Dernier focus d'un pénaliste autodidacte avant la fin 2017

2017 touche à sa fin, voici venir le moment de rédiger mon dernier billet avant Noël et le Jour de l’An. Petit focus sur les derniers évènements judiciaires dans les lignes qui suivent...

14 décembre : le tribunal correctionnel d’Epinal condamne Le Nouveau Détective pour atteinte à la présomption d’innocence de Marcel Jacob, grand-oncle de Grégory Villemin. En cause : la Une du n° 1814 du 21 juin 2017 : « L’Affaire Grégory c’était eux !  Selon le juge qui les a mis en examen » et l’article des pages 4 à 8, une « enquête » signée Sébastien Devaud, Christophe Guerra, Hervé Hellec[1] et Vincent Sénécal ayant comme sous-titre : « Tout semble mis en place pour mettre un nom sur les coupables » ; en fait une compilation avec erreurs, approximations et affirmations péremptoires – comme l’observait Me Stéphane Giuranna, conseil du grand-oncle de Grégory Villemin, Mme le juge d’instruction (et présidente de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Dijon) Claire Barbier n’a jamais dit  que les coupables étaient Marcel Jacob et son épouse Jacqueline. « L'hebdomadaire a été condamné à verser à Marcel Jacob 4.000 euros de dommages et intérêt au titre du préjudice moral. Le journal a en outre l'obligation de publier la condamnation judiciaire en Une et sur son site internet, et de supprimer le lien internet permettant de consulter en ligne le numéro 1814 attaqué par Marcel Jacob, dans un délai précis avec une astreinte de 500 euros par jour de retard dans les trois cas[2]. »

 

Cette condamnation devrait amener à plus de retenue tous ceux et celles qui, depuis le rebondissement de l’affaire le 14 juin dernier, soutiennent sans nuance la thèse d’une conspiration familiale. De manière plus générale, les derniers développements du dossier (allégement du contrôle judiciaire du couple Jacob, autorisé à regagner sa maison à Aumontzey, Jacqueline le 20 novembre, Marcel le 20 décembre) amènent à relativiser le rôle d’AnaCrim, le logiciel d’analyse de données utilisé par la police et la gendarmerie ; « Dans le cas de l'affaire Grégory, cela a nécessité  la reprise minutieuse de 12.000 procès-verbaux, des 2.000 lettres anonymes et des centaines de témoignages et d'auditions réalisées. » a expliqué le lieutenant-colonel Karine Lejeune, porte-parole de la Gendarmerie nationale au site Sciences et Avenir[3]. Un travail de moine, c’est entendu, mais non exempt de failles : ainsi Me Giuranna a-t-il découvert que l’alibi de son client  (le 16 octobre 1984, il était à son travail de 13h00 à 21h00 à l’usine Walter Seitz à Aumontzey) avait été vérifié dès les débuts de l’enquête par les gendarmes des sections de recherche de Nancy et d’Epinal[4]. Soyons clairs : AnaCrim est un outil de travail non négligeable, mais ce n’est pas un alter ego informatique de Sherlock Holmes ou de Hercule Poirot, ni un Crime computer, équivalent du Love computer, la fameuse machine du chanteur de charme Paul Memphis (interprété par Guy Marchand) dans la pochade tropézienne de Claude Zidi Les Sous-doués en vacances (1981) machine permettant de dire qui est fait l’un pour l’autre. Dès le mois de juin, le journaliste Stéphane Durand-Souffland appelait à la prudence : « Il ne suffit pas de faire mijoter de vieux procès-verbaux dans un logiciel moderne pour servir une vérité cuite à point[5]. » Interrogé par son confrère Claude Leblanc, Pascal Giovannelli (qui a couvert l’affaire Grégory durant cinq ans pour France Dimanche) ne semblait guère certain que les rebondissements de juin dernier puissent conduire à la manifestation de la vérité : « Il y avait de la jalousie, et, surtout dans le monde rural, il suffit d’un rien pour que l’on envoie des lettres anonymes. Mais ce n’est pas parce que quelqu’un écrit : “Je vais te tuer” qu’il va passer à l’acte. Ce genre de courrier est l’exutoire des faibles[6]

