Énergies renouvelables en France : c’est du vent ! (mais de moins en moins)

Le dimanche 29 mars dernier, la production d’énergies renouvelables a établi un nouveau record : sur cette journée, elle a contribué à fournir 35 % de l’énergie électrique produite (le précédent record, 34 %, datait de juin 2019) [1]. C’est beaucoup, mais est-ce tant que ça ?

On entend régulièrement que « la première des transitions, la plus urgente, la plus impérieuse, c’est le climat » [2], que « nous sommes à l’aube d’une révolution » [3], que « le monde a écrit une nouvelle page de son histoire : nous entrons dans l’ère du bas carbone » [4]. C’est ce qu’annoncent également bon nombre d’évènements politiques nationaux et internationaux depuis déjà quelques temps : le Grenelle de l’Environnement en 2007-2008, la COP21 en 2015, le One Planet Summit en 2017 ou très récemment, la Convention citoyenne sur le climat [5] et ses 150 citoyens tirés au sort.

Mais dans les faits, que se passe-t-il réellement ?

Allons voir du côté de la puissance installée du parc de production électrique français. Exprimée en watt (et ici, son multiple le gigawatt – GW), cette donnée correspond à la capacité maximum que peuvent fournir les générateurs d’une centrale de production électrique : une centrale de 2 GW pourra produire au maximum une quantité d’énergie électrique de 2 GWh pendant une heure.

Sous cet angle-là, tout semble aller pour le mieux. L’éolien terrestre a pris son envol en 1993 avec la mise en exploitation du premier parc (5 turbines) à Port-La-Nouvelle dans l’Aude [6] et, depuis 2008, la puissance installée a quadruplé, soit près de 10 000 éoliennes terrestres aujourd’hui. Le parc photovoltaïque, quasi inexistant à l’époque, a vu sa capacité centuplée en 10 ans. L’hydraulique est restée stable car il n’y a plus, en France, d’aménagements de ce type à construire : l’ensemble des rivières exploitables l’est déjà. Et le parc thermique amorce sa décrue depuis 2012. C’est encore plus joli quand on représente tout cela sous forme de courbes de couleurs [7] : voyez plutôt.

Évolution de la puissance installée des différents parcs de production électrique en France depuis 2008 © Valentin Bouvignies Évolution de la puissance installée des différents parcs de production électrique en France depuis 2008 © Valentin Bouvignies

Les énergies vertes montent, le thermique gris diminue. Mission accomplie.

On notera néanmoins qu’il a volontairement été oublié le principal moyen de production électrique français : le nucléaire, certes non polluant, donc neutre par rapport aux objectifs nationaux d’émissions de gaz à effet de serre, mais tellement dominant que s’il avait été ajouté, les belles courbes montantes et descendantes auraient eu une allure moins vaillante... (Le nucléaire a une capacité constante de 62 GW depuis 20 ans.)

Il y a un autre petit accroc : le parc éolien offshore a été oublié... tout simplement parce qu’il n’existe pas. Il n’y a toujours pas d’éoliennes en mer aujourd’hui en France, alors qu’elles présentent de nombreux avantages par rapport à leurs cousines terrestres [8] [9] : pas d’artificialisation des sols, meilleure acceptation, et en mer, le vent souffle plus fort, et plus longtemps. On se focalise souvent sur les retards de l’EPR, on n’oublie un peu vite que 3 GW (donc 2 EPR – sic) d’éoliennes devaient sortir de l’eau en... 2013 ! [10]

Ne nous arrêtons pas en si bon chemin. Ce qui intéresse les utilisateurs, ce n’est pas vraiment la puissance installée, mais plus prosaïquement l’énergie dont ils peuvent profiter. Ajoutons donc au graphique précédent cette énergie produite annuellement [7] (en histogrammes cumulés pour varier les plaisirs visuels).

Évolution de la puissance installée et de l'énergie produite des différents parcs de production électrique en France © Valentin Bouvignies Évolution de la puissance installée et de l'énergie produite des différents parcs de production électrique en France © Valentin Bouvignies

Les parcs éoliens et photovoltaïques produisent de plus en plus, et c’est tout ce qu’il y a de plus logique. La production hydraulique est plus aléatoire, en raison de la fluctuation de l’hydraulicité annuelle de nos rivières. Il y a des années pluvieuses, et d’autres moins. C’est d’ailleurs ce qu’on constaterait pour l’éolien ou le solaire, si la puissance installée demeurait constante.

Cette augmentation nette de l’éolien et du solaire se dilue quelque peu si on prend la quantité d’énergies renouvelables produites dans son ensemble (donc éolien, solaire et hydraulique). Cette quantité augmente également, mais la révolution de l’éolien et du solaire ne réussit pas toujours à compenser les aléas de la production hydraulique... On a connu des révolutions plus bouleversantes.

