La libéralisation du marché électrique vue par les boulangers

Il y a quelques semaines, une fronde s’est déclarée de la part de plusieurs fournisseurs alternatifs d’électricité à l’encontre du fournisseur historique EDF. Pour comprendre les rapports de force à l’origine de ce conflit, revenons sur une étape structurante de l’histoire de l’électricité, en filant une analogie boulangère.

Il n’est pas simple d’intégrer l’ensemble des contraintes inhérentes au marché de l’électricité. Le bien en question est très différent de ceux que l’on manipule au quotidien. Il n’est pas physique, il n’est pas stockable, il est invisible, indénombrable, vital, omniprésent.

Revenons quelques années en arrière, au moment de la libéralisation du marché électrique, en supposant que l’électricité n’est pas de l’électricité, mais des éclairs au chocolat, un bien plus facile à appréhender.

Nous sommes au début des années 2000. L’éclair au chocolat est devenu, au cours du siècle dernier, un aliment indispensable au quotidien des français. Ils en consomment tous les jours, lors de la plupart de leurs activités quotidiennes, à tel point que c’est devenu un bien de première nécessité. A l’aube du 3ème millénaire, la fourniture d’éclairs au chocolat est assurée par une entreprise publique unique : Éclairs De France (EDF). Pas d’entreprise concurrente, pas de marché concurrentiel.

Éclairs De France est née en 1946, au sortir de la seconde guerre mondiale à une époque où, pour un bien aussi précieux et indispensable pour ses citoyens, créer un monopole était le seul moyen pour l’État français de maitriser la production d’éclairs au chocolat à bas coût, et d’assurer l’avenir de cet aliment stratégique grâce à une politique publique élaborée sur le long terme.

Au cours du 20ème siècle, EDF s’est doté de deux grosses boulangeries qui fournissent des éclairs au chocolat à l’ensemble de la population.

La première boulangerie est très grosse, elle assure une production de masse : 75 % de la consommation française. Cette boulangerie a les avantages de ne pas émettre de gaz à effet de serre et de proposer des éclairs au chocolat bon marché. Elle a également des inconvénients : sa construction a nécessité des investissements importants, le processus de pétrissage de la pâte à choux est efficace mais il est explosif – il faut donc qu’il soit correctement surveillé – et il génère des déchets dont quelques onces de crème radioactive (qu’il faut donc stocker en lieu sûr). C’est la Boulangerie Nucléaire. [1]

La seconde usine est plus petite, plus vieille (quasiment centenaire), plus flexible, c’est une boulangerie artisanale en quelque sorte ; elle assure le complément des besoins en éclairs au chocolat. Sa production n’est pas aussi importante que la première mais elle peut facilement pallier à la forte demande. Par exemple, elle sécurise les pics de consommation de 16h, lorsque les français vont tous en même temps s’approvisionner en prévision du gouter quotidien. Comme sa grande sœur, elle ne pollue pas, et a un double avantage immense (décisif pour la suite de l’histoire). Excellent négociateur, le patron de cette boulangerie a réussi à obtenir de ses fournisseurs d’avoir des ingrédients – farine, beurre, chocolat – gratuits ! Et si de gros investissements ont été réalisés pour fabriquer les murs, ceux-ci sont désormais remboursés. Cette seconde boulangerie produit donc des éclairs au chocolat à coût quasiment nul. C’est la Boulangerie Hydraulique. [2]

Tout se passe donc très bien sur le marché de l’éclair au chocolat français. Le prix d’un éclair est identique partout en France (dans le jargon, on appelle ça la péréquation tarifaire de l’éclair au chocolat), instaurant ainsi une égalité entre tous les citoyens. Il n’y a pas de pénurie et la production n’aggrave pas le réchauffement de la planète (contrairement à la production des pays étrangers).

En 2000, l’Union Européenne décide de libéraliser ce marché et ordonne à ses États membres de déréguler la production et la vente d’éclairs au chocolat. L’UE rêve d’instaurer un marché concurrentiel libre et non faussé, où de nombreuses boulangeries se développeraient, en concurrence les unes avec les autres, actionnant ainsi la main invisible du marché. Les boulangeries les moins rentables seraient éliminées, les coûts inutiles balayés, la rentabilité érigée en objectif suprême, garantissant ainsi au consommateur un prix compétitif.

