Quand "Superdupond" raconte l'affaire Outreau

Le 5 avril dernier paraissait le livre Bête noire « Condamné à plaider », aux éditions Michel Lafon. Son auteur : un célèbre avocat pénaliste lillois que je ne porte pas dans mon cœur, mais dont je ne conteste pas les talents, Me Eric Dupond-Moretti. La presse n’a pas manqué d’évoquer l’ouvrage en des termes élogieux – de fait, moi qui l’ai lu en moins de quatre heures, je ne l’ai pas trouvé inintéressant. Mais, inévitablement, il y a un os dans la moulinette ; cet os, c’est le chapitre 10, consacré à l’affaire Outreau (p. 159-196).

 

Page 161 : l’avocat évoque « des experts “psy”, […] leurs rapports de charlatans prétendant décider de qui était crédible et de qui ne l'était pas » Propos franchement insultants, qui ne font pas honneur à celui qui les a écrits. Je rappelle ici que, au cours du procès de Saint-Omer, le président Jean-Claude Monier a nommé cinq nouveaux experts en vertu de son pouvoir discrétionnaire ; résultat, comme l’a indiqué le magistrat aux enquêteurs de l’Inspection Générale des Services Judiciaires lors de leur entretien du 20 janvier 2006 (page 8 du compte-rendu) : « Les nouvelles expertises sont totalement convergentes avec les premières. Les experts maintiennent qu’on a affaire à des enfants manifestement victimes d’atteintes corporelles. »  

 

Page 162 : « … de pseudo-investigateurs soutenaient, dans la presse, sans jamais avoir pu l’établir, que des réseaux pédophiles très structurés sévissaient en France ont rendu crédible l’invraisemblable » La question de l’existence de ce type de réseaux et de leur nature réelle est un problème complexe, où il convient d’éviter tout dogmatisme. Me Dupond-Moretti a parfaitement le droit de ne pas y croire, mais de là à dénigrer ainsi des journalistes qui ont travaillé sur le sujet – Patrick Meney dans Les Voleurs d’innocence (Paris, Olivier Orban, 1992) ou encore le duo Laurence Beneux/Serge Garde dans Le Livre de la honte Les réseaux pédophiles (Paris, Le Cherche-Midi, 2001) – c’est pousser le bouchon un peu loin !

 

Page 164 : le dossier d’instruction de Fabrice Burgaud ? « Mais sur le fond, il est délirant, à 90 %. » L’auteur n’en dit pas plus. Allusion à certains aspects du dossier qui n’ont pas trouvé confirmation, comme les partouzes zoophiles dans une ferme de Belgique ? Peut-être. J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire : on monte en épingle les éléments jugés farfelus, et hop, on disqualifie l’ensemble. Procédé archi-réchauffé, mais qui garde son efficacité.

 

Page 165 : Me Dupond-Moretti évoque le « crime inventé de toutes pièces » par Dany Legrand fils, le meurtre d’une fillette à la Tour du Renard, afin de faire exploser l’accusation en vol. Comme je l’ai expliqué dans mon billet daté du 30 janvier dernier, (1) les choses ne sont pas si simples, et il est regrettable que l’ami Eric n’évoque pas les éléments mis à jour par l’instruction de Mme Rosabelle Moscato (5  juin 2002/ 11 juin 2003), à savoir l’enterrement dans un terrain d’un enfant mort-né par Laurence L., la tante de Dany Legrand fils.

 

Page 174 : naturellement, notre vedette des prétoires pouvait difficilement ne pas citer la « sortie stupéfiante » de Jean-Luc Viaux sur les « expertises de femmes de ménage », à l’occasion du procès en appel de novembre 2005. Il ajoute : « Je lui rétorque que ma mère a toujours très bien fait son travail – elle était authentiquement femme de ménage. » Me Dupond-Moretti omet de préciser que c’est à la sortie du tribunal, et non dans la salle d’audience (où il en a pris pour son grade) que le professeur Viaux a lancé cette phrase maladroite le 17 novembre 2005. Du reste, lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire (7 mars 2006) il s’est expliqué à ce sujet : « À la sortie de l'audience, des journalistes étaient là, comme d'habitude. J'ai répondu. Je suis passé très vite sur ces effets d'audience. Puis, j'ai parlé des conditions de travail des experts, et j'ai fait observer qu'une commission avait fait des propositions pour changer tout cela, et qu'il fallait les mettre en œuvre pour éviter d'autres Outreau. Et il est vrai que j'ai enchaîné en évoquant que si en plus de la “médiocrité des conditions d'exercice des experts” – comme le dit cette commission – et des honoraires inchangés depuis vingt-cinq ans, on nous instrumentalisait, sans jamais rappeler que l'expertise n'est pas la pièce centrale d'accusation dans un dossier, il y avait un risque, et je l'ai énoncé comme un risque, celui de donner à la justice du travail pour ce qu'elle l'estime... J'ai eu, et je le regrette, une phrase malheureuse comparant la rémunération des experts avec le salaire des femmes de ménage. Cette phrase a été extraite de son contexte, rapportée en boucle par les médias, comme si elle était la justification d'un travail bâclé, ce qui est tout simplement une calomnie. Le rapport d'expertise fait 33 pages. »

