissant sur commission rogatoire ne peuvent, dans le dessein de faire échec aux droits de la défense, entendre comme témoins des personnes contre lesquelles il existe des indices graves et concordants de culpabilité. » – que Christine Villemin a été inculpée par Jean-Michel Lambert, le 5 juillet 1985 en fin d’après-midi. Du reste, ledit jugement indique (p. 32-33) : « l’arrêt de renvoi de Christine VILLEMIN devant la Cour d’assises des Vosges rendu le 9 décembre 1986 par la chambre d’accusation de la cour d’appel de Nancy, faisait état de charges accablantes contre elle ; […] les charges, précises et concordantes, alors retenues, constitutives de vingt-trois chefs “d’inculpation”, figuraient déjà dans le réquisitoire définitif circonstancié (de près de cent pages) établi par le procureur de la République le 29 août 1986 ;  […] c’est au terme d’un arrêt de non-lieu de quatre-vingt treize pages que Christine VILLEMIN sera finalement, le 3 février 1993, mise hors de cause par la Cour d’appel de Dijon, ce qui démontre, en tant que de besoin, la complexité extrême du dossier[4] ; » Quant aux deux visites chez un voyant d’Epinal (dit « M. Claude ») courant décembre 1984 et début mars 1985, elles s’expliquent ainsi : « ayant appris que des membres de la famille de l’enfant avaient été le consulter, il voulait savoir quels éléments ils lui avaient fournis pour guider ses recherches[5] »

* « Ce cirque ne prendra fin qu’en 1987, quand la chancellerie se décidera enfin à dessaisir le “petit juge”de l’affaire » (Idem) Encore une légende tenace : Jean-Michel Lambert a signé son ordonnance de renvoi devant la cour d’assises le 11 septembre 1986 – renvoi confirmé le 9 décembre par la chambre d’accusation de la cour d’appel de Nancy – et a posé un congé sabbatique pour l’année 1987, mais n’a jamais été dessaisi du dossier Villemin. Ce qui est vrai, c’est que la Cour de Cassation a censuré l’arrêt de renvoi le 17 mars 1987 (n° de pourvoi : 86-96682) sur trois points, renvoyant « la cause et les parties devant la chambre d’accusation de la cour d’appel de Dijon[6] ». Président de ladite chambre d’accusation, Maurice Simon a été désigné pour reprendre le dossier le 25 juin 1987; on le constate, il est parfaitement inexact d’écrire que le juge Lambert a été « dessaisi de l’enquête au profit du juge Simon[7] ».

 

Il faut bien prendre conscience  d’une chose : compte tenu de « la complexité extrême du dossier » (pour reprendre une expression figurant dans l’arrêt du 20 novembre 2002), il n’était guère admissible que l’on refile l’ardoise de toutes les erreurs commises à un seul homme[8]  – voir ce qui s’est passé naguère au procès de Jean-Marie Villemin (cour d’assises de la Côte-d’Or, Dijon, audience du 15 novembre 1993). « Dure journée pour celui qui fut le premier magistrat instructeur de l'affaire Grégory. Il dut subir les assauts cumulés du président Ruyssen, de l'avocat général Kohn et des avocats des deux parties. Un impressionnant tir croisé » écrivait le journaliste Serge Garde à l’époque[9] ; plus récemment, son confrère Alain Hamon déclarait dans l’émission C dans l’air, diffusée sur France 5 le jour même des obsèques du magistrat à la cathédrale Saint-Julien du Mans (20 juillet) : « le président de cette cour [Olivier Ruyssen] avait interrogé le juge Lambert comme on aurait interrogé un des suspects dans cette affaire[10] »

 

Jean-Michel n’est plus de ce monde et j’espère qu’il repose désormais en paix, à l’abri des attaques ahurissantes dont il fut la cible bien commode. Qu’il soit à nouveau remercié pour le soutien et la confiance qu’il a apportés à mon travail d’essayiste sur l’univers de Dame Justice.

N.B : on consultera également avec intérêt les témoignages de deux amis du juge.

Le journaliste Pascal Giovannelli :

http://www.francedimanche.fr/fait-dvers/jean-michel-lambert-foutez-la-paix-sa-memoire%E2%80%89/

Son ancien avocat Me Jean-Marc Le Nestour :

http://www.leparisien.fr/faits-divers/juge-lambert-l-affaire-gregory-a-perturbe-sa-vie-de-maniere-injuste-21-07-2017-7147569.php

L’avocat pense que la révélation, le 11 juillet au matin, de l’existence des carnets secrets de feu le président Simon (décédé le 23 mai 1994) a pu jouer un rôle dans la décision de Jean-Michel Lambert. Maurice Simon y tenait des propos très violents contre son prédécesseur et d’autres protagonistes de l’affaire :

http://www.estrepublicain.fr/edition-de-nancy-ville/2017/07/12/les-edifiants-carnets-du-juge-simon

http://www.estrepublicain.fr/faits-divers/2017/07/12/morceaux-choisis

 