A partir de 2005, toute entreprise peut donc se lancer sur ce marché, et l’État doit privatiser sa production. Des entreprises se créent : Chocowéo, Direct Chocoline, Eclaircoop, etc. attirées par les bénéfices qu’elles pourraient faire sur ce nouveau segment [3].

Voilà l’Etat français bien embêté… La Boulangerie Nucléaire ne peut pas être privatisée : sa méthode de pétrissage peut être dangereuse et nécessite un contrôle permanent et intrusif de l’autorité publique. La privatiser signifierait laisser aux intérêts privés le soin d’assurer la sécurité de ce processus, et… ça n’est pas vraiment compatible.

La Boulangerie Hydraulique pourrait facilement être vendue aux investisseurs privés, certes, mais elle fournit des éclairs au chocolat à coût nul… imaginez l’aubaine pour le futur propriétaire : il débourserait 0 euro pour produire un éclair au chocolat qu’il revendrait 2 euros… 100 % de bénéfice ! Actuellement, comme EDF est une entreprise publique, l’intégralité des bénéfices est reversée automatiquement à l’État français, et cet argent participe ainsi à la construction d’hôpitaux, de route, d’école, à payer les enseignants, les policiers, les infirmiers, bref, si bénéfice il y a, il est redistribué à l’ensemble des français.

L’Union Européenne insiste : si l’État français ne peut pas privatiser sa Boulangerie Nucléaire, il faut au moins qu’il se sépare de sa Boulangerie Hydraulique. Réticent, l’État temporise, remet sa décision à plus tard (aujourd’hui, en 2020, la décision n’a toujours pas été prise) et propose une solution temporaire à l’UE : EDF (donc l’État) conserve ses 2 boulangeries, mais il va proposer à prix coutant un quart de la production de sa Boulangerie Nucléaire. Pour fournir des particuliers ? pas du tout : pour l'écrasante majorité des fournisseurs alternatifs, c’est-à-dire les entreprises Chocowéo et Direct Chocoline qui prendront une marge avant de fournir les particuliers. Les autres, très minoritaires, comme Eclaircoop, réticents aux éclairs issus de la Boulangerie Nucléaire, choisissent volontairement de ne pas utiliser ce mécanisme.

Sur les 400 000 éclairs au chocolat produits annuellement par la Boulangerie Nucléaire d’EDF, 100 000 éclairs seront proposés au prix coutant de 42 centimes l’unité. Chaque année, en décembre, les fournisseurs alternatifs passent commande à EDF pour lui acheter un nombre d’éclairs au chocolat pour l’année suivante, dans la limite de 100 000 (dans le jargon, on appelle ça l’ARENH : l’Accès Régulé Aux Éclairs Nucléaires Historiques). [4]

Les fournisseurs alternatifs, nouvel intermédiaire dans le circuit de distribution, sont contents : ils achètent des éclairs au chocolat 42 centimes l’unité et ils les revendent aux particuliers au prix qu’ils veulent (mais toujours plus cher… c’est le principe des achats de gros) : la loi de l’offre et de la demande est en marche. Et surtout : ce système les dispense de produire eux-mêmes leurs éclairs, puisque qu’EDF le fait pour eux. Bien sûr, certains fournisseurs alternatifs vont essayer de construire des boulangeries (c’était quand même le but de l’UE), mais cela nécessite un investissement initial important, et les boulangeries qui se construisent rapidement ont des fours qui fonctionnent au gaz, au charbon ou au pétrole… ce n’est pas très vendeur.

Et pourquoi investir quand on peut acheter à prix coutant et revendre ?

Bref, aucune véritable nouvelle boulangerie ne voit le jour, les fournisseurs achètent en gros et revendent à l’unité. En parallèle un marché de gros voit le jour : lorsque Chocowéo a trop d’éclairs au chocolat, il peut revendre ses stocks à Direct Chocoline. Les échanges s’élargissent et peuvent avoir lieu avec des boulangeries étrangères. Sur ce marché, le prix de l’éclair au chocolat fluctue au rythme de l’offre et de la demande : il y a de nombreux biais, mais le marché commence peu à peu à réagir à cette nouvelle loi.