Pour ma part, j’estime que la vérité se trouve dans les enregistrements des appels téléphoniques du Corbeau  – c’était déjà le point de vue d’un pénaliste nancéen, Me Joël Lagrange (mort prématurément le 25 février 2001 ; il défendait les intérêts de Monique et Albert Villemin, les grands-parents de la victime) exprimé fin 1992[7]. Je pense à un enregistrement en particulier, daté du printemps 1983 : quand nous pourrons mettre un nom sur la voix féminine qui parle brièvement à Eric Villemin, et qui se transforme en voix rauque lorsque sa mère Liliane (épouse de Jacky, demi-frère de Jean-Marie Villemin) prend le combiné, nous aurons vraiment avancé[8]. En attendant, durant les six derniers mois où les médias se sont à nouveau parfumés à l’eau de Vologne, trois personnes auront été jetées en pâture à la justice médiatique – le couple Jacob et Murielle Bolle – et le premier magistrat instructeur Jean-Michel Lambert s’est donné la mort. Affaire maudite, a-t-on dit…

 

S’il y a de l’animation judiciaire à Epinal et à Dijon, ce n’est pas mal non plus à Bobigny : le 15 décembre en fin de journée, après quatre jours de débats, le procès de l’ancien secrétaire d’Etat Georges Tron et de son ancienne adjointe à la Culture Brigitte Gruel qui se déroulait devant la cour d’assises de Seine-Saint-Denis est fini : « Vu l’état d’avancement des travaux et l’impossibilité matérielle de prolonger les débats, la cour statue d’office et ordonne le renvoi de l’affaire à une session ultérieure. L’audience est terminée. » (Régis de Jorna, président de la cour d’assises) Alors, à qui la faute ? La campagne lancée sur Twitter contre le président de Jorna critiqué pour sa manière plutôt rude d’interroger la plaignante Virginie Ettel à l’audience du jeudi 14 après-midi[9] ? Ou la stratégie offensive (agressive, diront certains) du principal avocat de M. Tron, Me Eric Dupond-Moretti ? Ou autre chose ? « Jusqu'au dernier moment, chacun des camps n'a eu de cesse de se renvoyer la responsabilité de cette débâcle, bien lourde à assumer. » observe Lucas Burel[10]. Il est dommage que ce procès n’ait pu être mené à son terme et dans des conditions sereines, car il aurait été intéressant d’avoir une confrontation des points de vue : celui exprimé le 10 décembre 2013 dans l’ordonnance de non-lieu des deux juges d’instruction d’Evry (en accord avec les réquisitions du Parquet datées du 15 mai) – 166 pages, rédigées sur une durée de sept mois – et celui totalement opposé de l'arrêt de la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris, 2e section, en date du 15 décembre 2014, qui a renvoyé devant la cour d'assises de l'Essonne sous l'accusation, pour M. Tron, de viols et agressions sexuelles aggravés, pour Mme Gruel, de viols aggravés, complicité de viol aggravé et agressions sexuelles aggravées (36 pages). Cela aurait confirmé ce que j’ai déjà constaté naguère : des hommes de loi (deux magistrats d’Evry et trois magistrats de Paris) peuvent avoir, en toute bonne foi, une analyse totalement différente d’un dossier judiciaire – à moins d’imaginer lesdits hommes de loi inféodés à je ne sais quel lobby (machiste, féministe, etc.). En attendant, même si je concède qu’il est difficile de garder les pieds sur terre et de demeurer froid, neutre, analytique face à une affaire assez glauque, on peut toujours s’y essayer en consultant l’arrêt de la chambre criminelle de la Cour de cassation daté du 3 avril 2015 (n° de pourvoi : 15-80083) qui contient des éléments du dossier à charge et à décharge (attention, le texte est plutôt serré[11]).