[1] C’est ce que j’ai indiqué à Juliette Demey, qui a recueilli mon témoignage pour son article « Juge et écrivain » (Le Journal du Dimanche, 16 juillet 2017, p. 12). Article consultable en ligne ici :

http://www.lejdd.fr/societe/faits-divers/le-juge-lambert-raconte-par-ses-editeurs-3390422

 [2] Ce que confirme la lettre rédigée le jour même du drame et adressée à son ami Christophe Gobin, journaliste à L’Est républicain, consultable ici :

http://www.estrepublicain.fr/faits-divers/2017/07/19/affaire-gregory-une-lettre-du-juge-lambert-adressee-a-notre-journaliste-christophe-gobin-avant-son-suicide

[3] D’ailleurs, le capitaine Etienne Sesmat, présent lors de l’autopsie à l’Institut médico-légal de Nancy comme le juge, a lui aussi été accusé de sabotage ; on lui a prêté ces propos : « Inutile de charcuter plus longtemps ce pauvre petit corps, nous savons qui a fait le coup » (Cité par Lionel Raux, L’Est républicain : Grégory : à quand la vérité ? L’affaire de A à Z, décembre 1985, entrée « AUTOPSIE ») Pour moi, qu’elle visait le magistrat instructeur ou l’officier de gendarmerie, l’accusation était injustifiée.

[4] Jugement du TGI de Paris (1ere chambre, 1ere section), 20 novembre 2002. Il déboutait Christine et Jean-Marie Villemin de leurs poursuites contre l’Agent judiciaire du Trésor public et l’ancien magistrat instructeur – poursuites sur le fondement de l'article L 781-1 du code de l'organisation judiciaire (établissant un dysfonctionnement du service public de la justice). Les époux Villemin ne feront appel que pour le volet concernant l’Agent judiciaire du Trésor public, et obtiendront finalement gain de cause (35 000 euros de dommages et intérêts accordés à chacun, décision de la cour d’appel de Paris, 1ère chambre, section A, arrêt du 28 juin 2004). Rarement cité, le jugement du 20 novembre 2002 a pour mérite de nuancer l’image manichéenne qui est généralement livrée au public, celle opposant une mauvaise instruction, celle du juge Lambert, à la bonne, celle de ses successeurs les présidents Maurice Simon et Jean-Paul Martin. Récemment, dans une recension du livre de l’ex-journaliste d’Europe 1 Laurence Lacour Le Bûcher des innocents (dernière édition : Paris, Les Arènes, 2016), Joëlle Bertrand y faisait référence, mais en le confondant avec l’arrêt du 28 juin 2004 :

https://www.causeur.fr/affaire-gregory-coupables-bucher-innocents-145880

[5] Lionel Raux, L’Est républicain : Grégory : à quand la vérité ? L’affaire de A à Z, décembre 1985, entrée « CLAUDE (Monsieur) ».

[6] Texte intégral consultable ici :

https://www.legifrance.gouv.fr/affichJuriJudi.do?idTexte=JURITEXT000007520970

 [7] Timothée Boutry et Jean-Michel Décugis, « Le juge Lambert s’est suicidé », Le Parisien, 12 juillet 2017, p. 10. Plusieurs médias ont repris ce raccourci (voir les sites Web de L’Est républicain, La Voix du Nord, etc.). Fâcheux, forcément fâcheux.

[8] Jean-Michel Lambert a fait référence à ce statut peu enviable dans la lettre à Christophe Gobin : « Les évènements depuis juin dernier sont voués normalement à l’échec. Et pour cause… Pour ne pas perdre la face, on cherchera alors un bouc émissaire. Autant dire qu’il est tout trouvé… Je refuse de jouer ce rôle. » Il m’avait écrit quelque chose d’approchant dans un courriel daté du 28 juin, mais à ce moment aucune volonté suicidaire n’était décelable.

[9] Compte-rendu d’audience consultable ici :

http://www.humanite.fr/node/67558

 [10] Une émission consultable ici :

https://www.youtube.com/watch?v=mRepD1ZLj-0

Difficile de ne pas penser à l’audition de Fabrice Burgaud devant la commission d’enquête parlementaire relative au dossier dit d’Outreau (8 février 2006). « Incroyable, un magistrat interrogé comme un malfaiteur » observera Pierre Joxe (témoignage recueilli dans le film de Serge Garde, Outreau l’autre vérité, production Ligne de front, 2012). Même remarque dans l’ouvrage de Me Gilles Antonowicz, La Faiblesse des hommes Histoire raisonnable de l’affaire d’Outreau (Paris, Max Milo éditions, 2013, p. 237). L’avocat ajoutait plus loin : « Et si Burgaud s'était jeté sous une rame de métro, ce qui aurait pu se produire, de qui alors aurait-on fait le procès ? » (Ibid., p. 238) A méditer…

 

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