Soudain, à la fin des années 2000, apparait un nouveau type de boulangerie qui vient bousculer ce marché : des petits commerces, disséminés un peu partout en France, qui demandent un investissement conséquent à la construction, mais cet investissement est partiellement payé par l’État français qui veut absolument lancer ce type de boulangerie nouvelle génération. Ce sont les Boulangeries Renouvelables. Tout le monde se lance dans ce nouveau type de commerce : Chocowéo, Direct Chocoline, Eclaircoop, et même EDF via une filiale. A l’instar de la Boulangerie Hydraulique d’EDF, ces boulangeries ne polluent pas et ne paient pas leurs ingrédients : elles vendent des éclairs au chocolat à coût nul. Mais elles ont également un inconvénient important : les horaires d’ouverture sont aléatoires car la cuisson se fait grâce à un four solaire qui a un fonctionnement imprévisible. Pas de soleil, pas d’éclair au chocolat… difficile alors de fidéliser le client.

Au fil des années 2010, ces nouvelles boulangeries vont se multiplier, tant est si bien qu’elles vont venir perturber le fameux marché de gros mis en place à la libéralisation. La Boulangerie Nucléaire d’EDF continue de fournir la majorité des français en éclairs au chocolat, soit directement, soit via les fournisseurs alternatifs. Et lorsqu’il y a du soleil, les fours des nouvelles boulangeries fonctionnent à plein régime, inondant le marché, obligeant les 2 grosses boulangeries historiques d’EDF à réduire la production, et provoquant des baisses de prix importantes sur le marché de gros. La fameuse loi du marché : l’offre augmente, le prix baisse…

Le temps passe. Au fil des années, les fournisseurs alternatifs grossissent peu à peu. Chocowéo est racheté par Direct Chocoline, qui lui-même sera racheté par une grosse entreprise française [5]. Et chaque année, ils réclament de pouvoir acheter de plus en plus d’éclairs au chocolat à prix coutant à EDF. Mais le gendarme national, la Commission de Régulation des Éclairs (CRE), créée pour l’occasion, continue de maintenir la limite de revente à 100 000 unités. [6]

Nous voilà donc en 2019. L’UE a libéralisé le marché des éclairs au chocolat depuis 20 ans. En France, ça n’a pas été un franc succès : leur production reste principalement assurée par l’opérateur historique, EDF grâce à ses 2 boulangeries principales. Ailleurs c’est flou : quelques fournisseurs alternatifs ont tenté de créer leurs propres boulangeries mais elles sont marginales et polluantes alors ils préfèrent acheter et revendre les éclairs au chocolat produits par les boulangeries d’EDF. L’essor des Boulangeries Renouvelables commence en revanche à devenir perceptible, elles sont toutes petites, et il y en a partout ; mais malheureusement, on ne connait jamais leurs horaires d’ouverture à l’avance… et cela provoque des fluctuations de plus en plus importantes sur les marchés…

Nous voilà donc en 2019. En décembre, comme chaque année, les fournisseurs alternatifs annoncent leurs prévisions d’achats d’éclairs au chocolat à prix coutant à EDF (via le dispositif de l’ARENH), qu’ils revendront ensuite aux particuliers tout au long de l’année 2020.

Mais en mars, coup de tonnerre ! une pandémie survient, la France est confiné pendant 2 mois. Tout le pays est à l’arrêt, la consommation des éclairs au chocolat chute ! Tous les fournisseurs – l’historique comme les alternatifs – voient leurs clients réduire leur consommation. De son côté, EDF réduit la production de ses 2 boulangeries. De l’autre, les fournisseurs alternatifs commencent à accumuler des invendus : les invendus de leur commande de décembre !

