Décès de Monique Villemin : précisions sur la grand-mère de Grégory

Quand l’actualité judiciaire rejoint l’actualité sanitaire : lundi dernier nous apprenions le décès de Monique Villemin, née Jacob, à l’âge de 88 ans, ce dimanche 19 avril à l’EHPAD de Baccarat (54). Elle a succombé au COVID-19.

Bien entendu, les médias n’ont pas manqué de commenter cette triste nouvelle. On a rappelé que son mari Albert et elle-même ont été les cibles du Corbeau (1), mais aussi que la grand-mère de Grégory a été désignée comme étant l’auteur de plusieurs lettres anonymes lors de la relance de l’enquête en 2017/2018 ; sans oublier une formule maintes fois répétée : « elle emporte des secrets dans la tombe ». Voyons un peu.

 

Dans un rapport daté du 29 mai 2017, Christine Navarro, agrée par la Cour de cassation et la Cour Pénale Internationale – et désignée par Claire Barbier, présidente de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Dijon, le 8 septembre 2016 – a pointé Monique Villemin comme étant le potentiel auteur d’une lettre anonyme adressée au président Simon en 1989 et comportant menaces de mort contre la famille du magistrat et accusations contre Christine Villemin. Entendue par les gendarmes dans sa maison d’Aumontzey le 14 juin 2017, elle « reconnaît d'abord sa propre écriture, puis se ravise et assure qu'elle n'a jamais pu écrire une telle chose » (2). Dans la pseudo-interview de Maurice Simon réalisée par feu Jean-Paul Pradier pour Le Nouveau Détective (édition du 25 octobre 1989) le magistrat aurait déjà déclaré à propos des courriers anonymes : « Certaines de ces lettres font allusion à mes petits-enfants… Ce qui me trouble c’est que seuls Albert et Monique connaissent l’existence de ma famille. » Réaction indignée des grands-parents de Grégory suite à cette publication (3), et le président Simon a par la suite vigoureusement démenti avoir proféré de telles accusations contre eux.

 

Avril 2018 : nouvelle expertise de Mme Navarro, désignant Monique Villemin comme l’auteur potentiel de trois autres lettres anonymes, dont un courrier adressé au juge Lambert, et posté de Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne) le 6 août 1985, soit six pages manuscrites truffées de fautes d’orthographe dédouanant Christine Villemin et chargeant Bernard Laroche : « Monsieur le Guge [sic], je m’appelle Corinne, j’ai 16 ans je suis une amie de Muriel la belle sœur de bernard laroche…», ou encore « Je ne peux plus garder pour moi ce que […] Muriel ma raconté » (4). Selon cette missive complètement délirante, Bernard aurait acheté des « faux témoins » pour charger Christine, et notamment Anne-Marie Texeira (5), une de ses collègues de travail ayant témoigné de la présence de la mère de Grégory près de la poste de Lépanges-sur-Vologne le jour du crime vers 17 h. Une subornation qui rime avec pure invention, bien sûr : la bonne foi de Mme Texeira et de ses camarades – celles qu’on appelle communément « les filles de la Poste » – ne saurait être mise en doute, même si, in fine, leurs témoignages ont été mis de côté.

 

Qu’il me soit permis d’ajouter deux éléments :

Primo : concernant ces différentes lettres, Christine Navarro ne manque pas d’utiliser le conditionnel, notamment dans l’expertise rendue publique en avril 2018.

Secundo : il y a dans le traitement de ce dossier des éléments de contradiction – que j’ai déjà soulevés ailleurs. Dans son arrêt de non-lieu du 3 février 1993, la cour d’appel de Dijon a écarté les trois expertises réalisées en collégialité et datées de 1985 (celles qui désignaient Christine Villemin comme l’auteur des écrits litigieux de 1983/1984) : « l’expertise en écriture […] ne relève pas d’une science exacte, donne des résultats souvent aléatoires et incertains » (p. 48 de l’arrêt). Soit, mais pourquoi, vingt-cinq ans plus tard, s’appuierait-elle sur les expertises d’une seule professionnelle pour étayer les accusations contre la grand-mère de Grégory (6) ?

Faute de certitude absolue, je me garderai bien de parler d’une « quasi-signature » de Monique Villemin à propos de ces courriers, et de toute manière les faits sont prescrits.

 

Avant d’en venir aux présumés secrets de la grand-mère de Grégory, il faut rappeler que le point de vue de Monique sur le dossier a beaucoup varié au cours de la procédure. Exemple : face aux journalistes de Paris Match Jean Ker et Catherine Levitan, Albert et son épouse n’ont accusé personne, ni Christine Villemin ni Bernard Laroche (7) ; interrogés  à un autre moment et par un autre journaliste ayant couvert l’affaire, ils auraient exprimé une opinion défavorable à leur belle-fille (selon ledit reporter qui m’a relaté cet épisode, ça se serait déroulé dans le bureau de leur avocat Me Lagrange).

