Brève analyse de l'affaire Grégory selon Netflix

Il y a un peu plus de deux semaines, je consacrais un billet aux répercussions de la série « Grégory » proposée par Netflix, notamment sur les réseaux sociaux.

Le week-end dernier, j’ai enfin pris le temps de visionner la mini-série en question. Plutôt bien faite techniquement (même si on aurait pu se passer de certaines séquences, notamment celles qui nous montrent un ou plusieurs corbeaux se promener dans un salon, dans une reconstitution de la chambre du petit Grégory, ou dans une cour d’assises), comportant des images d’archives inédites, l’œuvre réalisée par Gilles Marchand suscite quand même un réel malaise.

 

Dans un communiqué du 12 décembre dernier transmis à l’AFP – qui n’en a reproduit que de courts extraits – Nicole et Pauline Lambert, la veuve et la fille du premier magistrat instructeur du dossier Villemin, ont dénoncé la partialité de cette série documentaire, et au vu de celle-ci, je ne peux que leur donner raison. Et certaines choses que j’ai pu y entendre sont parfaitement inadmissibles.

 

Une fois encore, on tire à boulets rouges sur Jean-Michel Lambert ; pourquoi se gêner, puisqu’il n’est plus là pour répondre… Il nous est présenté comme un fainéant, un jean-foutre, réagissant de manière désinvolte quand Jean Ker (de Paris Match) lui parle vers la mi-mars 1985 des projets criminels de Jean-Marie Villemin contre Bernard Laroche (épisode 3), influencé par les avocats de ce dernier  – selon Denis Robert, qui avait suivi l’affaire pour Libération, Me Gérard Welzer « va lui retourner le cerveau » (épisode 2) – mais aussi par Jean-Michel Bezzina (de RTL) (1), le commissaire Corazzi de la PJ de Nancy (épisode 3) pour faire libérer Bernard Laroche le 4 février 1985 et inculper Christine Villemin le 5 juillet suivant. Du reste, ce serait lui l’instigateur du renvoi de cette dernière devant la cour d’assises des Vosges le 9 décembre 1986 (épisode 4). Évidemment, le portrait de son successeur, le président feu Maurice Simon (de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Dijon) est bien différent dans la série de Netflix (épisode 5) : calme, travailleur, il est l’homme qui aura largement contribué à mettre hors de cause Christine Villemin, et donc à l’arrêt de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Dijon du 3 février 1993 – rédigé par son successeur, le président Jean-Paul Martin – concluant que « en l’état il n’y a pas de charges »  contre la mère de Grégory.

 

Je rappellerai que, après presque deux ans d’instruction, le juge Lambert avait remis aux magistrats de la cour d’appel de Nancy un dossier de 1,50 mètre pour 40 kg – dossier qu’il avait porté à bout de bras, nonobstant la surcharge de travail. Un PV d’audition de Jean Ker par le magistrat instructeur du 5 juin 1985 indique clairement que le premier n’avait pas averti le second de la tentative de meurtre de Christine et Jean-Marie Villemin de fin février [Question : « Ne pensez-vous que vous auriez dû m'informer de cette tentative d'assassinat ? » Réponse : « Cela m'ennuyait de passer pour un délateur. Je n'en ai parlé strictement à personne. J'ai juste dit quelques mots à ma rédaction en chef... » (2)]. Prendre acte des conclusions du non-lieu général du 3 février 1993 ne devrait pas faire oublier que les choses se présentaient différemment en 1985 : affirmer que le juge Lambert était manipulé par Untel ou Untel, ce serait occulter les sept experts en écriture agrées par la Cour de cassation ayant rendu des conclusions défavorables à Christine Villemin concernant les écrits du corbeau, et que ce sont trois magistrats de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Nancy qui avaient renvoyé l’intéressée devant les assises le 9 décembre 1986, le dernier document rédigé par le juge Lambert étant l’ordonnance de transmission du dossier au procureur général, datée du 11 septembre (3). Quant au travail et à la personnalité du président Simon, j’observerai qu’on ne parle guère de certains aspects gênants : l’absence de convocation de deux des experts en écriture évoqués plus haut, feu M. Jean Glénisson et Mme Éliane Petit de Mirbeck, ou les passages les plus violents de ses carnets privés – dans lesquels il insultait copieusement tel ou tel protagoniste du dossier, dont son prédécesseur (seuls quelques extraits sont lus à l’écran par son ancienne greffière, Edith Gaudin, à qui le documentaire fait la part belle ; soit dit en passant, nous aurions aussi aimé entendre les témoignages de MM. Marc Bertrand et Jean-Jacques Cuna, anciens greffiers de Jean-Michel Lambert).

 

Autre point, qui pour le coup m’a franchement surpris :  la série de Gilles Marchand revient sur la piste dite « de l’insuline ». De quoi s’agit-il ? Reportons-nous à l’arrêt n°32/93 du 3 février 1993 (p. 11) : « Le 9 novembre 1984 le sieur Noël GRANDJEAN, ouvrier communal à DOCELLES, qui était occupé à tailler des sapins bordant le Barba, à proximité du monument aux morts de cette localité, découvrit sur les branches de l'un d'eux, à environ un mètre cinquante du sol, une boîte en carton marquée NOVO INDUSTRIE PHARMACEUTIQUE 10 ml Insuline NOVO LENTE RMC 40 UI suspension injectable d'insuline zinc mixte renfermant un flacon de verre transparent obturé à l'aide d'un caoutchouc rouge et une seringue en plastique translucide de marque BD avec piston, aiguille et protège aiguille ainsi que l'emballage de celle-ci. Pensant que ces objets pouvaient être en relation avec l'assassinat de Grégory VILLEMIN, il les apporta au maire de la commune qui les remit à la gendarmerie. » Concrètement : comme il ressortait de l’autopsie du professeur Gérard de Ren et du docteur Élisabeth Pagel que Grégory ne s’était pas débattu alors qu’il était ligoté, l’hypothèse d’une anesthésie de l’enfant par intraveineuse avait été émise, plus exactement avec de l’insuline prescrite à Jeanine (mère de Murielle Bolle et de Marie-Ange Laroche) pour son diabète.