 

Je terminerai ce billet de fin d’année en saluant la mémoire de Jean-Michel Lambert, dont j’évoquais le décès tragique un peu plus haut, et en ayant une pensée pour sa famille et ses amis ; le magistrat avait eu l’amitié de rédiger la préface de mon dernier ouvrage, Coulisses judiciaires, paru le 28 février dernier chez Coëtquen Editions. J’en profite pour saluer mes lecteurs et lectrices, dont les retours sur ledit ouvrage ont été globalement positifs, ce qui met toujours du baume au cœur. Et, bien sûr, excellentes fêtes de fin d’année à tous et à toutes !

 

 

 

 [1] Hervé Hellec s’était déjà signalé, il y a seize ans de cela, par un article parfaitement ignoble sur l’affaire d’Outreau (« L’immeuble de la honte »)  dans l’édition du 28 novembre 2001 du Nouveau Détective. Sur ce dossier « qui rend fou » (comme celui de la mort du petit Grégory), l’hebdomadaire de faits divers ne s’embarrassait pas non plus de subtilités, un sottisier de premier choix. Exemple : on y évoquait « les nombreuses cassettes pédophiles retrouvées dans l’appartement du cinquième étage » (celui du couple Delay/Badaoui). Or, dans le PV de perquisition au domicile de Thierry Delay du capitaine de police Didier Wallet (20 février 2001, 14h10, cote D89), sur les 163 K7 classées X placées sous scellés, aucune vidéo pédopornographique n’a été retrouvée [L’état des lieux, daté du 23 février 2001, cote D115, est composé d’un album photographique réalisé par Gilbert Clerbout, du Service Local de Police Technique de Boulogne-sur-Mer. Les photos n° 8 et 9, montrant des cassettes pornographiques dans des meubles bas, en disent long sur le climat qui régnait dans cet appartement]. Dans le même article, M. Hellec nous expliquait que les cassettes pédophiles alimentaient un sex shop à Ostende, une station balnéaire de Belgique. Or, comme l’a rappelé Fabrice Burgaud devant la commission d’enquête parlementaire le 8 février 2006 : « Les médias ont mentionné Ostende ; il n'y pas une ligne à propos d'Ostende dans le dossier. Peut-être les journalistes ont-il procédé à leurs propres investigations là-bas, mais les enquêteurs, jamais. » Une photocopie partielle de l’article du Nouveau Détective a été intercalée dans le dossier d’instruction relatif à cette affaire, entre les cotes D1067 et D1068.

[2] http://www.europe1.fr/faits-divers/affaire-gregory-lhebdomadaire-le-nouveau-detective-condamne-3520937

[3]  https://www.sciencesetavenir.fr/high-tech/data/le-logiciel-anacrim-de-la-gendarmerie-un-outil-d-aide-a-l-enquete_113894

[4] http://www.estrepublicain.fr/edition-de-nancy-ville/2017/10/04/marcel-jacob-l-alibi-qui-change-tout-affaire-gregory-vosges-lorrainei-faits-divers-vologne-villemin

[5] « Un dossier qui impose la prudence », Le Figaro, 24/25 juin 2017, p. 4.

[6] http://www.francedimanche.fr/actualites/fait-divers-affaire-gregory-une-machine-a-resolu-l-enigme

[7] https://www.police-scientifique.com/affaire-gregory/la-voix-du-corbeau/

[8] Je possède une copie de cet enregistrement, qui dure 2 minutes et 87 secondes. Par ailleurs, on retrouvera ici la reproduction de la conversation entre les différents interlocuteurs :

https://www.justicepourgregory.fr/l-affaire/le-s-corbeau-x/52-appel-anonyme-au-printemps-1983-b.html

[9] Traité de « vraie merde », le magistrat a été par ailleurs ciblé par le fameux #BalanceTonPorc, mis en place après le scandale Harvey Weinstein en octobre dernier.

[10] https://tempsreel.nouvelobs.com/justice/20171215.OBS9345/proces-tron-renvoye-une-journee-folle-pour-un-fiasco-total.html

[11] https://www.legifrance.gouv.fr/affichJuriJudi.do?idTexte=JURITEXT000030450492

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