Nouvelle polémique sur l'affaire Grégory : restons calmes

Le moins que l’on puisse dire, c’est que "Grégory", la mini série de cinq épisodes consacrée à l’affaire Villemin et proposée sur Netflix depuis le 20 novembre dernier ne passe pas inaperçue.

Parmi les témoignages recueillis, celui qui aura le plus marqué les esprits est celui de Jacques Corazzi, commissaire au SRPJ de Nancy à l’époque du drame et deuxième directeur d’enquête sur l’assassinat du petit Grégory Villemin. Extraits : « Jean-Pierre Pesson et moi nous allons visiter les parents. La première fois où je les vois, c'est vrai que j'ai une double impression. Le couple est là, Jean-Marie Villemin est effondré, c'est quelqu'un qui est complètement... comment dire... on est de tout cœur avec lui quoi. Par contre, avec elle, on a moins d'atomes crochus disons. Pourquoi ? Je sais pas. Elle a une tenue... elle est en noir, d'accord. Mais elle a une tenue qui est plaisante disons. Elle a un pull extrêmement collant. Bon, dans d'autres circonstances, on est presque là à lui faire la cour quoi. Je me dis tiens, elle est moins... elle est presque agréable à regarder, je veux dire que pour un homme je trouve qu'elle est pas mal quoi. Moi j'aurais vu quelqu'un d'éploré, de pas coiffé, d'habillé de manière négligée, c'est pas le cas. Bon ça fait pas un coupable, bien entendu, mais on a un doute, on a quelque chose qu'on veut élucider là. On veut savoir exactement ce qui s'est passé. Parce qu'il faut pas oublier que la dernière personne qui a vu Grégory, c'est elle. »

Depuis lors, c’est haro sur « Coco » (surnom du commissaire Corazzi dans son livre paru aux éditions Gérard Louis en 2003, Le secret de la Vologne),  notamment sur les réseaux sociaux ; voici ce qu’on peut lire sur Twitter, entre autres amabilités : « gros porc immonde », « [il] vient de remporter la palme de l’ordure du moment », « il se br… la nuit sur le p’tit c… de Villemin », « enculé », « gros détraqué sexuel », et j’en passe (1). Accusé il y a une trentaine d’années d’avoir fabriqué de fausses preuves contre Christine Villemin –  ce qui avait entraîné des poursuites en diffamation (2) –, Jacques Corazzi se voit désormais pointé du doigt pour avoir fondé sa conviction de culpabilité sur le look de la mère de Grégory, voire d’avoir souhaité la mettre dans son lit. Dans un courrier adressé à la journaliste Marie-France Bezzina daté du 17 octobre 1990, une « Madame Foldingue » (pardon à Claire Nadeau qui interprétait brillamment ce personnage dans deux émissions de Stéphane Collaro entre 1984 et 1987) écrivait (orthographe respectée) : « Quant à ce salaud de Corrazzi, il mériterait plutôt d’être sanctionné de ses fonctions et pendu au lieu d’être promu. » ; aujourd’hui, sur Twitter, on suggère de le « jeter à la flotte »… Manifestement, l’ « ambiance de folie » autour de cette affaire évoquée naguère par feu Me Joël Lagrange – à l’époque avocat d’Albert et Monique Villemin, les grands-parents de Grégory  – est toujours présente, avec son cortège d’outrances en tous genres. Quoi de neuf depuis 1985/1986, quand des lettres anonymes adressées au juge Lambert injuriaient et menaçaient celui-ci, Christine Villemin, Murielle Bolle et d’autres protagonistes du dossier ? On se le demande…

Quoi que l’on puisse penser du témoignage du commissaire Corazzi (3), il m’est impossible de balancer mon fagot sur ce nouveau bûcher dressé par ce que j’appelle « l’e-quisition ». Et je constate une fois encore que, outre la manie du lynchage, les réseaux sociaux ont souvent tendance à ne voir une affaire judiciaire que par le petit bout de la lorgnette. Car ce n’est pas à cause de sa tenue vestimentaire que la mère de Grégory s’est retrouvée dans le collimateur de la PJ nancéienne et de la justice d’Épinal et de Nancy. Petit rappel chronologique :

24 juin 1985 : remise d’un rapport de synthèse de 25 pages au juge Lambert par le commissaire Corazzi ;

5 juillet 1985 : inculpation de Christine Villemin pour assassinat par le juge Lambert, en application des dispositions légales de l’époque (article 105 du Code de Procédure Pénale : « Le juge d’instruction chargé d’une information ainsi que les magistrats et officiers de police judiciaire, agissant sur commission rogatoire ne peuvent, dans le dessein de faire échec aux droits de la défense, entendre comme témoins des personnes contre lesquelles il existe des indices graves et concordants de culpabilité. ») ; placement sous mandat de dépôt à la prison de Metz-Queuleu ;

16 juillet 1985 : remise en liberté de Christine Villemin avec placement sous contrôle judiciaire par la chambre d’accusation de la cour d’appel de Nancy ;

Début janvier 1986 : second rapport de synthèse du commissaire Corazzi (55 pages) ;

29 août 1986 : réquisitoire définitif du procureur de la République d’Épinal André Simard (une centaine de pages), requérant le renvoi de Christine Villemin devant la cour d’assises ;

11 septembre 1986 : ordonnance de transmission du dossier au procureur général rédigée par Jean-Michel Lambert (29 pages), aboutissant aux mêmes conclusions ;

9 décembre 1986 : arrêt de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Nancy (60 pages), renvoyant Christine Villemin devant la cour d’assises des Vosges ;

17 mars 1987 : la Cour de cassation censure l’arrêt de renvoi (n° de pourvoi : 86-96682) sur trois points, renvoyant « la cause et les parties devant la chambre d’accusation de la cour d’appel de Dijon ». Président de ladite chambre d’accusation, Maurice Simon sera désigné pour reprendre le dossier le 25 juin 1987 ;

3 février 1993 : arrêt de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Dijon (93 pages) concluant que, « en l’état il n’y a pas de charges » contre Christine Villemin (examen et réfutation des 25 charges : p. 24-60) et « dit n’y avoir lieu à suivre plus avant contre quiconque ».