La première surprise provient de la quantité d’énergie produite par le thermique fossile, qui ne se porte pas aussi mal que la diminution de la puissance installée aurait pu laisser penser. Certes, la production à partir du charbon a été remplacée par celle issue du gaz, toujours polluant mais moins nocif ; néanmoins, l’énergie produite du thermique fossile n’a pas vraiment diminué depuis 10 ans.

Le charbon aurait pu être par exemple remplacé par de l’éolien ou du solaire (ou même par le tant attendu EPR de Flamanville) car si le graphique avait intégré la source principale de production d’électricité en France (le nucléaire), les belles augmentations des énergies vertes auraient fait grise mine : le parc nucléaire français produit annuellement 400 TWh d’électricité. L’éolien et le photovoltaïque en ont produit 10 fois moins en 2019. Si l’on suit la trajectoire actuelle, ces deux énergies vertes atteindront la moitié de la production nucléaire actuelle aux alentours de... 2055. On a connu des révolutions plus rapides.

Pourtant, la France a bel et bien connu une révolution énergétique, au mitan des années soixante-dix. Entre octobre 1973 et mars de l’année suivante, le prix du baril de pétrole est multiplié par 4. C’est le premier choc pétrolier, conséquence du conflit israélo-arabe et de la guerre du Kippour. Cet évènement met en évidence la dépendance énergétique de la France, alors que le pays profite encore de la pleine croissance économique de la fin des Trente Glorieuses.

Les efforts de réduction de consommation d’énergie demandés aux Français fin 73 (réduction de la vitesse sur les routes, arrêt les programmes télé à 23h, etc.) ne peuvent continuer indéfiniment. En réaction, le 5 mars 1974, un conseil restreint tenu à l’Élysée décide d’accélérer la réalisation du programme de production nucléaire : la construction de 13 GW décidée au début des années 70 est engagée plus rapidement que prévu, et l’objectif passe à 50 GW avant la fin des années 80. C’est le plan Messmer, du nom du premier ministre de l’époque [11].

Ainsi, le nucléaire a pris son envol, et son développement peut être analysé et comparé à celui, actuel, des énergies renouvelables [12].

Comparaison du développement de la puissance installée nucléaire dans les années 70 avec celui actuel des énergies renouvelables © Valentin Bouvignies Comparaison du développement de la puissance installée nucléaire dans les années 70 avec celui actuel des énergies renouvelables © Valentin Bouvignies

En termes de puissance installée, deux phases se distinguent dans le développement de l’atome en France : il subit une première accélération en 1976 – 2 GW (soit 2 réacteurs) construits par an – qui s’amplifie en 1979 pour atteindre un rythme exceptionnel de 5 GW par an, rythme tenu pendant près de 10 ans.

Le développement actuel des énergies renouvelables (éoliens et solaires cumulés) tient la comparaison sur la première phase : il maintient depuis 10 ans maintenant un rythme de 2 GW construits par an. Certes, il n’a pas pris le rythme exceptionnel qu’a eu le nucléaire pendant les années 80, mais l’un et l’autre ont fait jeu égal sur cette première mi-temps. Et les esprits optimistes diront que le lancement tant attendu des premiers parcs d’éoliennes en mer permettra surement l’accélération indispensable pour combler le retard accumulé. Malheureusement, c’est un trompe l’œil.

Comparaison du développement de l'énergie produite nucléaire dans les années 70 avec celui actuel des énergies renouvelables © Valentin Bouvignies Comparaison du développement de l'énergie produite nucléaire dans les années 70 avec celui actuel des énergies renouvelables © Valentin Bouvignies

Car n’oublions pas que ce qui nous intéresse, nous, utilisateurs, c’est bien l’énergie produite… Et dans cette catégorie, le retard se creuse encore. C’est inéluctable car à puissance installée constante, une centrale nucléaire ne doit s’arrêter de fonctionner que pour ses périodes de maintenance, alors qu’une éolienne ou un panneau solaire, en plus de sa maintenance annuelle, doit attendre que le vent se lève ou que le soleil brille.

Cela se matérialise par le facteur de charge qui est en moyenne de 70 % pour les centrales nucléaires (ce qui signifie qu’elles fonctionnent à puissance maximale pendant 70 % du temps), alors qu’il navigue entre 20 et 25 % pour l’éolien terrestre, et atteint difficilement les 15 % pour le photovoltaïque [7] [12].

Prenons un facteur de charge moyen de 20 % pour les énergies renouvelables : il faudra donc 3 à 4 fois plus de puissance installée d’éoliennes et de panneaux solaires qu’il n’y a actuellement de puissance nucléaire pour atteindre le même niveau d’énergie produite. Finalement, les énergies renouvelables sont en retard, et en plus elles doivent aller 3 à 4 fois plus loin que le nucléaire si elles veulent produire une énergie équivalente.