 

Or, qu’il me soit permis de rappeler que le rapport d’autopsie du professeur de Ren (10 novembre 1984) n’avait décelé aucune trace de piqûre sur le corps de la victime, et comme en avait témoigné l’infirmière Jacqueline Golbain (décédée en 2014), Murielle Bolle ne savait pas encore faire de piqûres d’insuline à sa mère à l’automne 1984, au moment du drame. Du reste, les témoignages du pharmacien Langloix et du toxicologue Roger Le Breton au procès Villemin (cour d’assises de la Côte-d’Or, Dijon, début décembre 1993) avaient démontré « que l’emballage ne correspondait pas à un produit alors en vente, mais était un emballage ancien ; que la seringue et le flacon n’étaient pas du même lot ; et que l’usage d’un produit correspondant à l’emballage n’entraînait pas la mort immédiate ; enfin, que ce n’était pas ce type d’insuline qui était vendu à la famille Bolle sur les prescriptions du docteur Messin » (4).

 

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette série documentaire (exemple : les insinuations dans le dernier épisode contre feu Michel Villemin, frère aîné de Jean-Marie, et contre leurs parents Monique et Albert), mais je n’insisterai guère, car l’intention paraît claire : maintenir ou relancer dans l’esprit du public l’hypothèse du complot familial. Compte-tenu des partis-pris de cette œuvre, je ne m’étonne plus des réactions du Lumpenprolétariat de Twitter, qui s’en donne à cœur joie dans la lapidation numérique contre feu Jean-Michel Lambert, Murielle Bolle et d’autres protagonistes de l’affaire. Et ce n’est vraiment pas beau à voir.

P. S : excellente fin d’année aux lectrices et lecteurs de mon blog, et à l’année prochaine !

 

(1) Feu Jean-Michel Bezzina est souvent présenté comme « le méchant » de la pressé écrite et radiophonique dans cette histoire – c’était déjà le cas dans le téléfilm discutable de Raoul Peck L’affaire Villemin (2006, six épisodes). Cela n’empêche pas la série de Netflix d’utiliser nombre de ses articles (ou de ceux de son ex-épouse Marie-France, qui témoigne dans le documentaire) à titre d’illustration. Comprenne qui pourra !

 

(2) Cité par Serge Garde dans son compte-rendu de l’audience du 15 novembre 1993 au procès de Dijon ; Nicole Lambert y fait également référence dans l’entretien accordé ces jours-ci au Parisien (édition du 22 décembre 2019, p. 9 : « On salit mon mari depuis trente-cinq ans »). L’article de Serge Garde pour L’Humanité est consultable ici : 

https://www.humanite.fr/node/67558 

 

(3) Le procureur général près la cour d’appel de Nancy Jean Reygrobellet (décédé en juillet 2011 à 84 ans) viendra s’expliquer le neuvième jour du procès Villemin à propos de ses réquisitions en faveur d’un renvoi devant la cour d’assises des Vosges à l’automne 1986 : « J’ai pris cette décision en mon âme et conscience dans une affaire où il y avait des choses singulières concernant Mme Christine Villemin. Il fallait qu’il y ait un débat public, et je me réjouis qu’il ait lieu aujourd’hui. » (Cité par Valérie Antoniol, « Magistrats et officiers de gendarmerie à la barre des témoins », Le Bien public, numéro spécial : « Affaire Villemin les 31 jours du procès à Dijon », 7 janvier 1994, p. 10). Quant à l’ordonnance de Jean-Michel Lambert, on peut prendre connaissance de quelques extraits ici : 

https://www.ina.fr/video/CAC00005569 

Texte de l’arrêt n°32/93 du 3 février 1993 : 

http://lupizalia-info.eklablog.com/secretariat-greffe-de-la-cour-d-appel-de-dijon-3-02-1993-a144746626 

 

(4) Me Paul Prompt, L’affaire Grégory l’assassinat de Bernard Laroche et le Corbeau de la Vologne 30 ans après, L’institution judiciaire, les médias et la politique, autoédité sous le label Edition des trois renards, 2014, p. 266. Cette édition hors commerce tirée à cent exemplaires constitue une réédition revue et augmentée (avec une préface d’Hubert de Montille, ancien bâtonnier de Dijon, et un second volume d’annexes) du livre L’Affaire Grégory La justice a-t-elle dit son dernier mot ? (Paris, Balland, 2007), aujourd’hui épuisé. Un grand merci à l’ami qui m’a offert un exemplaire de cet ouvrage rare (il se reconnaîtra). Anciens avocats de la famille Bolle-Laroche, Hubert de Montille et Paul Prompt sont respectivement décédés les 1er novembre 2014 (à 84 ans) et 28 février 2017 (à 91 ans).   

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