Vous reprendrez bien un peu de charbon ?

Outre-Rhin, le « monde d’après » s’ouvre avec la mise en service d’une des centrales électriques les plus polluantes d’Europe occidentale : le 30 mai dernier, l’Allemagne a inauguré la centrale à charbon de Datteln 4. D’une puissance de 1100 MW, elle va bruler chaque année quelques 3 millions de tonnes de charbon et rejeter près de 5 millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère [1]. Jusqu’en 2038.

Pour les communicants, l’exercice n’est pas aisé. A l’heure de la transition énergétique, des marches pour le climat, des COP qui se succèdent, alors que le pays est le champion européen des énergies renouvelables, comment expliquer que l’Allemagne mette en service une des centrales les plus polluantes d’Europe occidentale ? Il faut imaginer les contorsions lexicales auxquelles ont dû se plier les défenseurs de ladite centrale, au premier rang duquel son futur exploitant, la société allemande Uniper : une « centrale au charbon les plus modernes au monde », « un rendement net de plus de 45 % » ou encore « sa flexibilité importante fait de la centrale un partenaire fiable pour les énergies renouvelables » [2].

Centrale à charbon de Datteln 4, en Allemagne. © https://www.power-technology.com/ Centrale à charbon de Datteln 4, en Allemagne. © https://www.power-technology.com/

Pour introduire ce paradoxe, tentons une analogie alimentaire. L’Allemagne, comme tout pays dont l’électricité est issue en majorité d’énergies fossiles, est à l’image d’une famille adepte de mauvaises habitudes alimentaires. Cette famille – appelons-les les Groseille – se contente, depuis toujours, de plats préparés, d’enseignes de restauration rapide, de repas sur le pouce, gras, salés, sucrés : des solutions abondantes, bon marché, faciles à mettre en œuvre, bonnes pour les papilles, mais... mauvaises pour la santé.

Et voici que du jour au lendemain, on demande subitement aux Groseille de révolutionner leurs habitudes alimentaires pour manger plus sainement : il faut désormais faire ses courses chez le primeur, le boucher, le poissonnier, acheter des légumes frais, des produits bruts, les préparer, les cuisiner : c’est plus cher, plus long, plus fatigant, plus fade... pour un gain – la santé – qui n’est – en plus ! – pas visible immédiatement. Pour le père Groseille, c’est d’autant plus incompréhensible qu’on lui demande ce changement radical alors même qu’il venait de réapprovisionner des stocks importants de plats préparés, de snacks et de sucreries dans ses armoires ! Que celles et ceux qui trouvent incompréhensible l’ouverture de Datteln 4 aillent expliquer au père Groseille pourquoi il doit sacrifier ses stocks ; l’exercice ne sera finalement peut-être pas si facile.

Symboliquement, la mise en service de la centrale de Datteln 4 a évidemment un effet désastreux. Présenté hors contexte, comme c’est souvent le cas dans les articles qui traitent de ce sujet, c’est incompréhensible. Et comme souvent, lorsqu’on veut comprendre les ressorts qui ont mené à une décision de prime abord étonnante, il faut remonter quelques années en arrière.

Make the planet great again, auf Deutsch

Si aujourd’hui, le paysage électrique allemand est bien différent de celui que l’on connait en France, ça n’était pas le cas dans les années 70. A cette époque, dans les deux pays, la production électrique est principalement issue des combustibles thermiques fossiles (gaz, fioul, charbon) et dans une moindre mesure de la production hydraulique (minoritaire en France, et très minoritaire en Allemagne). [3]

En France, c’est le plan Messmer de 1974 qui, en réponse au premier choc pétrolier, donne le coup d’envoi de l’aventure nucléaire française. Le parc actuel sera en grande partie achevé à la fin des années 80, et la France devient alors le pays le plus nucléarisé au monde : depuis 1990, 75 % de son électricité est produite par la fission atomique. [3]

Dans le domaine nucléaire, l’Allemagne fait également un très bon départ : dès janvier 1960, la loi de l’atome – Atomgesetz – qui autorise l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire entre en vigueur. Le départ est si bon que les capacités de production outre-Rhin talonnent celles des français, avant même de les dépasser momentanément entre 1975 et 1979. En 1980, la France atteint 10 GW de capacité nucléaire, double l’Allemagne, et ne sera plus jamais rejointe. [4]

Évolution de la capacité de production nucléaire en France et en Allemagne [10]. © Valentin Bouvignies Évolution de la capacité de production nucléaire en France et en Allemagne [10]. © Valentin Bouvignies

La France plafonnera à 60 GW de production, tandis que l’Allemagne atteindra une capacité nucléaire maximum de 20 GW. Si la France atteint ce niveau record de capacité nucléaire, c’est qu’elle a conscience de ne posséder aucune ressource énergétique, et elle souhaite ainsi s’affranchir au maximum de sa dépendance aux importations de combustibles fossiles thermiques (gaz, fioul, charbon, pétrole) : les chocs pétroliers ont laissé des traces profondes dans la politique énergétique nationale.