 

Page 174-175 : l’auteur se réfère à l’audience du 17 novembre 2005. Il évoque la lecture par la présidente Odile Mondineu-Hederer d’un rapport d’expertise, en l’absence de son auteur, lecture ayant provoqué un fou rire général. Or, Mme Christine Pouvelle-Condamin, expert près la Cour d’Appel de Douai, était bel et bien présente lorsque son travail a été tourné en dérision dans la salle d’audience, comme l’ont relaté entre autres Pascale Robert-Diard (Le Monde) et Eric Dussart (La Voix du Nord) – ce dernier saluera d’ailleurs l’élégance de la psychologue victime de cette avalanche de moqueries.

 

Page 180 : d’après notre cher Dupond, au cours du procès en appel, « les enfants sont venus, l’un après l’autre, dire qu’ils avaient menti ». Cherche-t-on à enfumer le lecteur sous prétexte que ces auditions ont eu lieu à huis clos ?  Sur les neuf enfants parties civiles au procès de Paris, seuls trois enfants (les jeunes garçons qui accusaient l’abbé Dominique Wiel) se sont effectivement rétractés, et deux d’entre eux sont venus le dire à l’audience du 16 novembre. Parmi les autres, Aurore Beaumont a maintenu ses accusations – elle ne parlera de mensonges qu’après le procès, et j’ai déjà écrit naguère ce que j’en pensais – François-Xavier, qui accusait son père Alain Marécaux d’attouchements, a parlé de « malentendu », quant à Chérif, l’aîné de la fratrie Delay-Badaoui, il a fait un sérieux blocage. (2)

 

J’aurais bien des choses à dire encore sur ce chapitre de l’ouvrage. Me Dupond-Moretti ne nous parle guère, et cela se comprend, de sa brutalité lors des interrogatoires des enfants au procès de Saint-Omer. On sait que lors dudit procès, le petit Dimitri Delay a accusé Roselyne Godard d’avoir tué son mari à coups de pelle, ce qui a déclenché moult rires dans la salle. Ce qu’on sait moins, c’est que l’enfant s’est expliqué lors d’un entretien avec Mme Brigitte Bonnaffé (expert psychologue près la Cour d’Appel de Douai), qui a cité ses propos dans son rapport du 14 juin 2004 (p. 3) : « le mari de la boulangère… j’ai pas vu Roselyne taper avec un coup de pelle mais j’ai dit ça parce que Dupont-Moretti (sic) m’embêtait. » Autre détail intéressant : sur les neuf enfants parties civiles au procès en appel, cinq appréhendaient la présence du bonhomme, et l’ont fait savoir à leurs deux avocats… qui ont dû les rassurer en leur disant que Me Dupond-Moretti n’était pas un ogre !

 

Mes lecteurs et lectrices l’auront compris : l’affaire Outreau relatée par « Superdupond »,  (3) cela vaut son pesant de cacahuètes. Ce qui est grave, à mon sens, c’est que Stéphane Durand-Souffland – co-signataire de l’ouvrage, qui a suivi les procès de Saint-Omer et de Paris pour Le Figaro – ait validé un tel texte, parsemé d’inexactitudes. Je dois dire qu’il y a des choses qui m’échappent, parfois…

 

(1) Consultable ici :

http://blogs.mediapart.fr/blog/valandre78/300112/meurtre-outreau-verite-ou-legende

 

(2) Se reporter à son témoignage : Je suis debout L’aîné des enfants d’Outreau sort du silence, en collaboration avec Serge Garde, Paris, Le Cherche Midi, 2011, p. 18-21.

 

(3) Les amateurs de BD auront compris qu’il s’agit d’une référence à Superdupont, le personnage créé par Jacques Lob et Marcel Gotlib en septembre 1972.

 

N. B. : On consultera également avec intérêt ce billet de Jacques Thomet sur le livre d’Eric Dupond-Moretti :

 http://www.jacquesthomet.com/2012/04/11/bte-noire-des-prtoires-eric-dupond-moretti-voit-rouge-devant-une-sorte-rvisionnisme-judiciaire-contre-outreau/

 

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