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Billet de blog 30 janv. 2012

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Meurtre à Outreau : vérité ou légende ?

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Il y a un an de cela, les médias faisaient des gorges chaudes du dixième anniversaire du déclenchement de l’affaire Outreau, survenu en février 2001. En revanche, en ce début d’année 2012, pas le moindre rappel sur l’évènement qui a fait basculer ce dossier sordide, devenu alors « complètement incontrôlable », pour reprendre l’expression de Me Thierry Normand, avocat de la partie civile au procès de Saint-Omer de mai/juillet 2004, lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire le 25 janvier 2006.

Début janvier 2002 : dans une lettre adressée à un journaliste de France 3 Lille, Daniel Legrand fils révèle avoir été témoin du meurtre d’une fillette, commis fin 1999 dans l’appartement du couple Delay/ Badaoui. Révélations réitérées dans un courrier du 4 janvier adressé à Fabrice Burgaud, et le 9 lors d’un interrogatoire (Cote D1093), en des termes à la limite du soutenable : « Thierry DELAY […] s’est jeté sur la petite et l’a frappé avec ses mains au visage et sur la tête. Je me rappelle quand elle est morte, elle est devenue toute bleue. Elle saignait de la tête, près de l’oreille et un peu partout, elle saignait de l’oreille, du nez et d’un peu partout. » Interrogée le même jour par le magistrat instructeur, Myriam Badaoui confirme les accusations du jeune Legrand à l’encontre de son mari (Cote D1097). Seraient également impliqués : un « monsieur belge », non identifié, et François Mourmand : le premier aurait violé la petite, le second aurait été témoin du drame selon Daniel Legrand fils, co-auteur du viol et ayant aidé à se débarrasser du corps, selon Myriam Badaoui. La malheureuse fillette aurait été enterrée dans un jardin.

Dans un article rédigé pour le site Web Enquête & Débat, j’observais que, dans le cadre d’une enquête concernant les accusations de viols et agressions sexuelles de Caroline A. contre son père, François Mourmand (décédé à la maison d'arrêt de Douai le 9 juin 2002), son oncle Paulo A. et quatorze autres personnes, l’adolescente a déclaré : « Cette petite fille a été violée puis tuée, c'est mon père qui me l'a dit il y a longtemps, quand il remontait dans le camion, alors que moi, j'y étais restée. Il m'a dit : “il y a une fille qui est morte !” [...] quand il remontait dans le camion, il sortait juste de la tour du renard. » (PV d'audition rédigé par Patrice D. commandant de police en fonction à la DIPJ de Lille, 6 décembre 2004, 10h15). (1)

L’arrêt N° 1236 de la chambre de l’instruction de la Cour d’Appel de Douai du 1er juillet 2003 le reconnaît franchement (p. 55) : « Après un transport sur les lieux qui s’avérait infructueux, les investigations se poursuivaient à l’étranger, sans résultat. » Aussi, on se perd en conjectures. Ce meurtre a-t-il eu lieu ? Daniel Legrand fils a-t-il inventé cette sanglante histoire de toutes pièces avec le concours de co-détenus, comme il l’a affirmé par la suite ? Caroline A. et lui-même se seraient-ils inspirés d’une sorte de légende urbaine ? C’est ce que semble suggérer Gerald Lesigne, procureur de la République de Boulogne-sur-Mer, dans un rapport daté du 6 mars 2006  et adressé à Jean-Jacques Zirnhelt, procureur général près la Cour d’Appel de Douai : « il existait incontestablement, avant même que ne soit mise à jour l’affaire d’Outreau, une légende de fillette homicidée à la Tour du Renard permettant de conclure que ceux qui la colportaient ne pouvaient à l’évidence qu’avoir fréquenté les lieux. »

Mais il est fort possible que cette affaire de meurtre d’enfant trouve sa source ailleurs… Cette source, Me Rodolphe Costantino, avocat de l’association Enfance & Partage et spécialiste des mineurs victimes, en a fait état lors de son intervention à la table ronde organisée par l’Institut de Criminologie à l’université de Panthéon/Assas sur le thème : « La Parole de l’enfant après la mystification d’Outreau », le 24 février 2011.

Il est intéressant d’apprendre que, si les Legrand père et fils ont été mis en examen dans le dossier Outreau, ils ont également été inquiétés dans une autre enquête, ouverte par le commissariat de Boulogne-sur-Mer le 1er décembre 2001 (procédure N° 2002/729) : les accusations d’agressions sexuelles lancées par le jeune Jacky, âgé de huit ans (il est né le 3 mai 1993) contre trois cousins, dont Daniel Legrand fils, et son oncle, Daniel Legrand père [Jacky est le fils de Laurence L., belle-sœur de Daniel Legrand père ; il a deux sœurs aînées, des jumelles nées le 4 mai 1990]. L’enquête a abouti à l’ouverture d’une information le 5 juin 2002.

Au terme de l’instruction – menée non par Fabrice Burgaud (2) mais par un autre magistrat de Boulogne-sur-Mer – clôturée par un non-lieu le 11 juin 2003, il en est ressorti les éléments suivants : « Les enfants faisaient état d’un enfant mort à la naissance et enterré par leur mère après que cette dernière ait vérifié le sexe de l’enfant avec une fourchette (D13). Laurence L. ne niait pas l’existence d’une fausse couche qui l’avait amenée à montrer le fœtus à ses autres enfants, à en vérifier le sexe, avant de l’enterrer dans le terrain situé en face de chez elle (D36). Ces déclarations permettaient de conforter le discours des enfants qui n’exagéraient rien dans l’exposé de leur vécu. »

Sur cette histoire peu ragoûtante – pour ne pas dire vomitive – qui en rappelle étrangement une autre, nos chers médias ont fait preuve d’une discrétion de violette. Peut-on vraiment être surpris ? Dans le cas contraire, cela les aurait amené à reconnaître que l’affaire dite d’Outreau n’est pas d’une simplicité biblique, et que l’approche minimaliste qui en est faite trop souvent ne tient plus la route une seule seconde. Décidément, la paresse intellectuelle a encore de beaux jours devant elle…

P. S : les prénoms des enfants évoqués dans ce billet ont été modifiés.

(1)   Consultable ici :

http://www.enquete-debat.fr/archives/outreau-affaire-classee

(2) Le 24 avril 2002, les pièces de la procédure N° 2002/729 ont été versées au dossier d’instruction de M. Burgaud  – cotes D1646 à D1658.

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