Lignite en stock

Dans la patrie de Goethe, la situation est différente : les hasards géologiques ont offert à nos amis germains une ressource énergétique abondante : du charbon. Beaucoup de charbon. En 2018, l’Allemagne se classait au 7ème rang des pays disposant du stock le plus important de ce combustible, avec 36 milliards de tonnes de réserves prouvés. Au rythme de sa consommation actuelle, elle pourrait tenir encore 214 ans avant d’épuiser ses sous-sols connus. [5]

Voilà pourquoi l’Allemagne s’est contentée de 20 GW de puissance électrique issue de réacteurs nucléaires : elle n’en a pas vraiment besoin, puisqu’elle a du charbon. Et sa capacité de production électrique issue de ce combustible est stable depuis 30 ans, au niveau de celle que possède la France grâce à ses centrales nucléaires : entre 50 et 60 GW. [4]

Évolution de la capacité de production thermique charbon en France et en Allemagne [3] [4] [9]. © Valentin Bouvignies Évolution de la capacité de production thermique charbon en France et en Allemagne [3] [4] [9]. © Valentin Bouvignies

La France, elle, n’a jamais eu beaucoup de centrales à charbon ; on le constate sur le graphique ci-dessus. Cela provient d’une caractéristique principale de ce combustible : étant solide, il se transporte mal : c’est même l’énergie fossile qui se transporte le moins. Seul 12 % du charbon extrait du sol passe une frontière avant d’être utilisé (contre 22 % pour le gaz et 66 % pour le pétrole) [1].

Cette caractéristique se renforce même pour le charbon allemand ! Si Mère Nature a doté l’Allemagne d’importantes réserves de cette roche sédimentaire, ce cadeau providentiel possède un défaut. Il existe en effet plusieurs types de charbons, certains de bonne qualité, très énergétiques (comme l’anthracite), d’autres beaucoup moins (comme le lignite).

Et, malheureusement, l’intégralité des réserves allemandes est composée de lignite [5]. Pour ce type de charbon, qui contient près de 2 fois moins d’énergie que son cousin l’anthracite, il est même usuel de construire la centrale électrique sur le lieu de la mine : tant d’un point de vue énergétique qu’économique, il est aberrant de le transporter.

Bref, cela explique pourquoi les Allemands conservent leurs centrales à charbon : le lignite qu’ils extraient de leurs sous-sols n’est bon qu’à être consommé sur place. Et comme le charbon ne se mange pas…

Nucléaire allemand : une série de décisions contradictoires

Au début des années 2000, une première inflexion a lieu dans la politique nucléaire allemande : la loi atomique 2002 – AtG 2002 – prévoit l’abandon progressif du nucléaire, via un système de quota de production attribué à chaque réacteur en service : le dernier réacteur allemand, Neckarwerstheim 2, ferait alors ses derniers tours de roue en 2022. [6]

Fin 2010, second revirement : Angela Merkel admet que les centrales nucléaires sont un atout de poids dans la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, et donc contre le réchauffement climatique : elle fait voter l’AtG 2010, qui prévoit un prolongement du fonctionnement des centrales nucléaires allemandes de 12 ans en moyenne. La Chancelière acte que le nucléaire est une technologie de transition – Brückentechnologie – pour atteindre les objectifs environnementaux nationaux.

Le 11 mars 2011 a lieu l’accident nucléaire de Fukushima au Japon. Ses répercussions sur l’industrie nucléaire sont mondiales et se matérialise en Allemagne par la décision du gouvernement d’arrêter immédiatement les 8 plus vieux réacteurs sur les 17 alors en service. La loi atomique 2011 entérine définitivement cette décision, et revient sur les quotas initiaux de 2002 : l’Allemagne sortira bien de l’énergie nucléaire en décembre 2022. [6]

Charbon allemand : une trajectoire qui ne faiblit pas

Côté charbon, point d’inflexion : la première pierre de la centrale de Datteln 4 a justement été posée en 2007, pour une mise en service initialement prévue en 2011 (et finalement effective le 30 mai 2020, 9 ans de retard tout de même). [7]

