L’électron français très tendance chez nos voisins étrangers

En matière d’électricité, on ne peut pas vraiment dire que l’herbe est plus verte ailleurs. Si la balance commerciale française est systématiquement négative depuis vingt ans [1], l’industrie électrique, elle, a chaque année un solde largement excédentaire. Car oui, à l’image des voitures ou des bouteilles de vin, les électrons aussi s’exportent et s’importent quotidiennement.

C’est un commerce international un peu particulier. Pas de porte-conteneur, d’avion-cargo ou de livreur à vélo : l’électricité ne peut circuler qu’à travers un réseau de transport, qui, telle une gigantesque toile d’araignée, étend ses fils conducteurs aux quatre coins du pays. En France, ce réseau est géré par RTE, entreprise en monopole naturel, qui exploite et maintient plus de 100 000 km de lignes aériennes haute tension qui forment le réseau public de transport français [2].

Pour permettre aux électrons de circuler librement à travers nos frontières nationales, une cinquantaine de lignes d’interconnexion relie le réseau électrique français à ceux de nos voisins limitrophes : la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, la Suisse, l’Espagne et le Royaume-Uni [3]. Et ces échanges internationaux ne sont pas prêts de diminuer puisque quatre nouvelles liaisons devraient voir le jour dans les prochaines années : deux liaisons avec le Royaume-Uni, une avec l’Italie et une avec l’Espagne. Ces interconnexions peuvent fonctionner dans les deux sens : exportation lorsque le flux d’énergie part chez notre voisin, et importation dans l’autre sens.

En 2019, la France a eu besoin de 544 TWh d’électricité [4] : 70 % étaient issus de la production nucléaire nationale, 10 % de la production hydraulique, 8 % de la production thermique fossile, 6 % de la production éolienne, 2 % de la production solaire, 2 % issus d’autres énergies (combustion des déchets, biogaz, etc.), et 3 % issus d’importations [5]. Sur ces 544 TWh, 71 (soit 13 %) étaient destinés à l’export, vers nos 6 voisins européens. Si on représente ces chiffres graphiquement, on obtient le beau camembert ci-dessous.

Électricité (et camembert) made in France

Origine de l'électricité en France, en 2019 © Valentin Bouvignies Origine de l'électricité en France, en 2019 © Valentin Bouvignies

La portion rouge correspond au volume d’électricité exportée, qui a été arbitrairement placée ici sur la production nucléaire, mais qui pourrait être déplacée n’importe où sur le camembert, puisqu’on ne peut pas identifier exactement la destination de l’électricité produite. On notera que si l’on avait choisi de représenter ces chiffres pour l’année 2018, 2017, voire 2016, on aurait eu une représentation graphique très similaire [6].

La part d’énergie électrique destinée à nos voisins européens est donc loin d’être négligeable : elle correspond quasiment à la moitié de la production française hors nucléaire. Elle représente également la production annuelle de 10 réacteurs nucléaires français, sur les 56 actuellement en activité en France.

Ainsi, aucun de ces 6 pays (Allemagne, Belgique, Italie, Suisse, Espagne et Royaume-Uni) ne peut s’enorgueillir d’arrêter le nucléaire, sans au préalable stopper ses importations depuis la France. Et ce n’est pas vraiment la tendance observée sur ces dernières années : le volume d’énergie exportée n’a jamais été aussi élevé qu’en 2018 (74 TWh), et le record journalier a été battu il y a quelques semaines (351 GWh pour la seule journée du 12 mars, soit la production journalière de 15 réacteurs nucléaires à pleine puissance).

Un tel engouement pour l’électron made in France n’a qu’une seule cause : son prix. Le parc de production français est très souvent en surcapacité, et le coût variable de la production électrique étant faible (voire nul pour l’éolien, l’hydraulique et le solaire), l’optimum économique incite les centrales françaises à produire pour l’étranger, plutôt que de ne pas produire du tout.

Cela a un effet collatéral involontaire, mais salutaire pour l’atmosphère et le réchauffement climatique : ces exportations massives permettent de diminuer les émissions de gaz à effet de serre des pays qui profitent de notre électricité. En effet, le parc de production français est un des plus décarboné au monde (et en tout état de cause, il est beaucoup plus décarboné que les parcs de nos 6 voisins) : sur le camembert ci-dessus, seule la production issue des centrales thermiques fossiles et des autres énergies (soit 10 %) génère des gaz à effet de serre.

Une étude approfondie de ces exportations montre que celles-ci sont réparties équitablement sur les 5 marchés voisins (pour des raisons historiques, la Belgique et l’Allemagne sont regroupées au sein du même marché Centre-Ouest Europe) : sur les 71 TWh d’électricité exportée, 17 % vont au Royaume-Uni, 18 % à l’Espagne, 27 % à l’Italie, 20 % à la Suisse, et 18 % à l’Allemagne et la Belgique. Encore une fois, cette équirépartition aurait été similaire si l’on avait concentré l’analyse sur les années 2018, 2017 ou 2016, sauf en ce qui concerne les exportations vers l’Allemagne et la Belgique qui peuvent être plus faibles certaines années (7 % en 2017, et 11 % en 2016).

Carte représentative des exportations et importations d’électricité en 2019 © Valentin Bouvignies Carte représentative des exportations et importations d’électricité en 2019 © Valentin Bouvignies

Observons désormais la structure de nos importations. Aucune répartition équilibrée de ce côté-là : c’est le marché Centre-Ouest Europe, donc la Belgique et l’Allemagne, qui remporte haut la main le titre prestigieux de fournisseur officiel d’électricité de la France, quand celle-ci doit faire appel à l’étranger pour satisfaire ses consommateurs. Ces moments sont rares : on le constate à la proportion très modeste d’énergie importée (3 %).