Alors certes, le match n’est pas perdu, puisqu’il n’est pas terminé. Mais il nous faut constater qu’actuellement, le développement des énergies renouvelables n’est en rien comparable à ce qu’a connu le développement de l’énergie nucléaire à l’époque. Contrairement à la révolution qu’a subie le paysage énergétique français dans les années 80, il n’y a, aujourd’hui, aucun bouleversement renouvelable. Un changement, peut-être, mais aucune révolution.

Dans les années 70, c’est un évènement brutal (un conflit armé), concret (les Français ont été contraints de réduire leur consommation d’énergie), rapide (6 mois) qui avait lancé la révolution nucléaire. Et cette révolution avait été portée par la puissance publique car elle était le fruit d’un objectif énergétique long terme et cohérent.

Aujourd’hui, l’essor des énergies renouvelables se fait en réponse à un choc – le réchauffement climatique – beaucoup plus diffus, beaucoup plus lent, et moins concret. De surcroit, la puissance publique n’intervient plus autant qu’elle le faisait à l’époque. Et elle ne pourra pas le faire tant qu’elle ne construira pas un objectif énergétique clair et cohérent, qui dépasse le court-termisme de la plupart des politiques énergétiques actuelles [13] [14].

D’aucuns diront que la crise sanitaire que nous vivons actuellement est un évènement brutal, concret, rapide. Mais cette crise n’est malheureusement liée ni à notre consommation d’énergie, ni au réchauffement climatique. Cependant, ne pourrait-on pas en profiter pour lancer cette révolution verte qui devient chaque jour plus pressante ?

 

 Pour aller plus loin :

[1] RTE, L’impact de la crise sanitaire (Covid-19) sur le fonctionnement du système électrique, document public publié le 8 avril 2020, 24 pages.

[2] Conférence de presse d’Emmanuel Macron du jeudi 25 avril 2019 à l’issu du grand débat : « La première de ces transitions, la plus urgente, la plus impérieuse c'est évidemment le climat. Le climat doit être au cœur du projet national et européen. L’état d’urgence climatique il est là, notre jeunesse nous le dit à chaque instant et nos concitoyens veulent agir. ».

[3] Discours prononcé jeudi 25 octobre 2007 par le président de la République Nicolas Sarkozy à la conclusion du Grenelle de l'environnement : « Car c'est bien à une révolution que nous invite ce Grenelle de l'Environnement qui achève aujourd'hui ses travaux. Une révolution dans nos façons de penser et de décider. Une révolution dans nos comportements, dans nos politiques, dans nos objectifs, dans nos critères. ».

[4] Discours de clôture de la COP21 de François Hollande le samedi 12 décembre 2015 : « Alors, oui, le monde a écrit avec vous une nouvelle page de son Histoire ! Nous entrons dans l'ère du bas carbone. C'est un mouvement puissant et irréversible et ce mouvement va bien au-delà des États et des Gouvernements, des milliers de régions, de provinces, de villes, se sont engagées pour réduire les émissions de gaz à effet de serre d'ici 2050 ; des entreprises, le secteur financier, ont décidé de réorienter leurs investissements vers les secteurs bas carbone. ».

[5] Le Monde, 150 Français tirés au sort, six mois de débat, la taxe carbone sur la table : la Convention citoyenne sur le climat se précise, publié le 19 mai 2019.

[6] L’Indépendant, Port-La Nouvelle : Un second souffle pour les "vieilles" éoliennes… et après ?, par Franck Turlan, publié le 27 décembre 2018.

[7] Données issues du site RTE https://www.services-rte.com/ pour les données de puissances installées et du site RTE https://rte-france.com/fr/eco2mix/ pour les données de production.

[8] Le Monde, L’éolien français manque de souffle, par Nabil Wakim, publié le 11 décembre 2017.

[9] L’Usine Nouvelle, Pourquoi la France n'a aucun parc éolien offshore au contraire des autres pays européens ?, par Simon Chodorge, publié le 12 septembre 2018.

[10] Le Plan d'action national en faveur des énergies renouvelables de 2009 Ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de la Mer indique : « La PPI [Programmation Pluriannuelle des Investissements] retient comme objectif que 25 000 MW [d’éolien] soient installés d'ici à 2020 dont 6 000 MW d'éoliennes en mer. Ces objectifs ont été repris dans le plan d'action national avec la mise en service des premières installations en mer en 2013. La durée annuelle de fonctionnement retenue est de 2100 heures pour les éoliennes terrestres et 3000 heures pour les éoliennes en mer. ». Document disponible en ligne.

[11] Un premier ministre dans le premier choc pétrolier (octobre 1973 – mars 1974), par Pierre Mesmer, document disponible en ligne, 9 pages.

[12] Données issues du site de la World Nuclear Association https://www.world-nuclear.org/ pour les données de puissances installées et d’énergie produite par l’industrie nucléaire en France.

[13] Libération, Fermeture des centrales thermiques : Macron en plein fioul artistique, publié le 18 décembre 2017.

[14] Le Monde, « Il n’y a pas de transition énergétique », par Alexis Vrignon et François Jarrige, publié le 28 février 2020.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.