Outreau : contre le prêt-à-penser médiatique, suite

A l’occasion du dixième anniversaire du déclenchement de l’affaire dite d’Outreau, nos chers médias s’en donnent à cœur joie… dans le panurgisme, bien sûr.

Si on se bouscule pour donner la parole aux treize personnes acquittées dans ce dossier, la presse fait preuve, pour le moment, d'une discrétion de violette sur la table ronde organisée par l'Institut de Criminologie (12 place du Panthéon 75 006 Paris) sur le thème : « La Parole de l'enfant après la mystification d'Outreau ». Cela n'a rien d'étonnant, mais c'est fort dommage, car ce sont des choses bien intéressantes, et instructives, qui ont été dites ce 24 février 2011. En fin de matinée, j'ai d'ailleurs pris la parole, souhaitant notamment saluer pour leurs prestations les différents intervenants - parmi lesquels la psychologue clinicienne Marie-Christine Gryson-Dejehensart, le journaliste d'investigation Serge Garde et Me Rodolphe Costantino, avocat spécialiste des mineurs victimes. Quant à la courte séquence diffusée par M. Garde ce matin-là - un extrait de la confession de Chérif Delay, l'ainé des enfants du dossier Outreau, qui apparaîtra dans le film documentaire que le journaliste a tourné sur cette affaire -, elle a été visionnée et écoutée dans un silence de cathédrale.

 

Au cours de l'après-midi, Me Gilles Antonowicz a lui aussi fait un très bel exposé intitulé « Outreau, fiasco médiatique et manipulation politique ». L'avocat n'a pas manqué de citer un article de Jean-Michel Décugis (« Pédophilie, la maison de l'horreur », « Le Point », 21 novembre 2001) accréditant la thèse d'éléments zoophiles - la présence d'un berger allemand - dans les partouzes pédocriminelles organisées à Outreau. Me Antonowicz a ensuite fait référence à un autre article du même journaliste publié juste avant le procès de Saint-Omer (29 avril 2004) : visiblement, M. Décugis n'y croyait plus, tout en oubliant d'indiquer ce qu'il écrivait deux ans et demi plus tôt dans le même hebdomadaire. C'est sur cet élément, un des plus sordides du dossier Outreau, que je souhaiterais dire quelques mots.

 

On le sait : les actes de barbarie à caractère zoophile n'ont été retenus ni par l'avocat général Gérald Lesigne dans son réquisitoire du 24 juin 2004 au procès de Saint-Omer, ni par la cour d'assises dans son verdict rendu huit jours plus tard. Nous savons également que dans sa décision rendue le 24 avril 2009 (« réprimande avec inscription au dossier ») le Conseil Supérieur de la Magistrature a reproché au magistrat instructeur Fabrice Burgaud d'avoir accrédité les faits de viols de deux enfants et de Myriam Badaoui par un chien - c'est aussi pour cette raison que Me Dominique Inchauspé a carrément émis des doutes sur « l'équilibre personnel » du juge, propos qui soit dit en passant pourraient être considérés comme diffamatoires. (1) Soyons franc : moi aussi, j'ai été dubitatif sur ce point précis du dossier, et ai du reste émis l'hypothèse que ces horreurs trouvaient leur source dans la vidéothèque pornographique de Thierry Delay. (2)

 

Ceci étant dit, il convient de faire un petit voyage dans le temps, et de revenir à une autre affaire, a priori bien différente : le dossier Klaus Barbie, du nom de l'ancien lieutenant du Sipo-SD (Service de Sûreté SS) à Lyon sous l'Occupation.

 

Lisons la déposition faite par l'ancien résistant Mario Blardone devant un officier de gendarmerie, le maréchal des logis Cuchet le 26 avril 1983 : « J'ai même vu une séance où le chien policier abusait d'une prisonnière, ce qui semblait beaucoup amuser les SS présents et Barbie lui-même. » Propos qu'il répétera à l'audience du 25 mai 1987 au procès Barbie. Sauf erreur de ma part, personne n'a bronché, excepté Me Jacques Vergès, avocat de l'ancien Obersturmführer SS qui déclarera lors de sa plaidoirie le 3 juillet 1987 : « nous savons tous que la perversion est étrangère aux animaux et que pour les amener à avoir des rapports contre nature avec des êtres humains, à plus forte raison des femmes, il faut que le partenaire les y incite au moins par une posture indécente. » (3) Vives réactions dans la salle d'audience : grondements, sanglots, et Pierre Mérindol, qui suit alors le procès pour « Le Progrès de Lyon », reprochera à l'avocat d'avoir infligé à la Cour un « pseudo-cours de zoophilie ». (4)

 

Alors, qu'il me soit permis de poser cette question : pourquoi ce qui est considéré, à tort ou à raison, comme crédible quand il s'agit de policiers sadiques au service du Troisième Reich ne le serait plus avec une bande de dangereux pervers sexuels ?

 

On me dira sans doute que je pinaille, que ce sont là des détails... Soit, mais n'oublions pas que c'est en montant en épingle des éléments jugés délirants qu'on s'est acharné à disqualifier la parole des enfants victimes et partant de là l'ensemble du dossier lui-même.

 

N'en déplaise à certains, il reste bien des choses à dire sur cette terrible affaire criminelle. Impossible de dire, tel le Tueur au puzzle et ses disciples dans la saga horrifique « Saw » : « La partie est finie ! » Affaire à suivre...

 

 

(1) « L'erreur judiciaire », Paris, PUF, 2010, p. 467.

 

(2) Notons que Thierry Delay n'excluait pas totalement l'idée que sa femme ait pu effectivement subir des relations zoophiles (Cote D 1865 du dossier d'instruction).

 

(3) « Je défends Barbie », Paris, Jean Picollec, 1988, p. 140.

 

(4) « Barbie : Le procès », Lyon, La Manufacture, 1987, p. 344.

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