 

Quant aux révélations qu’aurait pu faire Monique Villemin, revenons à son audition  du 14 juin 2017 : « Effectivement, j'y ai pensé [à la culpabilité de sa bru], parce qu'on l'entendait dire par tout le monde. Je me suis laissé influencer. Evidemment, je la sais innocente aujourd'hui. D'ailleurs, elle me l'a juré. » « Devant les gendarmes, Monique Villemin admet qu'un autre de ses fils, Michel, lui avait dit, huit jours après la mort de Grégory, que Murielle [Bolle] était dans la voiture. Elle ajoute même : Lionel, mon dernier fils, qui était dans le même collège que Murielle, avait appris par les copains d'école qu'elle n'était pas dans le car (8). »

 

Plutôt mince, tout cela : les deux fils de Monique cités ici étant morts depuis longtemps – Michel des suites d’un cancer le 21 mars 2010, Lionel dans un accident de la route le 2 février 1991 – ils auraient eu du mal à confirmer ou à infirmer les propos de leur mère, déjà bien fatiguée lors de cette audition. Du reste, n’oublions pas que les témoignages des camarades de Murielle affirmant ne pas l’avoir vue dans le car scolaire l’après-midi du 16 octobre 1984 comportaient des contradictions, soulevées notamment dans l'ordonnance de remise en liberté de Bernard Laroche du 4 février 1985 rédigée par Jean-Michel Lambert, et lors des débats contradictoires du procès de Jean-Marie Villemin devant la cour d’assises de la Côte-d’Or (Dijon, 3 novembre/16 décembre 1993).

 

Monique Villemin ayant rendu son dernier souffle, il me paraît superflu de spéculer sur les secrets partis avec elle, à moins qu’ils ne s’agissent que de simples opinions ou ouï-dire tels que ceux relatés devant les gendarmes le 14 juin 2017. Inhumée ce 21 avril après-midi au cimetière de Senones (Vosges), la grand-mère repose désormais en paix, loin de la malédiction de la Vologne –la rivière « devenue célèbre, encore plus que le Loch Ness » (9).  

 

(1) Exemple, un courrier anonyme posté le 24 juillet 1985 de Darnieulles (commune de la banlieue d’Épinal) et contenant des menaces de mort contre la grand-mère de Grégory (Corbeau « parasite » ou ayant un lien avec le crime ? Les avis divergent).  Par ailleurs, on retrouvera ici la retranscription d’un appel reçu par Monique Villemin (je possède une copie de cet enregistrement audio, on ne peut qu’être admiratif devant le sang-froid dont elle fait preuve face au Corbeau) :

 http://justicepourgregory.com/l-affaire/le-s-corbeau-x/50-appel-anonyme-d-avril-1983.html

 

(2) Article de Laurent Valdiguié, consultable ici :

https://www.lejdd.fr/Societe/affaire-gregory-monique-villemin-a-t-elle-livre-tous-ses-secrets-3433034

 

(3) : « Mes clients sont profondément bouleversés par ce qui a été dit et écrit à la suite de cet article. Il est diffamatoire d’indiquer qu’ils ont pu écrire à qui que ce soit des lettres de menaces… » (Me Joël Lagrange, avocat d’Albert et Monique aujourd’hui décédé, cité par Serge Garde, Affaire Grégory Autopsie d’une enquête, Paris, Messidor, 1990, p. 259).

 

(4) Informations extraites de l’article de Stéphane Johany, « Affaire Grégory : la grand-mère trahie par une lettre ? », Le Journal du Dimanche, n° 3719, 22 avril 2018, p. 18.

 

(5) Cette précision figure page 78 de l’arrêt de non-lieu général n° 32/93 du 3 février 1993.

 

(6) : Christine Navarro a par ailleurs désigné Jacqueline Jacob, née Thuriot, grand-tante de Grégory, l’auteur des trois écrits litigieux de l’année 1983 (4 mars, 27 avril et 17 mai), mais sans certitude absolue. Parlant des expertises dans l’affaire Grégory, Me Alexandre Bouthier, avocat de Mme Jacob, a dit bien plus tard : « ça a été un massacre ». Propos tenus alors qu’il intervenait dans un autre dossier, celui du double meurtre de Cyril Beining et Alexandre Beckrich pour la défense de Francis Heaulme, lors du témoignage de Christine Jouishomme, experte près la Cour de cassation (cour d’assises d’appel des Yvelines, Versailles, 11 décembre 2018 en fin d’après-midi).

 

(7) Entretien paru dans Paris Match  n° 1895, édition du 20 septembre 1985 :

https://www.parismatch.com/Actu/Faits-divers/Affaire-Gregory-Monique-Villemin-grand-mere-photo-interview-1682766

 

(8) Article de Laurent Valdiguié, cité.

 

(9) « Affaire Grégory : 10 ans qu’il nous les brise ! », Psikopat, n° 49, octobre 1994, p. 10 (extrait du texte de présentation d’un dossier consacré à l’affaire et jouant à fond la carte de l’humour noir. Ames sensibles s’abstenir !).       

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