On le constate : le dossier Villemin a connu des évolutions, des chemins de traverse, des différences d’analyse qui devraient nous amener à proscrire tout manichéisme ou tout anachronisme. Mais comme j’ai pu le remarquer depuis quelques années, la justice revue et corrigée par les réseaux sociaux c’est bien souvent l’arène de la Rome antique en mode 2.0, et les lions du cirque numérique ne chôment pas. En attendant calmement la suite des évènements – c’est le 18 décembre que la cour d’appel de Paris examinera la validité de la garde à vue de Murielle Bolle des 2 et 3 novembre 1984 – je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’écrivait récemment Renaud Machart dans une recension de la mini série proposée sur Netflix : « Certes, l’affaire Grégory est poisseuse. Elle mériterait cependant qu’on y jette un regard dessillé, dépassionné. Mais cela serait sûrement trop ennuyeux. » (4)

P. S : je rappelle que j’ai récemment publié un ouvrage traitant de ce sujet, chez Coëtquen Editions, avec une préface de Me Dominique Inchauspé, avocat au Barreau de Paris ; Justice parallèle, justice partiale revient également sur l’affaire Grégory et feu Jean-Michel Lambert, préfacier de mon livre précédent :

https://www.coetquen.fr/pages/collection-document/justice-parallele-justice-partiale.html

Sur un sujet analogue, le lecteur se reportera avec intérêt au dernier ouvrage d’Olivia Dufour, journaliste juridique :

https://www.lgdj.fr/justice-et-medias-9782275050843.html

 

(1) : Le lecteur pourra se faire une idée en cliquant sur le lien ci-dessous ; à noter que Me Gérard Welzer (avocat de la famille Laroche), Marie-France et Jean-Michel Bezzina (journalistes ayant suivi l’affaire, notamment pour RTL) et l’ex-juge Lambert se font eux aussi copieusement insulter. Les deux derniers étant décédés (respectivement : mort d’une crise cardiaque le 25 juin 2001, suicide le 11 juillet 2017), ils ne sont plus là pour répondre. Comme c’est commode !

https://twitter.com/search?q=Corazzi&src=recent_search_click 

(2) : Le commissaire principal Jacques Corazzi, les inspecteurs principaux Jean-Pierre Pesson et Hubert Kimmel et l’inspecteur Hervé Bartolozzi avaient été accusés par Jean-Claude Hauck (dans Le Républicain lorrain) et Catherine Lévitan et Michel Serres (dans Le Figaro magazine) d’avoir placé des cordelettes similaires à celles qui liaient la petite victime dans l’ancien chalet familial de Lépanges – articles parus les 19 et 20 février 1988. Conséquence de ces accusations diffamatoires : le 14 février 1989, le tribunal de Nancy condamnera Le Figaro magazine et Le Républicain lorrain à verser respectivement 50 000 et 60 000 francs de dommages et intérêts à chacun des quatre policiers du SRPJ. À l’audience du 24 janvier 1989, le procureur Bernard Aldige avait épinglé « l’attaque outrée et grossière » des journalistes (« Quatre policiers contre trois journalistes », Le Monde, 26 janvier 1989, p. 14). Mais la légende est tenace, l’accusation ayant été reprise récemment dans un article de Christophe Guerra, où nous pouvons lire à propos des cordelettes : « Bizarrement, les gendarmes ne les avaient pas trouvées lors de leur multiples perquisitions. » (« Le flic qui a fait capoter l’enquête », Le Nouveau Détective, n° 1942, 4 décembre 2019, p. 14) M. Guerra a de l’imagination : en fait de « multiples perquisitions », il y avait eu une simple visite domiciliaire.

Il est vrai que, au final, ces cordelettes seront écartées comme pièces à conviction. Selon le réquisitoire aux fins de non-lieu en faveur de Christine Villemin rédigé par Jean Stefani, procureur général à Dijon, daté du 22 juin 1992 (document de 99 pages), elles auraient pu être déposées soit par « l’assassin ou son entourage [qui] a pu pénétrer clandestinement dans la maison devenue vide pour y déposer une cordelette accusatrice » ou alors par un « individu anormal parmi ceux dont le délire justicier gravite autour du crime médiatisé à l’excès ».

(3) : Dire de Jean-Michel Lambert qu’il « était fasciné par les assassins », c’est quelque peu réducteur. Voici ce que déclarait le magistrat à Serge Garde (qui couvrait l’affaire pour L’Humanité Dimanche), le 29 mai 1985 : « Vous savez, au début, j’étais pour la peine de mort. J’aurais aimé rencontrer en face de moi l’assassin absolu, le salaud intégral, le monstre, celui qui justifie pleinement l’existence de la guillotine. Et puis non. Dans chaque criminel qu’il a été donné d’interroger, je découvrais une parcelle d’humanité, une histoire souvent terrible… Au contact de ces réalités, j’ai évolué. » Propos nuancés qu’on ne saurait assimiler à de la fascination (Serge Garde, Affaire Grégory Autopsie d’une enquête, Paris, Messidor, 1990, p. 235).

(4) « Dans les coulisses de l’affaire Grégory” », Le Monde, 5 décembre 2019, p. 23.

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