Néanmoins, tout au long des années 2010, la prise de conscience environnementale commence à se faire sentir. En 2016, un an après la COP de Paris, le Klimaschutzplan 2050 – le Plan Climat 2050 – est mis sur pied par la coalition gouvernementale et promeut « les centrales au gaz, et les centrales à charbon les plus modernes » au rang de technologie de transition (sic). « Nous devons élaborer des perspectives de changement concrète pour les régions actuellement dépendantes de l’extraction du charbon. » annonce le plan, tout en omettant d’annoncer une date concrète de sortie du charbon. [8]

L’erreur est enfin réparée quatre ans plus tard : suite aux recommandations de la Commission pour la croissance, les mutations structurelles et l’emploi (on vous épargne cette fois-ci le nom en VO) mise en place 2018, le gouvernement allemand adopte en janvier 2020 le projet de loi prévoyant la sortie progressive du charbon et du lignite d’ici 2038, qui sera avancée à 2035 si les conditions le permettent. La date est lointaine, mais elle a le mérite d’exister, tout comme les moyens prévus pour mettre en œuvre cet objectif. La sortie du charbon coutera près de 50 milliards d’euros : 40 milliards d’euros de subventions sont d’ores et déjà prévus pour accompagner la mutation dans les régions lignitifères (plus de 50 000 personnes dépendent directement ou indirectement de l’industrie du lignite en Allemagne) et 5 milliards d’indemnités sont prévus pour dédommager les entreprises exploitantes du manque à gagner. [9]

C’est dans ce vaste panorama qu’a eu lieu la mise en service de la centrale de Datteln 4 le 30 mai 2020. Certes, le timing est maladroit. Mais un changement brutal de politique énergétique coute cher et l’Allemagne paie 50 ans d’exploitation d’investissement dans l’exploitation du charbon. En 2019, le gouvernement allemand s’était interrogé sur un abandon de la mise en service de la centrale, dans le cadre de la Commission citée plus haut. Il faut croire que la somme qui aurait dû être versée à son exploitant, Uniper, en contrepartie de cet abandon, s’est relevée suffisamment dissuasive.

Le gouvernement promet que cette mise en service accélérera l’arrêt de vieilles centrales à charbon, plus polluantes. « Les centrales à charbon modernes font partie des technologies de transition » : c’était écrit noir sur blanc dans le Plan Climat de 2016. Cette mise en service n’en est que la conséquence.

Au-delà du cas particulier de Datteln 4, elle illustre l’importance primordiale pour un État d’avoir une politique énergétique nationale cohérente, long terme, en accord avec ses ambitions climatiques, qui intègre une réflexion profonde sur les énergies de substitution. En effet, charbon et nucléaire ne pourront pas, en l’état, être totalement remplacés par l’éolien et le solaire.

Elle illustre également le succès – collatéral certes – de la stratégie nucléaire française, qui a permis de décarboner très tôt le mix électrique national de manière beaucoup plus efficace. La lutte contre le changement climatique a encore de beaux jours devant elle.

 

 Pour aller plus loin :

[1] Blog de Jean-Marc Jancovici, A quoi sert-le charbon, article de Jean-Marc Jancovici, publié le 1er juillet 2012.

[2] Citations issues de la page internet de présentation de la centrale de Datteln 4 sur le site d’Uniper : https://www.uniper.energy/de/datteln-4.

[3] Chiffres issus de la base de données de l’US Energy Information Administration.

[4] Chiffres issus de la base de données du Bundesministerium für Wirtschaft und Energie : https://www.bmwi.de.

[5] BP Statistical Review of World Energy, 2019, 68th edition, document de 64 pages disponible en ligne.

[6] Blog Allemagne Énergies, Historique de la sortie du nucléaire, article de Hartmut Lauer, dernière mise à jour le 27 mars 2020.

[7] Blog Allemagne Énergies, La mise en service de la nouvelle centrale à charbon « Datteln 4 » en Rhénanie-du-Nord-Westphalie est une pierre d’achoppement, article de Hartmut Lauer, publié le 8 novembre 2019, dernière mise à jour le 9 juin 2020.

[8] Clean Energy Wire, Germany’s Climate Action Plan 2050, publié par Sören Amelang, Benjamin Wehrmann et Julian Wettengel le 21 mars 2019.

[9] Blog Allemagne Énergies, La sortie du charbon coûtera 50 Mrds d´Euros – le Conseil des ministres allemand approuve le projet de loi (Kohleausstiegsgesetz) le 29 janvier 2020, article de Hartmut Lauer, publié le 3 février 2020.

 [10] Chiffres issus de la base de données de la World Nuclear Association.

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