Deux raisons peuvent nous inciter à acheter un bien dont on a besoin à l’étranger : soit on ne peut pas le fabriquer en France (parce qu’on ne sait pas le fabriquer – ce qui n’est pas le cas de l’électricité – ou parce que toutes nos machines de production sont utilisées ou indisponibles), soit il nous revient moins cher de l’acheter à l’étranger plutôt que de le fabriquer en France. Pour l’électricité, ce second cas n’arrive quasiment jamais : comme expliqué plus haut, le coût variable de l’électricité française est faible, en raison de la structure de son parc de production. Si la France importe son électricité, c’est donc lorsque (et parce que) ses capacités de production fonctionnent déjà à leur maximum.

On le constate sur le graphique ci-dessous, qui représente les importations hebdomadaires sur les 5 dernières années : celles-ci ont lieu principalement l’hiver, lorsque la consommation française est à son maximum, et que l’ensemble des moyens de production est sollicité. Les importations ont d’ailleurs atteint des niveaux relativement importants lors de l’hiver 2016-2017, qui a vu simultanément une vague de froid (donc une consommation) importante [7] ainsi qu’une indisponibilité record des centrales nucléaires françaises [8], puis fin 2017, lors d’une nouvelle vague de froid [9].

Volume d'électricité importée chaque semaine depuis 2015 © Valentin Bouvignies Volume d'électricité importée chaque semaine depuis 2015 © Valentin Bouvignies

Deutsche Qualität

En 2019, la France a donc importé plus de 10 TWh d’Allemagne et de Belgique. D’aucuns diraient que c’est une bonne chose : l’Allemagne étant connu pour avoir un parc important d’électricité renouvelable (éolien et solaire), nous avons donc importé de l’énergie « propre ». Allons donc nous en assurer.

En 2019, l’Allemagne a produit 518 TWh d’électricité, parmi lesquels 37 % sont issus d’énergies renouvelables non polluant : 24 % d’éolien, 8 % de solaire, et 5 % d’hydraulique. Nous l’avons déjà dit : il est impossible de savoir d’où provient l’électricité que nous importons. Il est néanmoins possible d’en faire une bonne approximation : imaginons que de 16h à 17h aujourd’hui, la France a importé 10 GWh d’Allemagne. Si, sur ce même créneau horaire, l’électricité produite outre Rhin provenait à 60 % de centrales à charbon et à 40 % de parcs éoliens, il est scientifiquement pertinent d’estimer que la France a importé 6 GWh issus de centrale à charbon et 4 GWh issus de parcs éoliens.

Origine de l'électricité importée d'Allemagne, en 2019 © Valentin Bouvignies Origine de l'électricité importée d'Allemagne, en 2019 © Valentin Bouvignies

Cette méthode de répartition proportionnelle a donc été appliquée pour chaque créneau horaire où la France a importé de l’électricité allemande. Et, en concaténant ces données, les résultats sont sans appel : sur les 10 TWh importés, 40 % ont été produits par des centrales thermiques fossiles (centrales à charbon principalement), 30 % par des parcs éoliens, 13 % par des centrales nucléaires, 7 % par de la biomasse (renouvelable, mais polluante), 5 % par des panneaux photovoltaïques, 4 % par des centrales hydrauliques et 1 % par d’autres énergies (combustion des déchets, géothermie).

Donc non, importer de l’électricité allemande ne signifie pas importer une majorité d’énergie éolienne ou d’énergie solaire : cela signifie importer principalement de l’énergie provenant de centrales à charbon (qui sont, rappelons-le, les centrales électriques les plus polluantes au monde). Cela changera peut-être dans les années avenir. Mais pas tant que nos amis d’outre-Rhin continueront de faire de la houille noire la principale source de leur production électrique.

 

Pour aller plus loin :

[1] Données issues du site de l’INSEE https://www.insee.fr/fr/.

[2] Données issues du site web de RTE https://www.rte-france.com/fr/.

[3] Site de la Commission de Régulation de l’Énergie, page Interconnexions, publiée le 17 décembre 2019.

[4] Le térawattheure est une unité d’énergie, appliquée ici à l’énergie électrique, utilisée principalement pour représenter des volumes d’énergies à l’échelle d’un pays, et qui correspond à la production d’un térawatt pendant 1h. La quantité de 1 TWh correspond à l’énergie produite par le parc nucléaire français pendant environ 16h30. Cela correspond également à l’énergie consommée par un TGV qui roulerait pendant une dizaine de jours non-stop, ou l’énergie consommée par une bouilloire restée allumée depuis une cinquantaine d’années, ou encore l’énergie consommée par une ampoule LED que Pythagore aurait eu le malheur d’oublier d’éteindre.

[5] Les données de cet article proviennent du site RTE Eco2mix pour les chiffres de production, de consommation, d’importation et d’exportation français, et du site de l’ENTSOE Transparency Platform pour les chiffres de production allemands (l’ENTSOE est le Réseau Européen des Gestionnaires de Réseau de Transport d’Électricité).

[6] Ci-dessous a été représentée l’évolution annuelle de l’origine de l’électricité française, depuis 2015. En rouge figure la quantité d’énergie exportée à l’étranger.

Origine de l'électricité française, par an, depuis 2015 © Valentin Bouvignies Origine de l'électricité française, par an, depuis 2015 © Valentin Bouvignies

[7] Libération, Une vague de froid est attendue cette semaine en France, par AFP, le 15 janvier 2017.

[8] Le Monde, Un tiers du parc nucléaire d’EDF est à l’arrêt, publié par Pierre Le Hir et Jean-Michel Bezat le 18 octobre 2016.

[9] Le Monde, Vague de froid : après la neige dans le Sud, le verglas dans le Nord-Est, publié le 2 décembre 2017.

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