Branle-bas de combat ! Pour éviter de tout perdre, il reste une solution : revendre le surplus sur le marché de gros. Or, la loi de l’offre et de la demande est formelle : quand la demande chute, les prix baissent, quand l’offre augmente, les prix baissent, et quand la demande chute et l’offre augmente, les prix s’effondrent. L’éclair au chocolat se négocie aux alentours de 10-20 centimes, voilà donc les fournisseurs alternatifs qui revendent 10 centimes une marchandise qu’ils ont achetée 42 centimes… Pour limiter les pertes, les fournisseurs alternatifs ont demandé l’annulation du contrat de l’ARENH, d’abord poliment, puis désormais devant la justice. Sans succès pour l’instant. [7] [8]

Nous arrivons à la fin de l’histoire. Vous comprenez maintenant pourquoi les fournisseurs alternatifs se sont retournés contre EDF en ce printemps 2020 : ils lui reprochent d’honorer un contrat de vente annuelle dont ils profitent chaque année.

Il n’y a ni méchant ni gentil dans cette histoire, ni héros ni voyou. Il y a simplement l’illustration d’une mutation ratée, la mutation du système électrique français qui, sous les injonctions libérales de l’Union Européenne est devenu bancal, complexe, procédurier. Ces querelles ne sont ni au profit des citoyens, ni au profit d’une politique publique indispensable pour affronter la transition énergétique qui nous attend. Cette fronde des fournisseurs alternatifs contre l’opérateur historique – et encore public – est un nouvel aveu de faiblesse : le marché privé tel qu’il existe actuellement n’est pas adapté à ce bien spécifique qu’est l’électricité. Il n’a, en tout cas, pas permis aux acteurs qu’il a engendrés d’affronter sereinement l’évènement imprévisible et soudain qu’est la crise sanitaire actuelle. Ce qui n’est pas exactement la définition de la résilience, cette caractéristique tant préconisée pour le monde d’après [9].

 

Pour aller plus loin :

[1] La production électrique française est assurée à 75 % par les 18 centrales qui composent le parc de production nucléaire.

[2] Au début des années 2000, le reste de la production est assuré principalement par la production issue des centrales hydroélectrique, et dans une moindre mesure par la production issue des centrales thermiques, que l’on a choisie d’ignorer dans cet article.

[3] Poweo, Direct Énergie et Enercoop sont des fournisseurs d’électricité qui ont été créés respectivement en 2002, 2003 et 2005.

[4] L’ARENH (Accès Régulé à l’Électricité Nucléaire Historique) permet depuis 2011 aux fournisseurs alternatifs d’électricité d’acheter un quart de la production d’origine nucléaire d’EDF (soit 100 TWh) à un prix « coutant », fixé par le gouvernement français à 42 €/MWh.

[5] Poweo est rachetée par Direct Énergie en 2012, elle-même rachetée par l’entreprise Total en 2018.

[6] La Commission de Régulation de l’Énergie (CRE) est une autorité administrative indépendante française, sorte de gendarme national, créée en 2000, chargée de veiller au bon fonctionnement du marché de l’énergie.

[7] L’Usine Nouvelle, Le Conseil d'État rejette un recours de concurrents d'EDF sur les contrats Arenh, article publié le 18 avril 2020.

[8] La Tribune, Déboutés par le Conseil d’État, les fournisseurs alternatifs attaquent EDF en justice, par Jérôme Marin, publié le 27 avril 2020.

[9] Extrait de l’article En Floride, les riches n’auront pas les pieds dans l’eau, du Monde Diplomatique (mai 2020) : "Résilience, voilà le mot magique. (…) Adoptée par les économistes, les urbanistes et les experts en développement, la notion est depuis une dizaine d’années devenue le mot-clef à saupoudrer dans toutes les politiques publiques, aussi bien en matière de dérèglement climatique, de catastrophes naturelles, de terrorisme et de crises financières que d’épidémies. Face au Covid-19, M. Emmanuel Macron a ainsi baptisé « Résilience » l’opération militaire lancée le 25 mars pour appuyer la lutte contre le virus. « C’est un terme pernicieux, qui implique qu’on ne peut pas changer les systèmes économiques existants, ni arrêter les désastres qu’ils créent, poursuit Stéphanie Wakefield. Nous serions tous naturellement vulnérables et il faudrait vivre avec cela. Les technologies de résilience qui gèrent le changement climatique coexistent parfaitement avec les technologies existantes qui provoquent celui-ci. »"

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