Stylométrie dans l'affaire Grégory : premières impressions

Suite aux dernières révélations sur l'affaire Grégory, voici un petit billet dominical...

Octobre 2024. Date importante, s’il en est : d’abord parce que c’est le quarantième anniversaire de l’assassinat de Grégory Villemin, ensuite parce que c’est en ce moment même que se déroule devant la cour d’assises de la Côte d’Or (Dijon) le procès des assassins présumés du malheureux enfant, ceux que la presse a surnommé « le Quinté de la Vologne ».

 

En cette dixième journée d’audience, le ministère public a passé un sale quart d’heure ; en effet, l’expert en stylométrie chargé de présenter le rapport constituant la clé de voute de l’accusation a involontairement transformé la cour d’assises en théâtre de Guignol. Qu’on en juge par ce compte-rendu d’audience :

« C’est un louphoque [sic], un illuminé […]. Dans la salle de la cour d’assises, tout le monde se tordait devant ses divagations, ses contradictions, la preuve éclatante de sa folie qu’il donnait. Eh quoi ! c’est cela est un expert ! […] Autant de mots autant de contradictions. Autant de dessins et de théories scientifiques ( ?), autant d’indices caractéristiques de la folie. »

 

Bien entendu, tout ce que je viens d’écrire relève de la fiction… à une exception près : la citation existe bel et bien, elle est extraite d’un compte-rendu d’audience du procès Zola, article intitulé « Un louphoque » et publié en Une du journal Le Rappel le 17 février 1898, compte-rendu consacré à la déposition de M. Alphonse Bertillon, venu présenter sa thèse un tantinet farfelue de « l’autoforgerie » du bordereau imputé à Alfred Dreyfus – en clair, l’infortuné capitaine aurait contrefait sa propre écriture.

 

Le lecteur aura compris que si je me suis livré à ce petit exercice de « justice-fiction », c’est pour exprimer mon scepticisme – je reste poli – devant les résultats de l’expertise en stylométrie réalisée par l’entreprise suisse OrphAnalytics, soit un rapport de 178 pages récemment versé au dossier d’instruction. D’après ledit rapport, il y a « une forte probabilité que les 24 lettres du corbeau proviennent, selon les critères stylométriques, de cinq auteurs différents », et Jacqueline Jacob, grand-tante de Grégory, serait l’auteur de sept d’entre elles, dont la lettre de revendication du crime datée du 16 octobre 1984. Bien sûr, Me Frédéric Berna – un des conseils de Mme Jacob – n’a pas manqué de dénoncer des « charlataneries », tandis que Me François Saint-Pierre, avocat de Christine et Jean-Marie Villemin, déclare : « Nous avons pris connaissance de ce rapport en stylométrie qui est technique et complexe à appréhender […]. Nous sommes donc très prudents sur l'analyse qui doit en être faite et les conclusions à en tirer. »

 

La prudence est de rigueur, en effet, et j’ajouterai ceci : officiellement, il y a cinq écrits litigieux recensés dans le dossier Villemin, entre le 4 mars 1983 et le 24 juillet 1985. D’où sortent les dix-neuf autres évoqués dans le rapport d’OrphAnalytics ? S’agirait-il de courriers émanant de plaisantins ou de déséquilibrés, qui ont été nombreux depuis le début de l’affaire (feu Jean-Michel Lambert y avait consacré un chapitre entier dans son livre Le petit juge paru chez Albin Michel en 1987) ? Et comment passe t-on d’un ou deux corbeaux à cinq ? Autant de questions qui méritent d’être posées.

 

Souhaitons que le président Brault – un magistrat que l’on dit « insensible au bruit de la foule » –, qui instruit actuellement le dossier Villemin à Dijon, saura traiter cette expertise comme il se doit. Et si dans les prochaines années s’ouvre un hypothétique procès devant la cour d’assises de la Côte-d’Or, je ne souhaite à aucun expert en stylométrie de se retrouver confronté à l’hilarité générale, comme le fut le pauvre Bertillon, génial inventeur de l’anthropométrie judiciaire mais piètre expert graphologue (quoique sincère) un jour de février 1898 devant la cour d’assises de la Seine.

 

P. S : pour le moment, les réactions de « l’e-quisition » sévissant sur Twitter sont plutôt limitées. Nos simili justiciers sont sans doute trop occupés à raconter tout et n’importe quoi sur l’arrêt n° 404 de la Cour de cassation du 14 avril dernier (dossier Sarah Halimi) ou sur le verdict de la cour d’assises d’appel de Paris rendu dans la nuit du 17 au 18 avril, relatif au dossier « de Viry-Châtillon » (tentative d’assassinat sur des policiers survenue le 8 octobre 2016 en milieu d’après-midi dans cette commune de l’Essonne). Une fois de plus, devant des dossiers judiciaires complexes, l'heure est à la réaction instinctive, et non à la réflexion. 

 

Les références relatives à Alphonse Bertillon sont issues de l’ouvrage très documenté de Pierre Piazza et Richard Marlet : La science à la poursuite du crime D’Alphonse Bertillon aux experts d'aujourd'hui, Paris, Éditions de La Martinière, 2019, p. 295.

 

Articles consultés :

 

https://www.20minutes.fr/justice/3021903-20210423-affaire-gregory-experts-stylometrie-principal-corbeau-jacqueline-jacob

 

https://www.estrepublicain.fr/faits-divers-justice/2021/04/23/affaire-gregory-pour-les-experts-jacqueline-jacob-serait-un-des-corbeaux

 

https://www.leparisien.fr/faits-divers/affaire-gregory-le-juge-a-l-origine-du-rebondissement-21-05-2018-7727166.php

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